Hikkaduwa-Putalam. Km 340

J’ai dû remettre ça. Il pleut. Petites gouttes, trois fois rien, suffisantes toutefois pour mouiller la chaussée. La rendre glissante. Et tremper mes chaussures et mes pantalons, et, plus grave, mes affaires derrière moi. Les vêtements, on s’en fiche, mais ce clavier sur lequel je suis en train de tapoter… du domaine du sacré. Je fais le plein, déjà ça de bouclé, je suis déçu. Je me dis que c’est peut-être mieux ainsi, je n’ai pas dormi, et de longues heures de route m’attendent. L’homme à la salopette noircie verse un peu d’essence sur le réservoir, il s’excuse d’un sourire maladroit, je l’ai réveillé. Je lui offre une cigarette, je me dis que tout comme moi, il est du genre à en faire son petit déjeuner. Il regarde mon tabac roulé d’un air suspect, rien d’illicite je précise, il acquiesce. Quelques mots, deux trois questions, nous ne nous croiserons plus, nous allons tous deux à l’essentiel. Mon pays, où je vais; marié? âge? travailles toute la nuit? Et la météo alors. Il me dit qu’il cessera de pleuvoir dans une heure, je ne le crois pas. Nous nous quittons d’un geste de la main.

Je finis par m’endormir, le tonnerre me réveille à plusieurs reprises. De grosses gouttes lourdes et chargées de chaleur s’écrasent sur le toit, je l’imagine, le sable ressemble à un énorme morceau d’emmenthal. Pour une fois, je me félicite d’avoir été sage. Et prudent. Je m’endors en me rappelant que je n’ai plus vingt ans. Fait chier.

9 heures. Il bruine. Coup d’oeil au sud: les nuages sont noirs. Au nord: éclaircies. Le vent vient du Tamil Nadu, il pousse l’humidité vers la mer sans fin. Douche, clope, mes deux sacs, mon appareil photo, casque, je boucle. Samanthi m’accueille de son sourire ivoire, elle disparaît aussitôt pour préparer un thé. Et ce qu’elle voudra, des œufs, pourquoi pas. Rebelote, tout est arrimé sur la 2 et 1/2. J’avale l’omelette en trois bouchées, laisse la moitié de ma tasse, je veux rouler. Me tirer. Des années que je ne l’ai plus fait seul. A l’exception de ma première fois au Sri Lanka, où ma moto et moi étions de parfaits amants, elle ronronnait, je la dorlotais, depuis ce temps là, c’est accompagné que je parcours les routes du pays. Ce n’est pas décevant, ni emmerdant, tout dépend de la personne naturellement, simplement différent. Je ne sais pas trop pourquoi, il doit y avoir une explication, je n’y ai pas assez réfléchi sans doute: j’adore avoir mal au cul à moto. Peu importe le nombre de bornes, le chemin emprunté, la chaleur ou la monture; si je m’arrête sans avoir mal au cul, et sans boiter, parce qu’il n’y a pas d’autres mots pour qualifier ma démarche après une journée sur des routes cabossées, eh bien je tire la gueule. Le miroir de la chambre louée me fera sentir laid, il y a fort à parier que mon choix se portera sur le pire restaurant du coin et que je me fasse sucer le sang toute la nuit par les seuls animaux que je m’autorise à tuer. Je n’ai jusqu’à présent pas rencontré de femme qui conçoive la moto à ma manière. Mais je m’adapte…

Il est une chose que je dois confesser: je suis un conducteur hors-pair. Pas la vitesse, les circuits, les pneus lisses, les combinaisons de cuir et la gomme sur la chaussée, tout cela, je le laisse aux pilotes. Du goudron parfaitement uniforme, une chaussée large comme la 5-23 de Cointrin, très peu pour moi. Où sont les vaches? Les ânes, les chèvres, et les varans? Et les gamins? Et les tracteurs? Les bus fous qui vous crachent à la gueule leur puanteur noire, qui s’arrêtent en pilant, sans avertir qui que ce soit, pour prendre au passage un bonhomme qui a simplement levé le petit doigt? Les 4X4 qui se croient tout permis, parce que gros et chers derrière leurs vitres teintées? Et les trous par milliers, pour certains aussi larges et profonds que celui de la Ciccolina? Et ce camion Tata aux couleurs d’un temple hindou qui double son confrère Ashok Leyland alors que lui-même est déjà en train de se faire dépasser par un van climatisé, ce même van qui hier transportait deux grosses cinquantenaires vers l’aéroport, écarlates non pas de honte, elles pourraient, des vacances à se taper des minets qui pèsent le tiers de leur poids, mais de peur, peur d’y laisser leur peau et de ne pouvoir quitter ce pays sans faire part de leurs conquêtes à ces voisines, croyez-moi, qu’elles convaincront, elles aussi, de découvrir ce pays aux charmes sans égal. Entre tout ce petit monde, régi par une loi on ne peut plus simple: la raison du plus fort est toujours la meilleure, je me glisse, je m’immisce, à coups de klaxon et d’accélérateur, je parviens en tête en liste. Pour dire: je me suis auto-décerné le prix de véhicule le plus rapide du Sri Lanka. Sur la durée bien évidemment. Il m’arrive parfois de me faire doubler, mais jamais définitivement. Un seul, un jour, a disparu sans que je ne puisse le rattraper: le président à grosse moustache. Tous ces hommes en armes, ce n’était pas me défier à la régulière.

