Mumbai | Sassoon Dock

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Je n’ai pas eu le courage de ressortir hier soir. Pas même pour manger, pas même pour m’acheter une brosse à dents. Deux jours que je me les lave à l’aide de mon index droit – pourquoi le droit ? je n’en sais rien, sans doute parce que le gauche en est incapable, à moins que ce ne soit l’Inde, déjà, et l’impureté de cette main qui m’est pourtant chère – je m’en serais bien passé ce matin, le blanc de l’émail jaunit peu à peu, j’ai beau frotter et frotter, ma bouche est pâteuse et ma langue ripe entre mes dents. Il était pourtant tôt hier soir, le Speed train était plein à craquer mais portait bien son nom, le voyage fut rapide et agréable, les pieds dedans et le corps au vent. 21 heures ; à poil et au lit.

Mon vol pour Jaipur est prévu à 19h, un taxi sera devant l’hôtel à 16h30, l’homme m’a conduit hier à la station de Church Gate, il s’appelle Raja. Il a deux enfants, un garçon et une fille, 10 et 12 ans, lui en a 32, l’enchaînement ne me surprend pas, les adolescents fêtent leur 18ème année, le mariage puis très vite la paternité, c’est avec l’arrangement des parents que dans ce pays les gamins deviennent adultes en si peu de temps. Raja est originaire de Pune, venu il y a 5 ans dans la capitale économique pour y travailler, quand je lui demande s’il arrive à tourner en faisant le taxi, il me dit OK OK, en dodelinant de la tête. Je présume que c’est serré, mais qu’il pourra payer les études de ses enfants et participer ainsi au rêve indien. Ce soir, sur le chemin du Domestic Airport, il s’excusera un instant, se garera en triple file, il ira remercier et prier Lakshmi dans le temple qui lui est dédié, vertu, prospérité, plaisir et libération, je me dis qu’il doit être bon et rassurant de se savoir embrassé par les quatre bras de la déesse.

Je boucle mes affaires, une bonne partie de la journée est devant moi, je paie la nuit, dépose mes bagages dans une pièce sombre et poussiéreuse face à la réception, le manager encaisse les 100 roupies de la consigne, il me demande ce que je compte visiter et se marre quand je lui réponds que je n’en sais rien. Hier, je suis parti vers l’est, en louvoyant jusqu’à Marine Drive, puis le nord de la ville et son aéroport, j’opte pour le sud de la presqu’île, je le sais déjà, la déception ne sera pas. Mais avant tout : trouver une échoppe et boire un chai dans la rue ; l’accompagner d’une Gold Flake, Smoking kills peut-on lire sur le paquet. Puis me laisser guider par mes pas et mes yeux. Mon nez aussi. Un employé dépose un thé sur le comptoir, le patron me demande si j’en souhaite un, d’un signe l’homme est renvoyé en cuisine. Please, me dit-il, pointant du doigt l’allée. Deux chaises en plastique n’attendent que nous, l’une à côté de l’autre elles, sont tachetées de blanc par le soleil qui ruse et parvient à crever la végétation. Il s’appelle Jishnu, le Triomphant ; moi c’est Dieu a donné, enchanté. Lui aussi a deux enfants, une fille et un garçon, ça ne pouvait être mieux, il vient de Delhi, une partie de sa famille l’a suivi lorsqu’il est venu s’établir à Bombay pour prendre la direction de cet établissement. L’homme est jovial, l’air peu affairé, il me demande d’où je viens en Suisse, nous parlons de la neige et du froid, gare à moi, me dit-il, It’s freezing now in Rajasthan. Je peine à le croire, l’avenir lui donnera raison, souvent je penserai à ses paroles, dans la nuit et la brume du désert de Thar. Suis-je marié ? Il s’en étonne, me demande mon âge, comment cela se fait-il ? Je ris et me dis que ce n’est sans doute pas la dernière fois qu’on me posera cette question. C’est ainsi, c’est la vie, lui dis-je en retournant mes paumes vers le bleu. L’explication ne le convainc qu’à moitié, il feint de s’en satisfaire, alors je sors mon joker et l’informe qu’une partie de ma famille est indienne. Really ? lâche-t-il en saisissant les accoudoirs et en se levant et lui et la chaise en même temps pour mieux me faire face, oui oui, j’ai deux sœurs, leur mère est indienne, elles y ont vécu la plus grande partie de leur vie. A Pondicherry. Oui, elles parlent tamoul. L’homme approuve du menton, ses lèvres se pincent et s’ouvrent à nouveau, je ne pouvais marquer meilleur point. Il espère sincèrement que moi aussi, je puisse me marier un jour, à Bombay ou ailleurs, je suis le bienvenu en Inde, ou que j’aille. Je le remercie et souris, putain qu’il est bon d’être dans ce pays et loin du mien où les étrangers sont priés de se taire et de bosser, à défaut de se tirer.

