L’ordre et le chaos

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Saleem est cité dans le Lonely Planet, ses prix peut-être à la hauteur de sa réputation mais Martin s’en fiche, il n’y aura que lui, les chameaux et les habitants de villages ignorés par les guides, il ne veut qu’une chose : une moto fiable. Et même, dans le pire des cas, panne au milieu de rien, planté dans le désert du Rajasthan, il le sait très bien : où que l’on soit, il y a toujours un Indien qui débarque de nulle part, la plupart du temps magicien, bout de fil de fer et la moto redémarre, elle tiendra jusqu’au prochain garage. A défaut, l’homme appellera un cousin, son camion et la moto hissée derrière la cabine passager et devant la route droite et au bout de la route une ville et un autre magicien.

L’ordre et le chaos

Le garage de Saleem est minuscule, un local de huit mètres carrés, perché en haut de trois marches, on a vu plus pratique. La pièce est sombre, le contraste avec le rose de la ville est frappant. Contre un des murs, une demi-douzaine de pots chromés brillent dans le gris, dessous un établi et sur l’établi un châssis noir, quelques posters aussi, vieilles Enfield sur papier jauni, bidons d’huile et liquide de frein traînent à même le sol, ne manquent que Pirelli et ses gonzesses débraillées, il ne s’agit manifestement pas d’un oubli. Saleem est au téléphone, du regard il indique un homme à Martin. Son fils, Shakher, la trentaine, des yeux d’un vert translucide. Avant toute chose : le thé. Il est brûlant, servi dans un petit goblet blanc, lait, gingembre écrasé et beaucoup de sucre, le chai est bon dans le nord de l’Inde. Martin le remercie d’un sourire, Shakher devance sa question, patience fait-il comprendre d’un geste de la main droite, en plongée il signifie tout va bien, dans le cas présent que l’attente sera brève comme l’écart est étroit entre ses pouce et majeur. Martin en doute, il faudra s’y faire ; ici, tout prend du temps, impossible d’arriver, louer, régler et s’en aller.

Deux types déboulent dans Dhada Market, les Bullet se suivent et pétaradent en écho dans la rue étriquée. La première est récente, le modèle exporté en Europe, Desert Storm, couleur sable, jolie, sans plus. La seconde est sublime. Peinture blanche, cadre blanc, selle triangulaire, cuir marron et deux ressorts pour compenser une suspension dépassée, sélecteur de vitesses à droite, la première est en haut, plaque d’immatriculation soudée au garde-boue avant, parallèle à la roue, freins à tambour à tous les étages, le tout agrémenté d’un long pot chromé au silencieux en forme de queue de poisson. Naturellement, le mec qui en descend est raccord. Jeans vieilli, boots sales sans être dégueulasses, chemise en lin blanc, deux, trois bijoux discrets, sa barbe est fournie, d’un noir pétrole, parfaitement taillée. Quant à sa moustache, ça coule de source : à la Rajasthanaise. Son ami porte un keffieh palestinien, son Enfield ne tourne pas rond. Shakher enfourche la Desert Storm, elle démarre au premier coup de kick. Martin se dit qu’un peu de route lui ferait du bien, il doit en avoir marre le mono de se contenter de la ville et des feux que personne ne respecte, raz-le-bol de passer de la seconde à la troisième, il lui faut de la route, de l’espace, de longs bouts droits et des bornes et des bornes pour ronronner en toute liberté.

