L’ordre et le chaos

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Saleem est cité dans le Lonely Planet, ses prix peut-être à la hauteur de sa réputation mais Martin s’en fiche, il n’y aura que lui, les chameaux et les habitants de villages ignorés par les guides, il ne veut qu’une chose : une moto fiable. Et même, dans le pire des cas, panne au milieu de rien, planté dans le désert du Rajasthan, il le sait très bien : où que l’on soit, il y a toujours un Indien qui débarque de nulle part, la plupart du temps magicien, bout de fil de fer et la moto redémarre, elle tiendra jusqu’au prochain garage. A défaut, l’homme appellera un cousin, son camion et la moto hissée derrière la cabine passager et devant la route droite et au bout de la route une ville et un autre magicien.

L’ordre et le chaos

Le garage de Saleem est minuscule, un local de huit mètres carrés, perché en haut de trois marches, on a vu plus pratique. La pièce est sombre, le contraste avec le rose de la ville est frappant. Contre un des murs, une demi-douzaine de pots chromés brillent dans le gris, dessous un établi et sur l’établi un châssis noir, quelques posters aussi, vieilles Enfield sur papier jauni, bidons d’huile et liquide de frein traînent à même le sol, ne manquent que Pirelli et ses gonzesses débraillées, il ne s’agit manifestement pas d’un oubli. Saleem est au téléphone, du regard il indique un homme à Martin. Son fils, Shakher, la trentaine, des yeux d’un vert translucide. Avant toute chose : le thé. Il est brûlant, servi dans un petit goblet blanc, lait, gingembre écrasé et beaucoup de sucre, le chai est bon dans le nord de l’Inde. Martin le remercie d’un sourire, Shakher devance sa question, patience fait-il comprendre d’un geste de la main droite, en plongée il signifie tout va bien, dans le cas présent que l’attente sera brève comme l’écart est étroit entre ses pouce et majeur. Martin en doute, il faudra s’y faire ; ici, tout prend du temps, impossible d’arriver, louer, régler et s’en aller.

Deux types déboulent dans Dhada Market, les Bullet se suivent et pétaradent en écho dans la rue étriquée. La première est récente, le modèle exporté en Europe, Desert Storm, couleur sable, jolie, sans plus. La seconde est sublime. Peinture blanche, cadre blanc, selle triangulaire, cuir marron et deux ressorts pour compenser une suspension dépassée, sélecteur de vitesses à droite, la première est en haut, plaque d’immatriculation soudée au garde-boue avant, parallèle à la roue, freins à tambour à tous les étages, le tout agrémenté d’un long pot chromé au silencieux en forme de queue de poisson. Naturellement, le mec qui en descend est raccord. Jeans vieilli, boots sales sans être dégueulasses, chemise en lin blanc, deux, trois bijoux discrets, sa barbe est fournie, d’un noir pétrole, parfaitement taillée. Quant à sa moustache, ça coule de source : à la Rajasthanaise. Son ami porte un keffieh palestinien, son Enfield ne tourne pas rond. Shakher enfourche la Desert Storm, elle démarre au premier coup de kick. Martin se dit qu’un peu de route lui ferait du bien, il doit en avoir marre le mono de se contenter de la ville et des feux que personne ne respecte, raz-le-bol de passer de la seconde à la troisième, il lui faut de la route, de l’espace, de longs bouts droits et des bornes et des bornes pour ronronner en toute liberté.