Colombo. En comparaison, Tchernobyl est une cure de jouvence. A chaque feu, ce sont des millions de particules infectes qui pénètrent mes poumons. J’aime l’Occident aussi parce que sa pollution est incolore, et inodore. Hypocrite. Elle te bute, pareil au même, et les Japonais ont font aujourd’hui l’amère expérience, mais elle te bute en toute discrétion. J’y vois un certain raffinement. Et une opportunité sans équivalent: pour peu que tu sois fumeur, cherche pas plus loin, tu es responsable de ton cancer. A Colombo, au moins, les choses sont claires: tout échappement inhalé équivaut à une minute de vie en moins. Je sais m’adapter, certes, mais je sais aussi me protéger. J’ai mon voile à moi, à la couleur toute saoudienne, acheté peu avant d’arriver dans la capitale, échoppe tenue par des musulmans. Une préférence quant à la couleur? Foncé. J’ai eu du vert. Al Hamdu Lilah! Moi, j’aime les musulmans. Vraiment. Pour une raison toute simple, et assez égoïste d’ailleurs: dès que je me retrouve en terre musulmane, que ce soit ici, ou au Moyen-Orient, en Europe, peu importe en fait, je me sens en parfaite sécurité. J’ai soif et m’arrête un instant: je laisse les clefs sur le compteur, mes sacs sur la moto, mon appareil photo sur la chaise alors que je m’en vais me laver et les mains et le visage – je les aime mais pas au point de me laver aussi les pieds – je quitte un instant, un quart d’heure, ce tout qui m’accompagne, rien n’y fait, et rien n’y fera, je le crois, tout sera là à mon retour. Quartier musulman, je me fiche de tout; quartier bouddhiste, hindou ou chrétien, j’ai toujours un œil sur mes affaires. C’est ainsi. Peut-être n’est-ce qu’une projection, je ne sais. Mais que faire alors de ces sourires, de ces regards qui te scrutent? Ces femmes et ces hommes ne te regardent pas, ils te matent, ils te percent, ils te mettent à jour. Tout se joue en un instant. Le sourire des yeux, le sourire des âmes. Ce stade passé, je me sens chez moi, je me sens protégé. Je ne crois pas en Dieu, ni en Jéhovah, Seigneur ou Yahvé, mais j’en sais gré à celles et ceux qui l’appellent Allah.

23:23. Belle composition. J’aime ça, comme tous les enfants. Un mot résonne en moi: dodo. Lullaby. Et un petit charas. Je danse devant le miroir. Seul. Je n’ai jusqu’à présent pas rencontré de femme avec qui je puisse danser en toute liberté, je me gêne, je sais, c’est con. C’est ainsi. Mais elles savent s’adapter…

Putalam-Mannar. Km 510

Premiers Check points. La Navy, chemise bleues, kalachnikov à l’épaule, la guerre est pourtant finie. C’est à croire que les hommes, au Nord de l’île, ont pour mission de remplacer la végétation, toujours plus rare, toujours plus basse. Les cocotiers laissent place aux épineux, la jungle cède sous la chaleur et la sécheresse, d’immense savanes font figure de théâtre vivant. Ce Check point, je ne peux le franchir à l’aide de mon unique sourire, les militaires me voient venir de loin, ils me font signe de me ranger sur le bas-côté. Barrière, barbelés, renforts, cinq soldats et un chef, ils me font signe de descendre. Et d’éteindre le moteur. Je n’ai qu’une seule crainte: la présence d’un chien. Terminées les belles années, ça ne rigole plus au Sri Lanka, un gramme de shit et c’est le trou, pour six mois. Je n’en ai que deux sur moi. Mais ces hommes sont là pour ma sécurité. Leurs sourires me le prouvent. Le plus âgé, assis dans le petit bunker de terre et de bois, j’y distingue encore l’emplacement réservé, jadis, à une arme lourde, mitraillette sans doute, me demande mon passeport, note mon nom de famille, le numéro de plaque de la Honda, inscrit en cinghalais sur un cahier d’écolier mon itinéraire, et me déclare dans un anglais assuré: 100 km, vous êtes seul dans la réserve, ne perdez pas votre temps. Je réponds d’un rictus, sans bien comprendre. Ok, je traverse une réserve, mais c’est donc une vraie?… Avec… rien du tout. Mon passeport en poche, je ne peux m’empêcher de jeter un rapide coup d’oeil à ma moto. Pneus, pot d’échappement, suspensions, tout me semble en ordre. Je remercie le ciel d’avoir ajouté quelques litres de Petrol et fait retendre et graisser la chaîne peu avant. Une piste. Rien que pour moi! Des bornes et des bornes sans voir âme qui vive. A l’exception de ces milliers d’échassiers qui s’envolent sur mon passage. Vroum! Je vous dérange, je sais, pardonnez-moi beaux volatiles, je ne puis m’empêcher de vous voir décoller. Le gradé a menti: tous les quinze kilomètres environ, je croise un nouveau Check point. Nom, destination, plaque, c’est bon. J’aime ça. Je roule. Sur la terre, le sable, au milieu des crottes d’éléphant, certaines sont toute fraîches, je me fais mes films, et si un gros mâle débarquait devant moi, les oreilles agacées par ma présence. Aurais-je le temps de sortir mon appareil photo avant qu’il ne me fonce dessus? M’en sortirais-je? Autant de pensées anodines, et enfantines, qui vont et viennent en moi.

Quelques huttes, frêle ossature de bambou recouverte de feuilles de palmiers, des dizaines de parcelles, des femmes et des hommes cultivent le sable et en font sortir de quoi se nourrir. Bien longtemps que je n’avais pas vu bobine humaine, à l’exception de ces trois perdus sur leur tracteur, qui sans me dire bonjour n’avaient qu’un mot à la bouche: eau. Aveu: aussi bête qu’eux, moi non plus, je n’avais rien prévu. Un village donc. Un arbre, une femme, un enfant et trois hommes s’abreuvent de son ombre. Je m’arrête. Salue de la main, ils m’invitent à prendre place à leurs côtés. Communauté musulmane. Toute la population a fuit durant la guerre, la réserve faisait l’objet d’âpres combats entre Tigers et armée gouvernementale, certains sont revenus depuis peu. Ils reconstruisent. Ils plantent et récoltent. C’est l’unique village de la réserve, me dit un homme en lunghi blanc, chemise blanche. Je l’écoute et une fois de plus admire la faculté de ces gens à conserver leurs vêtements immaculés. A me regarder, je ressemble plus à un ramoneur qu’à un touriste. Vingt ans qu’il n’était pas revenu dans son village natal, autant d’années passées à Putalam. Il y tient désormais un petit commerce, il ne peut plus tout abandonner. Vingt ans, c’est long. Mais il revient depuis peu dans son village, il y reconstruit sa maison, pour l’instant une hutte, mais demain, elle sera en dur. Des briques, oui, mais de terre rouge. Et qui sait, un jour, quand il sera vieux, il reviendra pour de bon, quoi de mieux que de vivre chez soi. Et y mourir. Il ne le dit pas, mais c’est bien de cela dont il s’agit. Je pense à mon père. Lui aussi, est revenu chez lui. Là où sont ses racines. Vallée dans laquelle il a passé une partie de sa jeunesse, chez les paysans, comme il me disait, trois mois durant l’été. C’était dur, mais j’aimais. La femme drapée de rouge et de noir me propose un petit seau d’eau, j’accepte volontiers. Je bois, je sais que mon estomac tiendra le coup; je me lave enfin les mains, et le visage.