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Saleem invite Martin à s’asseoir près de lui, deux minis tabourets à l’entrée de son palais. le père tient à ses bécanes, il n’est pas du genre à les louer au premier venu. L’Inde a ses règles en matière de circulation et la plupart des Occidentaux soit ne les comprennent pas soit s’en effraient et renoncent ainsi à ce bonheur unique pour autant de mauvaises raisons qu’ils diront bonnes et raisonnables. « You have a bike in… where you’re from ? » demande le père. « Oh yeah… » Martin passe la première étape avec succès. « First time in India ? » Niveau 2 OK. « And you’re OK to ride in India ? Saint Graal ! Le droit de louer est acquis, reste le choix de la moto. Sélecteur de vitesses à droite ou à gauche? Martin admet n’avoir jamais conduit un modèle inversé, il demande à essayer. D’un signe du menton, Saleem l’invite à monter sur la Bullet noire qui leur fait face, « Year 84, the key is on the bike » précise-t-il. Pas de démarreur électrique, va falloir leur prouver qu’il sait kicker, tout va bien se passer, s’encourage Martin. C’était sans compter sur la vélocité de Shakher qui s’installe sur la selle passager. La pression monte pour de bon. Martin a droit aux explications, elles sont les bienvenues. Le matin, starter ; inutile en l’instant. Du pied, abaisser le kick jusqu’au point dur, pousser légèrement du pouce gauche le levier de décompression, le relâcher immédiatement, le kick s’affaisse automatiquement, le laisser remonter aux deux-tiers, y aller franchement, d’un mouvement décidé, sans accélérer ; ôter son pied du bras de levier une fois le moteur en marche, pas avant. Père et fils se répartissent les tâches, tous deux cherchent à savoir à qui ils ont à faire. Martin respire un bon coup, suit à la lettre la marche à suivre, silence. Deuxième tentative, rebelote. Il sent sur son épaule gauche la main de Shakher, le robinet d’essence se ferme et s’ouvre sur une Enfield. Il suffit d’y penser. La bécane finit par démarrer. Première, seconde, c’est à son pied droit de bosser, le gauche n’aura qu’à freiner au bon moment. Au bout de cent mètres, Martin s’engage sur Agra Road, passe la troisième, la quatrième, comme toutes les Enfield elle s’apprécie bas dans les tours. Martin vérifie mentalement la position de ses pieds, de ses quatre doigts posés sur les leviers, non… en-haut, rien n’a changé, se rassure-t-il. En bas par contre… Etrange sentiment que de devoir réfléchir en conduisant. Tout ce qui était devenu instinctif avec les années lui est désormais étranger. Deux, trois mille bornes comme ça, est-ce bien prudent ? Il va s’y faire, cela prendra néanmoins du temps. Combien de temps ?

Très vite, le trafic se densifie, désormais les scooters valsent entre les Three Wheelers et les bus qui crachent leur fumée noire à chaque remise des gaz. Ça klaxonne de partout, quelques piétons se font tout petits le long de la rambarde qui divise la chaussée, une vache marche à contre-courant, impassible, elle se fiche et de la circulation et du vacarme ambiant. Soudain, un flic sort de nulle part et tend le bras vers le ciel, c’est tout ce bordel et tout ce bruit qui freine à l’unisson. A une exception. Une Enfield noire. Un étranger au guidon, un local amusé derrière lui, Shakher était prêt à parier qu’il allait se mélanger les pinceaux à la première fortuité. La moto finira par s’arrêter dix mètres plus loin : « OK, I take a new one » lâche Martin, peu fier de son effet.

« Take it easy ! lui dit Shakher d’une voix amicale. « You need to enjoy your trip« , ajoute-t-il en l’enjoignant de faire demi-tour. Il en a vu assez, en condition normale, l’esprit libéré et pleinement disposé à scruter ce monde qui l’entoure et qui bouge de manière hasardeuse, oui, Martin sait rouler dans ce pays. Il a compris qu’en Inde tout est question de profusion, d’éruption. Qu’il importe de conserver le bon rythme et de ne jamais considérer que la voiture devant soi va agir en toute logique, conformément à ce qu’on serait en droit d’attendre d’un véhicule roulant dans une direction donnée. Son conducteur peut piler pour s’arrêter pisser, mettre son clignotant d’un côté et continuer tout droit pour ensuite le plus naturellement du monde obliquer dans le sens opposé. De même, camions et bus n’hésiteront pas à venir à dépasser quitte à le chasser sur le bas-côté. Autant de contingences auxquelles il faut ajouter les chiens suicidaires, les vaches intrépides et flegmatiques, les singes fous et les chameaux hargneux. En Inde, ce sont les lois mêmes de la physique qui diffèrent en matière de circulation. Bienvenue dans le monde de la physique quantique ! Comme elle, aussi surprenant que cela puisse être, c’est bien du chaos qu’émane l’ordre. Un ordre incertain, mais un ordre tout de même.