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Saleem invite Martin à s’asseoir près de lui, deux minis tabourets à l’entrée de son palais. le père tient à ses bécanes, il n’est pas du genre à les louer au premier venu. L’Inde a ses règles en matière de circulation et la plupart des Occidentaux soit ne les comprennent pas soit s’en effraient et renoncent ainsi à ce bonheur unique pour autant de mauvaises raisons qu’ils diront bonnes et raisonnables. « You have a bike in… where you’re from ? » demande le père. « Oh yeah… » Martin passe la première étape avec succès. « First time in India ? » Niveau 2 OK. « And you’re OK to ride in India ? Saint Graal ! Le droit de louer est acquis, reste le choix de la moto. Sélecteur de vitesses à droite ou à gauche? Martin admet n’avoir jamais conduit un modèle inversé, il demande à essayer. D’un signe du menton, Saleem l’invite à monter sur la Bullet noire qui leur fait face, « Year 84, the key is on the bike » précise-t-il. Pas de démarreur électrique, va falloir leur prouver qu’il sait kicker, tout va bien se passer, s’encourage Martin. C’était sans compter sur la vélocité de Shakher qui s’installe sur la selle passager. La pression monte pour de bon. Martin a droit aux explications, elles sont les bienvenues. Le matin, starter ; inutile en l’instant. Du pied, abaisser le kick jusqu’au point dur, pousser légèrement du pouce gauche le levier de décompression, le relâcher immédiatement, le kick s’affaisse automatiquement, le laisser remonter aux deux-tiers, y aller franchement, d’un mouvement décidé, sans accélérer ; ôter son pied du bras de levier une fois le moteur en marche, pas avant. Père et fils se répartissent les tâches, tous deux cherchent à savoir à qui ils ont à faire. Martin respire un bon coup, suit à la lettre la marche à suivre, silence. Deuxième tentative, rebelote. Il sent sur son épaule gauche la main de Shakher, le robinet d’essence se ferme et s’ouvre sur une Enfield. Il suffit d’y penser. La bécane finit par démarrer. Première, seconde, c’est à son pied droit de bosser, le gauche n’aura qu’à freiner au bon moment. Au bout de cent mètres, Martin s’engage sur Agra Road, passe la troisième, la quatrième, comme toutes les Enfield elle s’apprécie bas dans les tours. Martin vérifie mentalement la position de ses pieds, de ses quatre doigts posés sur les leviers, non… en-haut, rien n’a changé, se rassure-t-il. En bas par contre… Etrange sentiment que de devoir réfléchir en conduisant. Tout ce qui était devenu instinctif avec les années lui est désormais étranger. Deux, trois mille bornes comme ça, est-ce bien prudent ? Il va s’y faire, cela prendra néanmoins du temps. Combien de temps ?

Très vite, le trafic se densifie, désormais les scooters valsent entre les Three Wheelers et les bus qui crachent leur fumée noire à chaque remise des gaz. Ça klaxonne de partout, quelques piétons se font tout petits le long de la rambarde qui divise la chaussée, une vache marche à contre-courant, impassible, elle se fiche et de la circulation et du vacarme ambiant. Soudain, un flic sort de nulle part et tend le bras vers le ciel, c’est tout ce bordel et tout ce bruit qui freine à l’unisson. A une exception. Une Enfield noire. Un étranger au guidon, un local amusé derrière lui, Shakher était prêt à parier qu’il allait se mélanger les pinceaux à la première fortuité. La moto finira par s’arrêter dix mètres plus loin : « OK, I take a new one » lâche Martin, peu fier de son effet.

« Take it easy ! lui dit Shakher d’une voix amicale. « You need to enjoy your trip« , ajoute-t-il en l’enjoignant de faire demi-tour. Il en a vu assez, en condition normale, l’esprit libéré et pleinement disposé à scruter ce monde qui l’entoure et qui bouge de manière hasardeuse, oui, Martin sait rouler dans ce pays. Il a compris qu’en Inde tout est question de profusion, d’éruption. Qu’il importe de conserver le bon rythme et de ne jamais considérer que la voiture devant soi va agir en toute logique, conformément à ce qu’on serait en droit d’attendre d’un véhicule roulant dans une direction donnée. Son conducteur peut piler pour s’arrêter pisser, mettre son clignotant d’un côté et continuer tout droit pour ensuite le plus naturellement du monde obliquer dans le sens opposé. De même, camions et bus n’hésiteront pas à venir à dépasser quitte à le chasser sur le bas-côté. Autant de contingences auxquelles il faut ajouter les chiens suicidaires, les vaches intrépides et flegmatiques, les singes fous et les chameaux hargneux. En Inde, ce sont les lois mêmes de la physique qui diffèrent en matière de circulation. Bienvenue dans le monde de la physique quantique ! Comme elle, aussi surprenant que cela puisse être, c’est bien du chaos qu’émane l’ordre. Un ordre incertain, mais un ordre tout de même.

Article publié en partenariat avec esprit-moto.ch.