Mission accomplie. Je suis mon propre héros. Je ne finirai pas dévoré par les fourmis immenses et transformé en repère de croissance d’innommables vers. Je retrouve le bitume. Droit, lisse, chaud, et avec lui, les maisons, les camions, les tuc-tuc et de temps à autre, les nénuphars. Un arbre attire mon intention. Seul au milieu des marais, la base de son tronc sous l’eau, il penche vers le l’Est.

Mannar. La presqu’île. La rebelle, fut un temps. Et son pont, au loin, détruit, coupé en deux, relique d’une victoire célèbres du LTTE. Une diva fait son show ce soir, tamil songs on stage, scène bancale, sono grésillant, orchestre épuré, il n’en faut guère plus pour émoustiller le lieu, bus station s’il vous plaît.

Mannar-Jaffna essayé pas pu-Trincomalee. Km 775

Non, je ne suis pas marié! Je sais, ça fait bizarre. Ici. Il y a quelques années, passait encore, on me disait: tu as le temps. Maintenant, au mieux, je passe pour un gay; au pire, pour un pédophile. Mais en connaissez-vous, vous, des nanas qui accepteraient de se taper 250 bornes par jour, le visage noirci par les échappements, le cul en compote et les avant-bras cramés? Personnellement, je n’en connais pas. Un jour ou deux, ça peut passer, mais je suis quand même à l’exact opposé de mon point de départ, et je n’ai pas l’intention de rentrer par le plus court chemin. Je vous laisse compter. C’est ainsi, j’aime rouler. Aller savoir pourquoi, c’est ici, au Sri Lanka, que j’aime rouler, et pas ailleurs. En Suisse, tout cela m’est totalement égal. Bon, d’accord, j’aime mon vélo… Mais ici, dieu que c’est bon de foncer et m’arrêter où personne ne s’arrête, là où il n’y a rien à voir, aucun site recensé, aucune spécificité, un bled perdu, un rien, un homme âgé qui attire mon regard ou quelques éberlués qui refont 100 mètres de route – pourquoi ces 100 mètres là et pas les 20 km qui les précèdent ou les 30 qui suivent, autant de terre, de sable, de crevasses et de nids de poule; ça, je n’en sais rien – à la force de leurs mains, à l’ancienne, pelle, bitume chaud et pilon. Parcourir une route couleur sang, bordée de fortins et de casernes, balisée par des têtes de mort, ne pas s’aventurer, il vous en coûterait un pied, une jambe, ou la vie. Pas âme qui vive, excepté des centaines de soldats et quelques démineurs. Désormais, je roule sans carte – j’en ai bien acheté une aujourd’hui, mais en Tamoul, elle ne me sert qu’à une chose: tracer mon itinéraire le soir venu. Et je ne consulte plus Internet pour choisir un lieu particulier, une Guest house ou que sais-je. Je vais. Je demande mon chemin, des conseils, et je les suis. Plus ou moins.

Il m’arrive toutefois de ne pas parvenir à mes fins. Journée de contrariétés. A Hikkaduwa, on me l’avait assuré: tu peux te rendre à Jaffna, il n’y a plus de contraintes pour les étrangers. Seule une personne avait émis un doute, Fabio, un Italien vivant au Sri Lanka depuis près de vingt ans, j’aurais dû l’écouter. A peine sorti de Mannar, j’oblique à gauche, un panneau indique Jaffna et le chiffre 100, une broutille. J’accélère. C’est droit, c’est du béton, des plaques de dix mètres, on dirait une ancienne piste militaire. Si seulement j’avais mon Cessna… Check point. Du sérieux. Je descends, on me demande mon passeport, et mon laisser-passer. Mon laisser-passer…problème. Le militaire est sympa, il appelle un officier du ministère de la défense, à Colombo, me le passe:

– Bonjour monsieur, mon nom est Jonathan Rochat, je suis un citoyen suisse, je voudrais me rendre à Jaffna, depuis Mannar…
– C’est impossible sans une autorisation spéciale.
– Ah… on m’a dit le contraire…
– Je regrette.
– Et comment l’obtenir?
– Vous présenter dans nos bureaux, à Colombo. Mias il faut une raison particulière.
– Il n’y a donc aucun moyen de prendre cette route pour me rendre à Jaffna, comme… touriste.
– Vous ne pouvez pas prendre cette route sans une autorisation.
– Et… y a-t-il une autre route pour Jaffna?
– Oui, par Velivoya.
– Et cette route est libre?
– Cette route est libre. Toutefois, je ne peux pas vous encourager à aller à Jaffna.
– Je vous remercie monsieur, bonne journée.

Léger détour: cent bornes de plus. Mais comment  résister? Depuis le temps que j’en en entends parler, de cette ville. Mon père, dès l’arrivée des premiers réfugiés Tamouls en Suisse, se mit en tête de leur apprendre le français. Peu commode dans les premiers temps, nous vivions lui et moi dans un tout petit appartement, en attique, un studio en fait, avec un magnifique balcon, étroit mais donnant à l’Est, au Sud et à l’Ouest. Et celui-ci, c’est quoi? Au début, je ne savais pas, mais rapidement, j’ai compris qu’en ce temps-là, les Airbus avaient deux réacteurs, les Boeing, pour autant qu’ils fussent bien gros dans le ciel, en comportaient quatre et s’appelaient 747. Et où va-t-il? Il est en croisière, 11’000 mètres environ, son nez pointe vers le Salève, Madrid. Ou Dakar. Mais dès que nous avons emménagé dans un appartement plus grand, les soirées, deux à trois fois par semaine, furent rythmées par les allers et venues d’une dizaine de Tamouls. Une pièce leur était réservée, la salle de cours. Tous étaient originaires de Jaffna, ou de la région, et avaient dû quitter l’île dès le début des affrontements.