Article publié en partenariat avec esprit-moto.ch.

L’Inde à moto

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L’Inde à moto, oui, le sujet a été traité à de multiples reprises. La plupart du temps pour y lire les mêmes constats, les mêmes invitations à la prudence et en conclusion une recommandation qui semble faire consensus : si vous le pouvez, éviter de rouler à moto. Rien que ça ! A défaut, fuyez les grandes traversées et contentez-vous de brefs trajets ; surtout, ne roulez pas la nuit. Ultime conseil : si deviez vraiment tenir à découvrir le pays à moto, optez pour telle ou telle société, leurs circuits sont bien préparés, les motos fiables, que vouloir de plus ? sécurité et authenticité.

Ces boîtes font sans doute très bien leur boulot, là n’est pas la question. Celle qui mérite d’être posée : est-il vraiment raisonnable de faire sienne cette idée qu’un motard  -  et sous le casque il y a un adulte responsable avec plus ou moins d’expérience  -  ne peut pas, n’est pas à même, ne devrait pas découvrir seul ce pays à moto ? Seul ou en couple ou avec un pote peu importe : sans escorte. Puisque c’est bien de cela dont il s’agit. Que cette aventure serait au-dessus de ses forces, de l’ordre de l’inaccessible… Combien sommes-nous à avoir, un jour, porté cette large étiquette autour de notre cou d’enfant ? une hôtesse à nos côtés, il est temps d’embarquer mon petit, suis-moi. Bonne nouvelle ! A ceux qui furent un jour UM est désormais proposée la formule UR, Unaccompanied Rider. Ah ! nostalgie, quand tu nous tiens…

L’Inde à moto

Allez, soyons fous ! Imaginons-nous un instant dans le peau de cet inconscient. Nous l’appellerons Martin.

A peine débarqué, il balance son UR dans la première poubelle, les bureaux de l’immigration passés il entrevoit deux bras et sur un carton son nom. Dessous, un homme, plus grand que ses congénères il parvient à se faire voir des arrivants, ils sont nombreux cette nuit-là à se donner du coude, entassés derrière la rambarde, les uns cherchant à remplir leur taxi, les autres à récupérer des touristes dont ils ne connaissent que le numéro de vol et le nom. Ça tombe bien, Martin n’aura pas à se dissimuler dans la foule, il lui suffit d’ignorer les regards. Mais que lui est-il passé par la tête ? Lui qui avait tout préparé durant des mois, la destination précise fonction de la météo, des paysages, de l’état de routes aussi, le choix de l’agence, de la moto, le circuit enfin, formule 8 jours/7 nuits, hôtels minimum 3 étoiles, 800 kilomètres, ça semble pas grand-chose mais vous verrez, ici, faut les faire, ces 800 bornes ! Il avait même payé, la totalité. Et le voilà dans un taxi pour le centre-ville, le chauffeur choisit pour lui, very good hotel, comme tous ses collègues dans le monde l’homme fait son job et touchera une commission ; Martin lui ne rêve que d’une chose : une douche chaude.

Etrangement, la question qui le taraudait la veille s’est tue. Comme s’il sait avoir fait le bon choix. Quant aux raisons qui lui dictèrent de tout plaquer, comme ça, d’un coup, aussi bref et violent que cet instant où la gomme cesse d’adhérer au bitume et se voit remplacée par le cuir salvateur qui glisse et protège, il n’en a aucune idée. Le ventre de Martin a parlé, voilà tout. Et pour une fois, il l’a écouté. Il a bien fait, il le sait. Il se sent bien, Martin sourit. Au programme de la matinée : trouver une bonne moto, négocier le prix de location s’il le faut, revenir à l’hôtel, boucler son sac et l’attacher fermement sur la selle passager, ne pas oublier la bouteille d’eau et ciao. Direction ? Le Nord. Son itinéraire, il le fera au jour le jour. Sa méthode ? Choisir une destination sur Google Maps, zoomer sur le parcours proposé, repérer les villages aux alentours, les petites routes, les détours, noter quelques noms sur un bout de papier, Martin se fixe une seule règle : fuir le bleu du chemin proposé et s’offrir une partie de ce blanc délaissé par les guides et les gens derrière eux.