L’Inde à moto

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L’Inde à moto, oui, le sujet a été traité à de multiples reprises. La plupart du temps pour y lire les mêmes constats, les mêmes invitations à la prudence et en conclusion une recommandation qui semble faire consensus : si vous le pouvez, éviter de rouler à moto. Rien que ça ! A défaut, fuyez les grandes traversées et contentez-vous de brefs trajets ; surtout, ne roulez pas la nuit. Ultime conseil : si deviez vraiment tenir à découvrir le pays à moto, optez pour telle ou telle société, leurs circuits sont bien préparés, les motos fiables, que vouloir de plus ? sécurité et authenticité.

Ces boîtes font sans doute très bien leur boulot, là n’est pas la question. Celle qui mérite d’être posée : est-il vraiment raisonnable de faire sienne cette idée qu’un motard  -  et sous le casque il y a un adulte responsable avec plus ou moins d’expérience  -  ne peut pas, n’est pas à même, ne devrait pas découvrir seul ce pays à moto ? Seul ou en couple ou avec un pote peu importe : sans escorte. Puisque c’est bien de cela dont il s’agit. Que cette aventure serait au-dessus de ses forces, de l’ordre de l’inaccessible… Combien sommes-nous à avoir, un jour, porté cette large étiquette autour de notre cou d’enfant ? une hôtesse à nos côtés, il est temps d’embarquer mon petit, suis-moi. Bonne nouvelle ! A ceux qui furent un jour UM est désormais proposée la formule UR, Unaccompanied Rider. Ah ! nostalgie, quand tu nous tiens…

L’Inde à moto

Allez, soyons fous ! Imaginons-nous un instant dans le peau de cet inconscient. Nous l’appellerons Martin.

A peine débarqué, il balance son UR dans la première poubelle, les bureaux de l’immigration passés il entrevoit deux bras et sur un carton son nom. Dessous, un homme, plus grand que ses congénères il parvient à se faire voir des arrivants, ils sont nombreux cette nuit-là à se donner du coude, entassés derrière la rambarde, les uns cherchant à remplir leur taxi, les autres à récupérer des touristes dont ils ne connaissent que le numéro de vol et le nom. Ça tombe bien, Martin n’aura pas à se dissimuler dans la foule, il lui suffit d’ignorer les regards. Mais que lui est-il passé par la tête ? Lui qui avait tout préparé durant des mois, la destination précise fonction de la météo, des paysages, de l’état de routes aussi, le choix de l’agence, de la moto, le circuit enfin, formule 8 jours/7 nuits, hôtels minimum 3 étoiles, 800 kilomètres, ça semble pas grand-chose mais vous verrez, ici, faut les faire, ces 800 bornes ! Il avait même payé, la totalité. Et le voilà dans un taxi pour le centre-ville, le chauffeur choisit pour lui, very good hotel, comme tous ses collègues dans le monde l’homme fait son job et touchera une commission ; Martin lui ne rêve que d’une chose : une douche chaude.

Etrangement, la question qui le taraudait la veille s’est tue. Comme s’il sait avoir fait le bon choix. Quant aux raisons qui lui dictèrent de tout plaquer, comme ça, d’un coup, aussi bref et violent que cet instant où la gomme cesse d’adhérer au bitume et se voit remplacée par le cuir salvateur qui glisse et protège, il n’en a aucune idée. Le ventre de Martin a parlé, voilà tout. Et pour une fois, il l’a écouté. Il a bien fait, il le sait. Il se sent bien, Martin sourit. Au programme de la matinée : trouver une bonne moto, négocier le prix de location s’il le faut, revenir à l’hôtel, boucler son sac et l’attacher fermement sur la selle passager, ne pas oublier la bouteille d’eau et ciao. Direction ? Le Nord. Son itinéraire, il le fera au jour le jour. Sa méthode ? Choisir une destination sur Google Maps, zoomer sur le parcours proposé, repérer les villages aux alentours, les petites routes, les détours, noter quelques noms sur un bout de papier, Martin se fixe une seule règle : fuir le bleu du chemin proposé et s’offrir une partie de ce blanc délaissé par les guides et les gens derrière eux.

Article publié en partenariat avec esprit-moto.ch.

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