Encore quelques kilomètres…

Check point. Idem. Je rage. Ne me dites pas que je me suis tapé toute cette route pour entendre la même chose! Un homme vient à ma rescousse, m’explique la procédure: faire une copie de mon passeport, trouver un fax, et envoyer à Colombo ma requête. La fameuse autorisation devrait arriver rapidement. Je rebrousse chemin en quête d’une ville, le pire de tous les tronçons, des centaines de camions, de bus, de la crasse partout et de la poussière qui pénètre tous mes trous. Je finis par trouver un fax, une photocopieuse, envoie le tout, et attends. Nada. Une heure passe. J’appelle, on dévie mon appel sur un fax. Je rappelle: on me boucle au nez. Je patiente. Trente minutes. Fait chaud. J’appelle: nos bureaux sont fermés, prière de rappeler demain matin. Je baisse les bras. Je n’y puis plus rien. Je pourrais attendre un jour, une semaine, je le sais – peut-être ai-je besoin de m’en convaincre – je ne l’obtiendrai pas, ce foutu papier. Essayé pas pu.

Un jour, j’irai à Jaffna. Sans doute me dira-t-on, d’un ton toujours plus étonné: d’où êtes-vous? Vous voyagez seul… pas marié?

Minaveli-Trincomalee-Minaveli & rest

Je suis vraiment cloche: impossible de rappeler le nom de ce bled. Déjà, samedi, sur le chemin, une vraie catastrophe. Où vas-tu? me demandait… tout le monde, et je disais: A Trinco! Et puis il y a eu cet homme. Assis sur un muret, sur la gauche de sa petite maison sans confort, quatre murs, un toit, pas même une chaise. Sans doute y avait-il un lit, quelque part, je doute qu’il ait eu d’autres meubles. A sa droite, un régime de bananes, et quelques noix de coco, non pas à boire, celles-ci servent uniquement à être râpées pour servir de base aux milles curries. Je le salue, lui demande deux bananes, je le quitte un instant, une échoppe de l’autre côté de la route semble disposer d’un frigidaire. Boisson fraîche? Locales uniquement, je n’en demandais pas mieux: sorte de Fanta super sucré, mauvais, mais froid. Je reviens sur mes pas, je demande à cet homme un peu d’eau. Mes mains t mon visage sont noires de gaz d’échappement, de terre, de sable, de pollution en tous genre. Il me dévisage, sourit, me fait signe de le suivre. Ce n’est qu’à cet instant que je l’observe vraiment, entre cinquante et soixante ans, petit, frêle, un œil crevé, un doigt amputé, un autre inqualifiable, peut-être une malformation. Derrière sa maison, quelques arbres, un plastique bleu sur le sol, des graines y sèchent, il jette un seau dans un puis, en retire une eau limpide, la verse dans un autre seau, et se retire. A mon retour, il me présente deux bananes. Je roule une cigarette, il paraît intrigué, non ce n’est pas de l’herbe. Fred, du tabac lausannois. Il sent, approuve d’un hochement de tête, signe typiquement indien – le Sri Lanka, la larme de l’Inde, étant ici compris – que je pratique depuis l’âge de neuf ans, alors que mon père et moi, en voyage dans le Sud de l’Inde, comme tous les blancs qui y vont pour la première fois, nous nous demandions s’il voulait dire oui ou non. Ce hochement, c’est oui, c’est ok, c’est tout ce que vous voulez, dans tous les cas, il est positif. Manière de se saluer également. Je propose de lui en rouler une, il accepte d’une légère inclinaison du crâne. Nous n’échangeons aucun mot, nos regards suffisent. Je lui tends sa cigarette, un paquet d’allumettes, et lui demande combien je lui dois. Sans mot dire, d’un revers de la main, rien à voir avec ce geste que nous utilisons parfois en Europe pour dire dégage, il me fait comprendre que nous sommes quittes. Je le remercie en tamoul. Avant de partir, il me dit: Minaveli? J’ai répondu: Trinco. Minaveli, good, m’a-t-il dit. Alors, plus le choix: en route pour ce Milaveni, Milanevi, Minaveli…

Cet homme avait raison, c’est beau ici. Je m’y sens bien. Face à cet ordinateur, je me dis aussi que cet homme a dû en baver. Sa femme est sans doute morte, il a dû perdre partiellement la vue lors d’affrontements, peut-être a-t-il été prisonnier, torturé, à moins que ce ne soient que de « banales » blessures de guerre. Je sais toutefois que c’est justement parce que je n’ai vu que l’homme, celui qui aurait pu être moi, celui que j’aurais pu être, que nous nous sommes compris, et respectés. Sur la route, une fois Trinco passé, un homme m’a rattrapé, deux motards en grande discussion. Toujours les mêmes questions, j’ai parfois l’impression d’être un tourne-disque, mais il me plaît bien, ce refrain. Suisse, 35 ans, pas marié, je viens d’Hikkaduwa, oui à moto, oui j’aime le Sri Lanka, non je ne sais pas où je vais passer la nuit. Soudain, mon ami de quelques miles me dit: There. Je le remercie, tourne à droite, direction la mer. Chemin de terre, des champs, des vaches un peu partout, un panneau Guest house. La bâtisse est flambant neuve, rose et pourpre, kitch, une femme tamoule m’accueille d’un grand sourire, me fait visiter: propre – contrairement à moi, il n’y a pas plus crade – ventilateur et moustiquaire, je suis le seul client, c’est parfait. Je me passe d’une douche, l’océan indien fera l’affaire. La plage est magnifique, quelques traces du Tsunami entachent le sable blanc, ils en ont bavé ici. Sauvage. Pas un chat à l’exception de deux, trois pêcheurs, ils portent leur filet à la main, s’avancent de quelques pas, le torse hors de l’eau, ils jettent leur toile le plus loin possible. A chaque lancer, ce sont quatre ou cinq poissons qui sont piégés, vingt centimètres, argentés.