Article publié en partenariat avec esprit-moto.ch.

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Quelques kilomètres…

Le Pakistan ne m’ayant pas autorisé à traverser le pays, moi et ma moto, la Suisse paie, soit, ce sera Turquie par la Mer Noire, Iran, en long et en large, Azerbaijan peut-être, Emirat Arabes et enfin Mumbai par cargo, et moi dedans j’espère… départ de la fin du commencement le 26 septembre 2016.

J’en profite pour dire un grand merci à Alexandre et Pierre d’Esprit-Moto, sans leur soutien et leur boulot incroyable pour préparer la moto, autant dire que tout cela n’aurait pas été possible. Merci !

Lausanne – Cochin

Départ ce mardi 26 juillet 2016… 2 jours supplémentaires pour exploiter au mieux les 160 litres qui me feront office désormais de bagages, maison, véhicule… mon tout quoi!

Partie 1 (Google Maps ne permet pas une visualisation complète du trajet, la frontière Pakistan-Inde étant considérée comme fermée)

Partie 2

Mumbai | Sassoon Dock

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Je n’ai pas eu le courage de ressortir hier soir. Pas même pour manger, pas même pour m’acheter une brosse à dents. Deux jours que je me les lave à l’aide de mon index droit – pourquoi le droit ? je n’en sais rien, sans doute parce que le gauche en est incapable, à moins que ce ne soit l’Inde, déjà, et l’impureté de cette main qui m’est pourtant chère – je m’en serais bien passé ce matin, le blanc de l’émail jaunit peu à peu, j’ai beau frotter et frotter, ma bouche est pâteuse et ma langue ripe entre mes dents. Il était pourtant tôt hier soir, le Speed train était plein à craquer mais portait bien son nom, le voyage fut rapide et agréable, les pieds dedans et le corps au vent. 21 heures ; à poil et au lit.

Mon vol pour Jaipur est prévu à 19h, un taxi sera devant l’hôtel à 16h30, l’homme m’a conduit hier à la station de Church Gate, il s’appelle Raja. Il a deux enfants, un garçon et une fille, 10 et 12 ans, lui en a 32, l’enchaînement ne me surprend pas, les adolescents fêtent leur 18ème année, le mariage puis très vite la paternité, c’est avec l’arrangement des parents que dans ce pays les gamins deviennent adultes en si peu de temps. Raja est originaire de Pune, venu il y a 5 ans dans la capitale économique pour y travailler, quand je lui demande s’il arrive à tourner en faisant le taxi, il me dit OK OK, en dodelinant de la tête. Je présume que c’est serré, mais qu’il pourra payer les études de ses enfants et participer ainsi au rêve indien. Ce soir, sur le chemin du Domestic Airport, il s’excusera un instant, se garera en triple file, il ira remercier et prier Lakshmi dans le temple qui lui est dédié, vertu, prospérité, plaisir et libération, je me dis qu’il doit être bon et rassurant de se savoir embrassé par les quatre bras de la déesse.