Je quitte la rue Best Marg, oblique à gauche, flâne sur l’avenue et la parcours dans sa longueur. Une rue indienne comme tant d’autres finalement, certes aux immeubles anciens, historiques pour certains, il y a du fric et des toiles et des bijoux en or derrière les fenêtres des bâtisses coloniales, mais au ras du bitume, là, c’est bien l’Inde qui chante et qui sonne, qui vibre et qui klaxonne, qui pue parfois, qui respire et vit selon un rythme qui ne me bouscule pas. Ici comme partout dans le pays, l’exubérance et l’indigence coexistent en chaque instant. Cohabitation d’un genre particulier, où la disparité participe de la normalité ; où l’inégalité n’est pas pourfendue mais se révèle au contraire fondatrice de l’ordre des choses. Aussi trivial que cela puisse paraître, que cela nous puisse paraître, je vois ici le contraste, dur et implacable, je le sais toutefois sans discordance, je n’y vois aucune dissonance. Ni mépris ni sympathie de la part des possédants, nul égard tout simplement pour ceux dont la pureté, et donc la profession et les revenus, est moindre. Et de l’autre côté, ni haine ni culte envers ceux qu’ils ne sont pas, on ne conteste pas sa naissance, on vit cette vie et on prie pour que les cartes soient autrement distribuées à l’avenir.

Je laisse sur ma gauche une base militaire, centre de commandement de la marine je crois, continue tout droit, l’avenue se ressert, les bâtisses coloniales sont plus négligées, parfois vides et abandonnées. Je sens une sorte d’agitation, c’est comme si l’air était un peu plus rare parce que trop aspiré quelque part autour de moi par autant de personnes que je ne vois pas. A moins que ce ne soit une odeur diffuse de poisson ; et que l’atmosphère ne soit pas moindre mais plus lourde, comme chargée. Je décide de prendre à gauche, rue étroite et sale, elle donne sur la mer. Quand ça pue, faut y aller. Plus j’avance, plus le relent devient toxique. Plus j’avance, plus le sol est noir et gras, mélange de gasoil, d’encre de seiche, de viscosité animale, d’eau de mer et de pisse et de merdes de vaches et de chèvres et de chiens et de chats qui pullulent dans le coin. Ça me pique dans les narines, je crache sans parvenir à chasser la puanteur qui est maintenant en moi. Un large bassin grossit suivant le rythme de mes pas, sorte de port intérieur où les chalutiers une fois vides de leur cargaison viennent faire le plein, l’eau est loin, quelques dix mètres plus bas, mes pieds et le sol sont à la hauteur des hunes sur lesquelles je me dis que parfois les marins s’asseyent encore pour repérer au loin les dauphins et avec eux les bancs de thon qui les fuient. Je m’approche de la berge et dessous de la darse rectangulaire, elle est percée à l’autre extrémité et se nourrit ainsi de la mer tout en assurant aux chalutiers un endroit calme et protégé pour avitailler. Là-bas, il y a du fond, l’eau est brune et je me dis que l’on doit pouvoir respirer. Juste en bas de moi, et sur quelques mètres depuis la berge, la surface se confond avec le fond, ce n’est pas de la terre, ce n’est pas du sable, ni de la vase, c’est noir et bleu comme le pétrole, visqueux et solide comme le goudron, mouvant et traître comme la boue. Une épave gît contre les pierres polies, le bois est gris, pourri, deux trois corbeaux se posent sur ce qu’il reste de pont puis s’en vont. L’endroit me fascine par sa laideur et m’écœure d’être vrai. J’ai d’abord cru à une verrue, c’est bien une tumeur.