On est ce que l’on fait, n’est-ce pas?

Je suis donc multiple, mes rôles sont toutefois assez bien délimités. Premièrement, je suis Uncle. C’est ainsi que Madialagan et Abirami m’appellent, un gamin de quatre ans et sa sœur de huit ans, non! neuf ans réplique-t-elle à sa soeur, Selverani, elle-même âgée de douze ans. Toutes deux sont intelligentes, l’oeil vif, Selverani me demande des textes en anglais, Abirami est devenue une fan d’une application iPhone, son objectif premier: gérer les atterrissages de plusieurs types d’avions, mais aussi d’hélicoptères, le tout sur un aéroport virtuel. Uncle… moi qui ne suis pas famille… je m’y ferai presque. En fait, ce sont près de dix personnes en plus du propriétaire qui vivent sur ce terrain en bord de mer. Lui est un homme de 75 ans, que tous les adultes appellent également Uncle – privilège que d’être ainsi appelé par les gamins – un homme éduqué, ses trois fils sont à Colombo, ainsi que sa femme, elle était députée, ils ont une bonne situation me répète-t-il dès que l’occasion se présente. L’endroit est tenu par une famille qu’il a adoptée, précise-t-il: une femme, Mansula, je l’appelle Aka, sœur, elle prépare les repas, c’est elle qui gère la baraque; son mari, Makenthiran, mon professeur de pêche; et leurs trois enfants, la plus grande m’appelant par mon prénom. Et puis il y a cet homme, bon à tout faire, quarante ans environ, très sec, musclé, un bonne tête, toujours un bonnet sur le crâne, il lui manque plusieurs dents. Nous communiquons très peu, il ne parle pas un mot d’anglais. Une femme aussi, la cinquantaine, je ne sais pas qui elle est, ni son prénom, elle passe le plus clair de son temps dans la cuisine, ses dents ou ce qu’il en reste sont rouges de bethel, sa bouche toujours remplie de ce mélange pâteux qu’elle recrache à même le sol. Pour la trouver, rien de pus facile, suivez les traces ocres sur le sable. Enfin, une fille, une femme, je ne sais pas trop, après quelques jours, elle lâche enfin quelques mots. Dans un premier temps, je l’ai pensée attardée; elle n’est que très timide, rien n’est donc perdu pour elle. Uncle n’est donc pas un touriste comme les autres. Ils s’y sont faits, et semblent l’apprécier. Je vais dans la cuisine, y ramène mon assiette de rice & curries, y demande un thé ou une bière, je ris avec les femmes qui préparent à manger, j’apprends deux trois mots de tamoul, je mange épicé, je bois l’eau du robinet, et enfin je laisse la porte de ma chambre ouverte, clef à la serrure. Confiance totale. Je crois que plus que tout, c’est cette attitude qui les touche, celle de démontrer, par un acte simple, que je ne puis imaginer qu’un objet, ou de l’argent, disparaisse ici. En fait, ils m’ont un peu adopté. Et moi, je suis à la maison. Combien de jours comptais-je rester? Deux ou trois, guère plus. Je suis arrivé un samedi, j’en suis désormais à cinq, six, je ne sais plus. Le propriétaire s’amuse de cette situation, You will not leave anymore, me dit-il depuis deux jours. Et si je restais, que deviendrais-je?

Pêcheur. Voici donc mon second rôle. Cinquante mètres de nylon, trois hameçons, un plomb. La technique est finalement assez simple, du moins en théorie: jeter le plus loin possible la ligne comme s’il s’agissait d’une fronde, la tendre immédiatement, et du bout du majeur, sentir, humer, déceler, ne pas confondre le va-et-vient du plomb sur le sable des mordillements de ma proie, et quand ça mord pour de bon, tirer. Sèchement, puis de manière régulière, jusqu’à ce que le poisson glisse sur le sable. Question pratique: dimanche, j’ai attrapé… un poisson, onze centimètres, une misère. Makenthiran en avait, lui, attrapé… deux. Lundi, mon score est passé à six, bien que le rapport soit resté identique: Makenthiran en a eu onze. Mardi, break. Et mercredi: neuf, contre plus de vingt pour mon maître… Désormais, le soir venu, nous mangeons les poissons que j’ai aussi pêché. Est-ce stupide? Peu importe, pour moi, ce n’est pas rien.

Plongeur: quatre plongées ces derniers jours, peu profondes mais belles, Lion fish, Cuttle fish, Stone fish, Scorpion fish et une batterie de poissons perroquets, dont quelques Bumphead Parrot fish, mes préférés, maîtres de la défonce de coraux, un gros coup de tête et leurs dents de cheval font le reste. Ce matin, malgré moi, je me suis retrouvé embarqué dans une histoire de braconnage des fonds marins, cela ne me ressemble pas, mais que faire… Historique: après deux plongées “conventionnelles” autours de l’île  aux Pigeons, Cousteau – mon Dive master, il tient à ce qu’on l’appelle ainsi, un grand et gros bonhomme de vingt-deux ans, jovial, attentif et souhaitant devenir instructeur, me proposa de plonger à nouveau sur l’un des spots de la journée. Je lui ai demandé s’il en connaissait d’autres – la région ayant été abandonnée des plongeurs ces vingt-cinq dernières années en raison de le guerre, les sites sont mal connus, et aucune carte ne les recense vraiment – il m’a dit qu’il avait découvert de beaux rochers l’année passée, au large de l’île aux Pigeons, et que nous pourrions tenter de les retrouver. Let’s dive! Quinze minutes de bateau, une barque motorisée, fibres de verre, apportée par la sécurité maritime italienne peu après le Tsunami, Cousteau me dit n’être sûr de rien. Ses repères sont visuels, j’aimerais lui demander s’il a procédé à une simple règle trigonométrique, je me tais. Nous nous mettons à l’eau, profondeur inconnue, je ne distingue ni rochers, ni sable, ni poissons, rien hormis le bleu. Le boatman nous rassure, ancien pêcheur, profondeur maximale de dix-huit mètres. Cinq, dix, douze mètres, toujours rien. Enfin, vers quinze mètres, je distingue le sable. Du sable et rien d’autre. Nous palmons en direction du Nord, nous avions convenu de prendre cette direction. Soudain, deux, trois rochers. Puis dix, puis une formation complète. La visibilité passe de deux à quinze mètres, la vie sous-marine reprend ses droits, les poissons sont de nouveau rois. Une dizaine de murènes nous accueille de leur gueule grand ouverte, mais une autre surprise nous attend : une quinzaine de langoustes, pour les plus grosses: deux kilos l’unité, quarante centimètres, des antennes de près d’un mètre. Enormes. Et sublimes, parsemées de violet, de rose, de turquoise et de jaune, autant de couleurs fluorescentes contrastant avec leur cadre de vie, l’étroit et ténébreux espace entre le sable et un rocher. Rebelote ce matin, à une différence près, constatée une fois que nous avions quitté le rivage: un homme nous accompagne, combinaison, bouteille, casque, détendeurs, tout l’attirail du plongeur, mais aussi celui du pêcheur braconnier: un filet, deux gants et un bâton muni en son extrémité d’un long crochet. Pour manger ou pour vendre? Si on a assez, on en mangera ce soir, tu es le bienvenu, les autres serons vendues, c’est beaucoup d’argent. Mon estomac dit oui, ma tête dit non. Mais que faire? Je ne suis désormais plus le touriste accompagné d’un Dive master, je suis l’un d’eux, je suis également leur couverture, quelques questions me permettent de comprendre que la pêche dans ce lieu est interdite, violation supplémentaire à cette règle pourtant simple: scuba diver, tu ne pêcheras pas. J’ai aussi pour tâche de retrouver les fameux crustacés, je dis oui de la tête; messieurs, vous pouvez vous gratter. Au bout de quelques minutes de plongée, le pêcheur-plongeur nous a quitté, il est parti seul chercher les antennes, je me sens soulagé. Et prends tout mon temps à contempler une murène géante, mauve, tachetée, sa tête est énorme, son corps fait plus de deux mètres cinquante. Magique. Une fois remonté en surface, je constate que le braconnier a tout de même pêché deux langoustes, cinq cents grammes la pièce. Quant à moi, je souris: j’en ai vu six, aussi grosses que la veille. Sous un autre rocher, je n’ai pas averti Cousteau. Elles vivent, mais pour combien de temps?

Trincomalee & around & around. Km 1095

Je ne manque de rien. Si d’essence. Et pour cette raison, j’aime voyager à moto. Les imprévus. En van, véhicule préféré des touristes, dont je suis, que je le veuille ou non, c’est être dans une télévision mobile. Les images défilent, les gens passent, les senteurs se perdent et les bruits se limitent à ce CD qui tourne en boucle, à la voix du chauffeur qui annonce une cascade, un bon hôtel. En train ou en bus, c’est autre chose, j’en conviens. Les rencontres opèrent, parfois plus profondes et durables que celles que je peux faire sur la route. Toutefois, ce sont des gens que l’on croise dans les trains ou les bus, gens qui vont ici ou là, comme moi, comme eux tous, lieu unique qui ne me dit rien de l’endroit où ils vivent, des habits qu’ils portent quand ils travaillent, s’ils ont les mains sales par leur métier, le dos éreinté à force de porter, ou s’ils puent l’essence comme ces gamins qui passent leur journée à remplir les réservoirs des mecs comme moi. A moto, ce sont des gens et des lieux, des personnes et leur espace, leur monde. Cette femme dans une échoppe sombre, baraque comme il y en a mille au Sri Lanka, quelques briques de terre chocolat, un toit de palme, et des couleurs et des couleurs qui pendent et volent au vent, autant de paquets de biscuits, de lessive et de bonbons. Ce fou, dans son garage, son royaume, il m’accueille d’un grand Hoho!, les bras au ciel, il y a bien trois motocyclettes devant le drôle de dépôt, des Bajaj, made in India, et autant de conducteurs impatients de voir leur monture réparée, rien à faire, je passe avant tout le monde, c’est ainsi, je ne proteste plus, je remercie. Fièrement, il me fait découvrir son antiquité, une ancienne moto tchécoslovaque, dont j’ai oublié le nom. Elle ressemble à nos vieilles BMW, en plus rustique, je me dis que chez la famille moto, elle en figure le tracteur. No light? Effectivement, la nuit est tombée, sans phare, c’est galère, pas envie de me taper une vache, il y en a tous les cinquante mètres, à droite, au gauche, au milieu de la chaussée; contrairement aux chiens qui déguerpissent, elles restent plantées là; elles ont compris depuis longtemps que les hommes les épargnaient. Come! me dit l’homme. Je monte sur sa moto, nous fonçons à travers les rues de Trinco à la recherche d’une ampoule. Magasin. Un comptoir, pignon sur rue en fait. Il passe devant tout le monde, il en profite, il est avec moi, il peut. Ampoule en poche, je feins de m’asseoir en amazone sur sa moto, comme seules les femmes le font, question de tester sa réaction. No no no! crie-t-il d’un ton… assez sérieux, mais courtois. Je me marre. Je ne peux m’en empêcher. Une fois correctement assis derrière lui, je fais le novice, je lui demande si cette position est réservée aux femmes, il fait: hm; ah, ok, et je m’excuse, tout en lui disant qu’on a dû le prendre pour un pédé à cause de moi. Hm-hm. Je me marre de plus belle.