Je reprends le chemin de la mer, je les vois, à quelque vingt mètres de moi, assis sur des tabourets, posés sur le noir et contre la façade noire d’une baraque minuscule où viennent se restaurer les pêcheurs, des hommes jouent au Carrom et fument des Beedies. Derrière eux, le parc de Sagar Upvan, le vert des arbres qui paradent au loin jure par tant de contraste, comme trop beau pour ce monde bilieux et visqueux. A droite des marins qui s’en iront bientôt rejoindre le large, talons rivés au sol et genoux pointés vers le ciel, accroupies dans cette position si caractéristique de l’Inde, six femmes en saris jaunes, orange et colorés. Elles ont entre 20 et 40 ans, la peau est foncée, le corps sec, elles forment un cercle et au milieu d’elles, à même le sol, une armée de crevettes grises et mortes qu’elles décortiquent en se parlant. Peu à peu, un deuxième tas se forme entre elles, carapaces, têtes et queues, un gamin les rejoint à intervalle régulier, il traîne une ficelle derrière lui et au bout de la ficelle un bidon bleu, les restes c’est son affaire. Remplir et vider le bidon autant de fois que nécessaire pour bourrer des casiers qu’il faudra ensuite empiler et charger dans un camion, je me dis qu’une fois broyé, asséché et transformé en boulettes, le travail de ces femmes nourrira peut-être les saumons d’une ferme norvégienne.

Enfin la mer, la vraie, et devant moi l’immense baie de Mumbai. Pointés comme des flèches vers le ciel, les mâts blancs des chalutiers lézardent l’horizon. Je m’avance sur le quai, ce sont plus de cent navires qui sont amarrés, les plus proches tout contre les pierres, puis viennent les autres et les autres, sur quatre rangées. Sur chaque embarcation, les marins ont tous leur position et forment une chaîne humaine à l’unisson, le premier à fond de cale, le dernier à la proue. Les poissons-chats passent de bras en bras et s’échouent sur une toile cirée sur le quai, rebelote, ficelle, bidon bleu, le ballet est incessant, ce sont désormais des dizaines d’hommes qui transportent la pêche du quai aux docks. Je retrousse mon pantalon de lin beige, le carrelage blanc de l’entrepôt est maculé d’un mélange nauséabond d’eau de mer, de mucus et de sépia, je me déplace à pas feutrés, surtout ne pas glisser et tomber. J’observe les uns et les autres, ça va et ça vient dans tous les sens, je comprends vite que le désordre n’est qu’apparent et que dans ce monde les rôles sont strictement et distribués et respectés. Du bidon bleu tiré à même le sol, la pêche est transvasée par le même homme dans un autre bidon, plus grand, plus haut, orange cette fois ; une fois rempli, deux porteurs le déposent sur une balance, patientent le temps qu’un autre homme prenne acte, vérifie et inscrive le résultat dans un cahier épais ; d’un signe bref de la main, comme s’il voulait chasser une mouche, il ordonne aux porteurs de poursuivre le circuit et de vider le contenu à même le sol, quelques mètres plus loin, là où sont entassés des centaines et plus d’un millier de poissons. Au centre de cette masse inerte et gluante, trois hommes, leur position est identique à celle des femmes décortiquant les crevettes, leur tâche similaire : séparer le consommable de ce qui sera jeté ou traité. Pour eux, trancher et débarrasser l’animal de ses viscères. Plus loin, la division du travail se poursuit et achève le circuit. D’aucuns transforment d’énormes blocs gelés et bleutés en glace destinée à recouvrir et conserver les denrées ; d’autres récupèrent les poissons-chats vidés de leurs entrailles et les entassent dans de larges boîtes en polystyrène ; d’autres encore y balancent à coups de pelle la glace fraîchement pilée ; enfin, des hommes scellent le tout et entassent les rectangles blancs dans des camions colorés qui s’en iront rejoindre et décharger leur cargaison dans sur l’un des quais du port commercial de Bombay. Ne manque plus qu’à cette chorégraphie le rouage ultime, l’homme sans qui tout cela n’aurait pas de sens : il achète à la tonne, le prix sera celui du marché, l’ensemble de la pêche sera destinée à l’exportation.

Mumbai | Shivaji Nagar

Mumbai_airport_webAutour du train, et qui défilent pour s’en aller au loin, d’abord les gratte-ciels, puis les façades anciennes, jaunes et brunes, balcons étroits et leurs habits suspendus qui sèchent au soleil diffus, bientôt les parpaings, les tôles, les plastiques, leurs antennes paraboliques aussi. Puis de nouveau des immeubles et quelques tours, les bidonvilles sont tout aussi concentrés que disséminés. Et si Mumbai pousse, si Mumbai grignote et rase les slums pour les remplacer par des complexes commerciaux et hôteliers, leur nombre ne diminue par pour autant : c’est toute la ville qui grandit et avec elle les bidonvilles dans une périphérie qui semble infinie. Ici ou là, le moindre espace vacant est occupé, quelques briques, un peu de métal et beaucoup de toile plastifiée, ces presque maisons sont partout, devant et derrière les buildings, sur le bas-côté de la voie ferrée, sous les passerelles aussi. Il en va de même entre les voies : quelques mètres carrés suffisent, des hommes travaillent la terre, la labourent à la seule force de leurs bras, je ne sais pas si les légumes qu’ils cultivent seront vendus ou consommés.

Une voix féminine annonce la station d’Andheri, je distingue le quai qui grossit, heureusement, il est de mon côté. Les passagers se pressent derrière moi, beaucoup d’hommes transportent cartons et sacs, je le sais, il va falloir sauter du train avant qu’il ne s’arrête et que les flux entrants et sortants ne se mêlent et se bousculent bruyamment. Trois gamines assistent à la scène, je suis le premier à rejoindre le quai, mes premiers pas sont longs, j’évite la plus grande d’un coup d’épaule, je glisse, évite la chute, je me retourne, elles rient et je souris. Ici plus qu’ailleurs, la foule est omniprésente, dense, quotidienne. J’emprunte le passage qui surplombe et les quais et les voies, les odeurs de cacahuètes grillées se mêlent aux senteurs de fruits empoussiérés, très vite les déchets qui se décomposent prennent le dessus, à leur tour éclipsés par des dizaines de bâtons d’encens qui enfument un autel improvisé. J’en profite pour respirer un bon coup avant que les égouts et la merde aient le dernier mot.