Ou ce rien, devant mes yeux, hier soir. Manque d’essence… je sais, c’est con, ça arrive non? panne sèche. Entre rien et rien. Dans mon dos, à deux kilomètres, Trinco; encore deux devant et je verrai les premières maisons. A ma droite, à ma gauche, des champs. Quelques marais. Je sais où je suis. Pousser… Pas le courage, je m’assieds, il y a bien quelqu’un qui passera. Il est tard, ok, mais bon… Je roule une cigarette, lève le nez, ce sont des milliers d’étoiles qui s’offrent à moi. Je me couche sur l’asphalte encore chaux. Clope au bec, j’étends les bras, à l’équerre, la main gauche loin, le plus loin possible de la main droite. Entre deux, une légère courbure, infime, celle de la terre. Je dois parvenir à l’imaginer, à la sentir. La vivre. Je me concentre, mes yeux s’habituent au noir. Oui. Oui. Désormais, je me sais cloué à cette masse perdu au milieu du tout. Elle tourne, je tourne. Dans le vide, là, devant moi. Je ne reconnais qu’Orion, au Nord-Ouest, pour le reste, je suis perdu. Comment ne pas l’être face à l’immensité? Des étoiles, des planètes, je perçois quelques galaxies, floues, loin, si loin, un amas, des milliers d’étoiles. Autours d’elles, des planètes. Et sur l’une d’elle, un bonhomme, tout comme moi, allongé à même le sol, les mains bien écartées, et qui se dit que quelqu’un, là-bas, tout au loin, sans le savoir est en train de l’imiter. Soudain, des phares. Un tuc-tuc. Milieu de la route, les bras en l’air, gestes répétés de haut en bas. Si ce chauffeur connaît les codes gestuels usités sur les pistes d’aéroport, je suis mort: avance, avance! Les chances sont faibles, je poursuis de plus belle. Il s’arrête. Problem, friend? No fuel. Il se marre. Deux hommes sortent des places arrière du three-wheeler, je ne distingue que leurs dents. Un demi-litre, c’est parfait. Le conducteur ouvre le petit coffre arrière de son engin, débranche le tuyau d’alimentation du carburateur, j’entends l’écoulement d’un petit jet dans une bouteille. Une fois remplie et son bouchon vissé, nous nous asseyons tous quatre sur la route, je roule. Je suis devenu rouleur de cigarettes pour Tamouls. Tous, dans un premier temps, pensent que je fume des pétards à longueur de journée. Je laisse faire. Parfois, je dis Ganja ilé! certains veulent planter leur nez dans le tabac pour être convaincus. Ils approuvent alors d’un hochement de tête, je sais ce qu’il me reste à faire: rouler. Occasion d’échanger quelques mots, souvent les mêmes, de faire une photo, pour moi de remarquer un détail qui nourrira mes pensées. Ce soir, nous ne parlons pas. Ou presque. Je distribue les cigarettes, donne cent roupies au conducteur, nous nous quittons d’un merci commun.

Je ne manque de rien. A terme, si, peut-être, sans doute, d’amour. Plus je passe de temps ici, et plus ce sentiment se renforce en moi: une histoire ne se construit pas exclusivement sur un sentiment amoureux. Ce pic que nous recherchons pourtant tous. Nous le savons, derrière ce pic, les plaines, puis les vallées, les vallons, et parfois la pente escarpée d’un obstacle que l’on doit affronter, passe ou casse, et encore les vallées, et les plaines, toujours plus longues, plus lentes, plus douces aussi. Je me dis qu’il y a du beau, aussi, dans cette routine qu’est la vie à deux. Mais pourquoi partir du plus haut pour aller vers le bas? Ou vers cette autre forme de sommet qu’est la plaine? Ici, la plupart des mariages sont arrangés. Ils partent de rien pour construire une vie, à deux. Ils montent, gentiment, du moins, c’est ainsi que cela devrait fonctionner. Les parents ne décident pas, coûte que coûte, ils proposent, après réflexion commune. Ils pensent sur le long terme, ils repèrent un caractère, une attention, un comportement, ils le jaugent avec ceux de leur propre enfant: ça colle, très bien, allons rencontrer la famille. Classes sociales strictement respectées, cela va de soi. Que faisons-nous, nous, en Europe, en Occident? Avec nos sites de rencontres? Je ne parle pas de ceux qui ne proposent que du cul, mais ceux qui ont pour objet de permettre la rencontre, et si possible l’union, de deux personnalités qui matchent. Critères, sélections en tous genre, ne pas se mélanger, se ressembler, un peu mais pas trop, oui, non, choisir et exclure, c’est du pareil au même. Sauf que dans ce cas, la sagesse de la famille étant absente, mentir est possible, enjoliver est probable, embellir est certain. Pour autant… Je me mens, je le sais bien. Je puis comprendre, admettre, accepter, même encourager, mais est-ce que je fonctionne comme cela? C’est tout le contraire. Je flashe. Point barre. Au Sri Lanka, c’est encore plus trivial que cela. Il n’est pas question d’amour ces temps, mais d’avoir ou non une sexualité. Calme plat. C’est ainsi, ici et maintenant: les Tamoules, on ne les touche pas, à moins du… mariage… ; les blanches, il n’y en a pas. Plus simple ainsi: je n’ai aucun choix, je ne manque donc de rien.