Je monte dans le premier 3 Wheeler, direction Shivaji Nagar, poste privilégié pour tout amateur de gros porteurs en approche finale. La route est bien plus longue que je ne le pensais, voir et mesurer sur une carte est une chose, la vivre et y pénétrer en est une autre. Les rues larges bordées d’échoppes mobiles, glaces, chai, fruits, légumes, sardines, cannes à sucre broyées entre deux roues dentées sous lesquelles coule un jus jaune et vert et mousseux et délicieux, peu à peu, les rues bondées se resserrent et laissent bientôt place à d’étroites ruelles que seules les motos, scooters et vélos peuvent emprunter. Le chauffeur du Tuc-tuc me dépose dans une sorte de cul-de-sac, c’est à pieds que je continue désormais. Je regarde en l’air, aucun avion ; guère le choix, aller de l’avant. Le quartier est à très forte majorité musulmane, de petites mosquées jalonnent mon chemin, une pièce en guise de lieu saint, quelques mètres carrés. Non pas parce que les musulmans ici sont priés de s’agenouiller dans ce qui doit surtout ne pas ressembler à une mosquée ; la contrainte est tout autre : le manque absolu d’espace. Après le gigantisme, c’est Mumbai en modèle réduit : les bicoques sont à peine plus hautes que moi, les hommes travaillent assis ou dos rond, ils scient, ils soudent, ils vissent, ils me regardent passer sans interrompre leur activité. Un coup d’œil, bref, toujours le même, mi-curieux mi-méfiant, les femmes quant à elles regardent droit devant elles. Je sais dès lors que les détails sont cruciaux et qu’à ma manière de me comporter, je serai accepté, toléré ou questionné. Parfaite illustration de ce qu’est l’insécurité : un sentiment. Qui par moi peut être créé ou balayé. Si je devais y succomber, peut-être ne serais-je plus en sécurité pour de bon, moi et cet appareil photo qui ne cesse d’attirer les regards (parce qu’il intrigue vs parce qu’on veut me le voler). S’y réfugier n’est rien d’autre que de se penser différent. Et par une gestuelle incontrôlée, à autrui de le faire savoir. Alors je marche droit, je m’interdis de fixer celles et ceux dont je croise le chemin sans pour autant éviter leurs yeux, je dodeline de la tête en guise de salut, au diable toute sophistication, je suis un homme, je suis moi, voilà tout.

Enfin, au loin, je distingue le mur. Encore quelques pas et je débouche sur une route, les véhicules s’entremêlent, se croisent, se doublent, ils se frôlent mais se touchent pas. Les piétons n’ont qu’à bien se tenir, seules les vaches restent imperturbables, en voici trois, elles se suivent, parfaitement alignées au milieu de la chaussée, leur rythme est lent, leurs oreilles sourdes, à moins qu’elles ne feignent, non ! elles s’en fichent, et des bus et des camions et de leurs klaxons. Tout en haut, sur le plat du mur, des barbelés ; encore plus haut, un A330, il passe au-dessus de ma tête, énorme et gracieux ; derrière les pierres, j’imagine le tarmac, le seuil de piste et toutes ces traces parallèles et noires.

Il me regarde. Il a compris. Lui aussi aime les avions. Il me fait signe de main, pointe le ciel et m’invite à le suivre. Je reviens sur mes pas, le gamin se tient contre le mur, là où l’enceinte forme un coude à angle droit, parallèle à la piste. A droite, une petite bicoque grise et sale ; entre deux, un passage étroit. Au sol se mélangent terre battue et détritus tannés de trop de soleil. L’odeur est difficilement soutenable. Le gamin se retourne, d’un coup d’œil vérifie que je le suis, il doit avoir 14, 15 ans, la peau de son visage est marquée, ses avant-bras portent de nombreuses cicatrices boursouflées, il a dû se couper en jouant, peut-être en escaladant le mur et les bigoudis de métal argent et blessant, manque de soin, d’antibiotiques, de pansements, autant de marques indélébiles sur le cuir halé d’un enfant de cette presque cité. Quelques mètres encore, il me désigne alors du doigt le lieu tant recherché : le talus aux mille ordures qui surplombe l’aéroport international et derrière lui le gourbi. Je le remercie, il me salue de la main et s’en retourne à son quotidien. Je longe l’enceinte sur une vingtaine de mètres, je ne suis nulle part ailleurs que dans la poubelle à ciel ouvert de Shivaji Nagar. Papiers gras, briques et verres cassés, bouteilles en PET, textiles déchirés, merdes de chien et crottes de chèvre, et plus que tout, des milliers et des milliers de bouts et de sacs et de trucs en plastique. Au sommet de cette montagne qui grandit au rythme de ce que balancent les habitants du quartier, les dernières baraques. Une femme se plie et s’extrait de son chez soi, elle me sourit, se retourne et verrouille la porte d’un gros cadenas rond et doré. Dans mon dos, un 737 reçoit l’autorisation de s’aligner et de décoller, son jumeau de Jet Airways patiente pour lui aussi s’en aller dans le ciel rose et orange de Bombay. Je me dis que c’est tout un pays qui se résume ici.

Je rejoins quatre adolescents adossés au mur d’une petite mosquée, il y a comme un voile sur la cornée de leurs yeux, leur teint est gris, leurs dents blanches et leur sourire merveilleux. Aucun d’eux ne parle anglais, ce que nous avons à nous dire exige le silence.

Mumbai | Andheri Station

mumbay_enfant_aeroport_bidonville_webApproche finale. Il fait encore nuit, je distingue à travers le hublot droit du dernier rang les faibles lueurs de la banlieue de Bombay. Soudain, tout est noir. Nous survolons une colline, quelques arbres et toits en silhouette, nous sommes à quelques mètres au-dessus du sol, je me dis que les aides à la navigation ne sont pas inutiles, surtout en cas de visibilité nulle. A nouveau, quelques lumières faibles, rien à voir avec le précédent atterrissage à Istanbul, ville comme tant d’autres capitales la nuit : scintillante. J’imagine de petites maisons de fortune sous mes pieds, ici ou là une ampoule, les bidonvilles brillent pas leur discrétion dans le ciel indien. Quelques secondes encore. Les formes se précisent, ce sont bien des toits qui défilent là en bas, je pourrais presque les toucher des doigts. Et la piste alors ? J’allume l’écran face à moi, une caméra placée au niveau du train d’atterrissage me renseigne, le pilote a bien aligné son B777, la piste est là, pile devant nous. J’imagine la voix métallique dans le cockpit : Two hundred ; One hundred ; Fifty… Je jette un coup d’œil à droite, les habitations grossissent et filent de plus en plus vite, nous devons être à une vingtaine de mètres du sol. Enfin : un mur, quelques mètres de terre ou gazon, le tarmac, le jet se pose lourdement, rebondi, c’est à croire que le train avant à toucher le sol en premier. On lui pardonnera, à notre pilote, pas évident de se poser dans des circonstances pareilles, mieux vaut poser gauchement que s’avouer battu et opérer une remise des gaz. Tout en lassant mes Converse, je me dis que je veux connaître cet endroit, je veux sentir les gros-porteurs passer juste au-dessus de moi, renifler leur kérosène et les admirer se poser depuis ces toits.