Minaveli-Arugam Bay-Hikkaduwa. Km 1868

Quinze ans ont passé. Le souvenir: une baie splendide, deux trois Guest house, un pont ridicule enjambant la lagune, une route minuscule, de terre et de sable. Quelques catumaran sur le sable, prêts à s’aventurer au  large, à la seule force des bras qui pagaient; au Nord, le village de Pottuvil, peuplés de pêcheurs musulmans, perché sur des dunes de sable blanc, gigantesques, elles s’engouffrent dans l’océan, lave inerte et friable; à l’extrémité sud du petit golfe, une hutte, des surfeurs, six sept locaux, un blanc, et une droite qui déferle sans jamais s’arrêter. Et dans les terres, à quelques centaines de mètres des habitations, des éléphants sauvages. Au tomber du soleil, lorsque tout devient orange, l’air, les arbres, les plantes, les pierres, les maisons et les gens, ils s’approchent nonchalamment de la lagune, les petits boivent en premier, sous le regard attentif des aînés. Cliché? Cela y ressemble, les années ont probablement embelli et le lieu et ses habitants. Désormais, il y a une route, plate, parfaite, je ne m’en plains pas, je commence à avoir mal au cul, un point flambant neuf, des hôtels et des Guest houses partout. Des bateaux, j’en compte une soixantaine, vautrés sur le sable. Finis les rames et les coques traditionnelles, ce sont des barques et des moteurs qui peuplent cette plage. Au loin, les dunes sont toujours présentes, elles me semblent plus frêles, ce n’est que le résultat d’un imaginaire enfantin qui les avaient vues tellement, tellement plus grosses. Pas de surfeurs, pas de vague, pas de touristes, seul des locaux qui ne cessent de m’aborder, Ganja, Ganja! je les envoie chier sans précaution, je sais être dur avec ceux qui me considèrent comme un numéro. Il y avait… cette plage folle, sauvage, derrière cette hutte qui s’est transformée en camp de surf délaissé, en attendant la haute saison. Est-elle encore là? Je marche. Dans l’eau, trois jeunes couples musulmans qui se forment, peu à peu, ils jouent, s’attrapent, de touchotent, avec sans doute l’aval des parents. Les jeunes hommes sont en caleçon de bain, en short, torse nu ou en t-shirt; les jeunes femmes habillées, jupes et hauts, elles entrent dans la mer vêtues comme si de rien n’était, elles en ressortiront et laisseront sécher leurs habits à même la peau. Sable noir. Puis jaune. Puis blanc. A perte de vue. Des rouleaux, une mer forte, retorse. Rien n’a changé. Des coquillages par milliers, échoués, évidés ou tout simplement délaissés pour une autre maisonnée. Je croise trois femmes, leurs quatre enfants, nous avons les huit le nez planté vers le bas: à qui trouvera les plus beaux spécimens. Salut, sourire. Elles s’éloignent au loin, je poursuis ma quête, mon sac se remplit peu à peu, je m’assieds sur le sable, roule une cigarette, observe la mer. Quelques embarcations partent pour le large et le noir. Le soleil finit par tomber dans mon dos, le sable est encore chaud. Sur ma droite, des kilomètres de solitude, pas âme qui vive. J’ôte mon caleçon de bain, j’ai envie de jouir. Face au tout.

Nilaveli! Putain, enfin, j’arrive à me le mettre en tête, ce nom. Je crois que sans le savoir, je suis parti chercher exactement ce que j’ai trouvé. A Nilaveli. J’ai roulé comme un dingue, objectif en tête: Jaffna. Echec. A deux reprises, trois reprises. Aurais-je pu l’avoir, cette autorisation? En insistant, peut-être. Je suis du genre têtu, quand je veux vraiment. Ce ce que j’ai compris en revanche, c’est qu’il m’eût fallu inventer une sacrée excuse, une raison particulière, pour pouvoir rejoindre Jaffna par la route. Tout le monde le dit, il doit y avoir une certaine vérité là-dedans: les autorités permettent aux étrangers d’atterrir à Jaffna, puis de circuler dans la seule presqu’île, en revanche, elles ne veulent pas que soient empruntées les routes menant à Jaffna. C’est là, dans ce territoire que j’estime à 6’000km2, qu’ont eu lieu les plus âpres combats entre le LTTE et l’armée gouvernementale, soldés par la défaite sanglante des Tigres Tamouls. Peu d’informations ont filtré, du moins, elles n’ont guère intéressé. Un temps soit peu, le temps du sang et des images suffisamment parlantes pour qu’on juge nécessaire de nous en faire bouffer au dîner. Ici, en coulisses – à l’exception des Cinghalais qui ne sont guère bavards en la matière, et qui peut-être, tout simplement, ne savent pas, ou ne préfèrent pas savoir, sans le vouloir vraiment, ils sont vainqueurs, disons qu’ils incarnent la majorité que l’on ne doit contester – un massacre est évoqué, bombardements répétés, une vraie putain de guerre dans la savane, la brousse, des villes et villages détruits, et aujourd’hui, des traces encore trop présentes, trop gênantes. Est-ce à dire que j’ai baissé les bras? Que je me suis satisfait, malgré tout, de ces refus répétés? Il y a peut-être un peu de cela, je ne sais pas. Quoi qu’il en soit, ces non m’ont mené à Nilaveli, dans cette famille que je n’oublierai pas. Je crois, au fond, que j’avais envie de paix. De choses simples. Alors oui, ce matin, j’étais parti, dans ma tête; il fallait m’en aller, alors autant le faire avec désir. Je serais bien resté, toutefois.

Iglis, une sorte de pâte épaisse et de forme arrondie, fait de riz et de farine de riz, je crois, petit-déjeuner spécialement préparé pour moi. Je n’aime pas. Je n’ai jamais aimé. Mon père, lui, s’en goinfrait, tous les matins, durant ces deux fois cinq semaines que nous avons passées dans le Sud de l’Inde, il y a vingt-cinq ans. Ce matin, j’ai mangé. Je n’ai pas aimé, peu importe, comme vous! j’ai moi-même imposé cette règle, alors je mange ce que l’on me donne. Uncle – eh oui, je m’y suis mis, moi aussi, je l’appelle comme ça, le vieux – a partagé mon repas, Mado, du haut de ses quatre ans, s’est assis sur les genoux de son presque grand-père, deux mains droites plongeaient dans l’assiette d’étain. La plus petite, rythme effréné; la plus âgée, à l’image d’une personne qui mâche et qui n’avale plus tout rond. J’ai voulu payer, le propriétaire m’a dit qu’ils ne comptaient que la chambre, tout le reste était offert: rice & curries, fruits, quelques Coca, quelques bières, les appâts pour la pêche, les deux litres d’essence qui m’ont permis, un matin, d’aller faire le plein sereinement, les paquets d’allumettes fauchés dans la cuisine, ces foutus iglis, tout. J’avais prévu le coup, on me la fait pas. J’ai glissé une enveloppe dans la main robuste du vieux monsieur, il a compris que je ne la reprendrais pas. Reviendrai-je? Sans doute. Plus longtemps? Possible. Y vivre? Envisageable. C’est doux, là-bas.