Qu’on se le dise, l’immigration indienne a fait bien des progrès. Certes, les files sont longues, l’attente relative toutefois. Le fonctionnaire me demande de regarder la caméra, il vérifie attentivement mon visa, pas un sourire, seul un bref signe de la main pour me dire de passer. Je change frs 40.-, le taux est sans doute mauvais et la commission assurée, Taxi ? Taxi ?, c’est parti pour une suite de No, Thank you. Je suis les panneaux, envoie balader plusieurs rabatteurs, les bus pour le centre-ville ne semblent pas être trop loin. Sur le trottoir, une vingtaine de locaux, je demande conseil à l’un d’eux, 25-30 ans, l’air studieux, le fruit par excellence de l’éducation indienne qui fait actuellement des merveilles (pour les multinationales occidentales en premier lieu : compétents, travailleurs et peu chers, que vouloir de mieux). Faites quelques pas et prenez un taxi, me conseille-t-il, vous en aurez pour 600 roupies, à défaut, ce sera le bus, puis le train, puis le taxi, comptez au moins deux heures. Je le remercie, accepte son aide avec plaisir, je suis crevé et rêve d’une douche. Mais en fait, où vais-je ? J’ai si peu préparé ce voyage, à l’exception de vols internes rythmant le séjour, que je ne sais ni dans quel hôtel aller et encore moins dans quelle direction me diriger. A l’exception de Victoria Station, on m’apprendra plus tard que depuis 1996 elle a été renommée, Chhatrapati Shivaji Terminus, je n’ai quasiment aucun souvenir de mon passage à Bombay. 30 plus tôt… Des images, des visages, des sons, des senteurs, mon père qui hurle devant le bus pour que la foule le laisse monter, alors que le conducteur avait déjà démarré et que j’allais me retrouver perdu dans Bombay à l’âge de 9 ans, à part celui-ci, aucun souvenir précis de lieux, de routes, aucun repère en fait. Dans ma mémoire pourtant : Bombay était une ville plate, une ville aux immeubles relativement bas, alors que la Mumbai d’aujourd’hui se révèle tout en hauteur. L’Inde avance, dit-on. Elle pousse en tout cas. Un petit homme à la barbe longue et blanche s’approche de moi, me demande si je cherche quelque chose. Je dois avoir l’air perdu. Naturellement, il est chauffeur de taxi, il tombe plutôt bien à vrai dire, et il a une bonne tête. Il me demande où je compte me rendre, je lui dis la vérité : je n’en sais rien. Il n’a pas l’air surpris, il a dû en voir des hurluberlus dans sa longue vie. Si vous ne passez qu’une nuit à Bombay, je vous conseille Colaba, oui, c’est le quartier le plus touristique, mais le plus agréable aussi, me dit-il. Vous trouverez des hôtels bon marché ou luxueux, tout dépend de ce que voulez dépenser, ajoute-t-il. Ça me va.

Je pose mes valises dans un Family Hotel, un sac pour mes affaires sensé tenir sur la selle passager d’une moto et un sac à dos contenant portable, cahiers, stylos et autres objets précieux. Le gérant me précise que la compagnie n’est pas autorisée en chambre après 21 heures, parfait, je ne comptais pas ramener une prostituée ce soir. Je me rince le visage en vitesse, à plus tard la douche, il me tarde de me balader dans les rues encore ensommeillées. Quelques commerçants déballent leurs affaires et les posent soigneusement sur des étals en bois le long du trottoir, ceux qui ont la chance d’avoir une boutique débarquent un peu plus tard, ils n’auront qu’à tourner la clef et allumer les lumières pour être opérationnels. Pour les premiers, c’est tout une autre histoire. Certains arrivent avec bouteille de gaz, réchaud, casserole, lait frais, épices, thé et verres, d’autres disposent à même le sol leurs brosses et cirages, ils ne verront de Bombay que des jambes et des chaussures qu’ils se devront de faire briller. Bouquinistes, cuisiniers de rue, tailleurs de bijoux, vendeurs de lunettes, tous s’affairent peu à peu et donnent vie à la rue. Je constate peu de voitures, je profite de ce calme que je sais être rare. J’oblique à gauche, j’ai oublié le nom de mon hôtel, si je me perds, on m’aidera à trouver mon chemin. Je me sens bien. Un peu comme à la maison. Soudain, la mer. Je pense avoir traversé dans sa largeur la pointe sud de Bombay, c’est bien l’océan indien que j’ai devant moi et pas la mer intérieure donnant sur le continent. A gauche et à droite, une large baie, toute incurvée, aucun touriste ici mais plusieurs dizaines de familles indiennes qui aiment à se photographier. Peu à peu, les véhicules font leur apparition, les bus s’imposent par leur taille et la puissance de leur klaxon, révolu le temps où fourmillaient des milliers de Tuc-Tuc à Bombay, ils sont désormais interdits et furent remplacés par des taxis. Je reprends la direction de mon hôtel, sans trop savoir où je vais. Le sens de l’orientation ne me fait rarement défaut, je m’en remets à lui. Petite place, une dizaine d’échoppes sur le trottoir, femmes et hommes, ils boivent le thé et déjeunent ensemble avant d’aller travailler. On déjeune debout ici, dans la rue, et on fait la conversation au badaud. Je prends un thé, un je-ne-sais-quoi qui arrache convenablement tout en étant succulent, je m’efforce d’utiliser ma main droite pour manger, en Inde, la main gauche sert aux basses besognes, inutile de me faire ainsi remarquer. Quelques sourires, je suis bien sûr le seul blanc, on vient à moi, je vais à autrui, discussions simples et réconfortantes, qui je suis, d’où je viens, ce que je fais, où je vais, et de mon côté des côté des interrogations plus ou moins semblables. Saine curiosité.

Courte sieste, longue douche, je n’ai qu’un objectif en tête : trouver le lieu vu des airs ce matin, à la limite extrême de l’aéroport. Hors de question cette fois de reprendre un taxi, il doit bien y avoir un moyen de s’y rendre autrement. Je pose la question au réceptionniste de l’hôtel, la vingtaine, un peu gras, comme de plus en plus d’Indiens citadins. Taxi jusqu’à la station de Church Gate, comptez 30-40 roupies ; ensuite le train jusqu’à la station d’Andheri ; ça ne coûte quasiment rien ; enfin un tuc-tuc jusqu’à votre destination, exigez le compteur. Je suis en quelques minutes sur le quai de la gare, le Speed train partira dans quelques instants. Il est bondé. A bien y regarder, je ne suis pas dans une voiture conventionnelle, mais bien dans le wagon réservé aux ouvriers chargés de cartons et d’énormes sacs de jute remplis de je ne sais quoi. Il y a bien quelques passagers qui me ressemblent, ils ont sauté dans ce compartiment au dernier moment, alors que le train était déjà en marche. Contrairement à ces derniers entassés au milieu du compartiment, ceux étant aux portes défendant chèrement leur position privilégiée, j’ai pu me frayer un chemin jusqu’à l’autre bord du train. Je me tiens fermement, nous sommes 5 ou 6 à avoir les cheveux au vent. Le gamin devant moi n’à qu’un pied dans le wagon, l’autre traîne au gré des accélérations, il n’a pas l’air de s’en soucier particulièrement. Non monsieur il n’y a plus de place entre ce gamin et moi, nos corps sont en contact permanent. Pourtant, centimètre par centimètre, l’homme glisse tel un serpent et parvient enfin à se créer une place au frais. L’homme derrière se contrefiche que je le presse, par la force des choses, tel est son quotidien. La promiscuité en Inde est une règle dont il n’est d’autre choix que de s’accommoder. Première halte : ceux qui souhaitent sortir ne tentent nullement de se rapprocher de la sortie mais se plaquent contre la paroi du wagon ; les autres, qui continuent leur chemin, se regroupent du côté de la voie, à l’opposé du quai, c’est-à-dire sur moi. Je suis quelque peu familier avec les codes à adopter lorsqu’on utilise les transports en commun en Inde, mais là, j’avoue, je suis distancé. La première gare approche, le train ralentit, les seconds se tassent tout contre moi, je m’accroche comme je peux pour ne pas tomber dans le vide, les premiers se font aussi fins que possible, comme s’ils attendaient, collés au tunnel, le passage sans merci du métro. Le convoi roule encore, quelques passagers aguerris sautent en marche, avant même que le train ne se soit arrêté c’est tout une masse sombre et criante qui s’engouffre dans le compartiment. Là, ça ne rigole pas. C’est du chacun pour soi. Le train s’arrête enfin, le mouvement tout contre moi ne prend pas fin, bien au contraire. Je ne comprends pas comment tout ce monde tient dans un espace aussi réduit. Ultime acte de ce ballet qui ne cessera de se répéter : ceux qui étaient soigneusement adossés contre le métal s’extraient peu à peu du compartiment, je retiens la leçon : se faire tout petit pour ne pas se faire écraser, sans mot dire s’en aller tels les jolis bonshommes en papiers qui se tiennent par la main et s’en vont au loin. Pourvu que le quai soit de mon côté !