Je boucle mes affaires, une bonne partie de la journée est devant moi, je paie la nuit, dépose mes bagages dans une pièce sombre et poussiéreuse face à la réception, le manager encaisse les 100 roupies de la consigne, il me demande ce que je compte visiter et se marre quand je lui réponds que je n’en sais rien. Hier, je suis parti vers l’est, en louvoyant jusqu’à Marine Drive, puis le nord de la ville et son aéroport, j’opte pour le sud de la presqu’île, je le sais déjà, la déception ne sera pas. Mais avant tout : trouver une échoppe et boire un chai dans la rue ; l’accompagner d’une Gold Flake, Smoking kills peut-on lire sur le paquet. Puis me laisser guider par mes pas et mes yeux. Mon nez aussi. Un employé dépose un thé sur le comptoir, le patron me demande si j’en souhaite un, d’un signe l’homme est renvoyé en cuisine. Please, me dit-il, pointant du doigt l’allée. Deux chaises en plastique n’attendent que nous, l’une à côté de l’autre elles, sont tachetées de blanc par le soleil qui ruse et parvient à crever la végétation. Il s’appelle Jishnu, le Triomphant ; moi c’est Dieu a donné, enchanté. Lui aussi a deux enfants, une fille et un garçon, ça ne pouvait être mieux, il vient de Delhi, une partie de sa famille l’a suivi lorsqu’il est venu s’établir à Bombay pour prendre la direction de cet établissement. L’homme est jovial, l’air peu affairé, il me demande d’où je viens en Suisse, nous parlons de la neige et du froid, gare à moi, me dit-il, It’s freezing now in Rajasthan. Je peine à le croire, l’avenir lui donnera raison, souvent je penserai à ses paroles, dans la nuit et la brume du désert de Thar. Suis-je marié ? Il s’en étonne, me demande mon âge, comment cela se fait-il ? Je ris et me dis que ce n’est sans doute pas la dernière fois qu’on me posera cette question. C’est ainsi, c’est la vie, lui dis-je en retournant mes paumes vers le bleu. L’explication ne le convainc qu’à moitié, il feint de s’en satisfaire, alors je sors mon joker et l’informe qu’une partie de ma famille est indienne. Really ? lâche-t-il en saisissant les accoudoirs et en se levant et lui et la chaise en même temps pour mieux me faire face, oui oui, j’ai deux sœurs, leur mère est indienne, elles y ont vécu la plus grande partie de leur vie. A Pondicherry. Oui, elles parlent tamoul. L’homme approuve du menton, ses lèvres se pincent et s’ouvrent à nouveau, je ne pouvais marquer meilleur point. Il espère sincèrement que moi aussi, je puisse me marier un jour, à Bombay ou ailleurs, je suis le bienvenu en Inde, ou que j’aille. Je le remercie et souris, putain qu’il est bon d’être dans ce pays et loin du mien où les étrangers sont priés de se taire et de bosser, à défaut de se tirer.

Je quitte la rue Best Marg, oblique à gauche, flâne sur l’avenue et la parcours dans sa longueur. Une rue indienne comme tant d’autres finalement, certes aux immeubles anciens, historiques pour certains, il y a du fric et des toiles et des bijoux en or derrière les fenêtres des bâtisses coloniales, mais au ras du bitume, là, c’est bien l’Inde qui chante et qui sonne, qui vibre et qui klaxonne, qui pue parfois, qui respire et vit selon un rythme qui ne me bouscule pas. Ici comme partout dans le pays, l’exubérance et l’indigence coexistent en chaque instant. Cohabitation d’un genre particulier, où la disparité participe de la normalité ; où l’inégalité n’est pas pourfendue mais se révèle au contraire fondatrice de l’ordre des choses. Aussi trivial que cela puisse paraître, que cela nous puisse paraître, je vois ici le contraste, dur et implacable, je le sais toutefois sans discordance, je n’y vois aucune dissonance. Ni mépris ni sympathie de la part des possédants, nul égard tout simplement pour ceux dont la pureté, et donc la profession et les revenus, est moindre. Et de l’autre côté, ni haine ni culte envers ceux qu’ils ne sont pas, on ne conteste pas sa naissance, on vit cette vie et on prie pour que les cartes soient autrement distribuées à l’avenir.

Je laisse sur ma gauche une base militaire, centre de commandement de la marine je crois, continue tout droit, l’avenue se ressert, les bâtisses coloniales sont plus négligées, parfois vides et abandonnées. Je sens une sorte d’agitation, c’est comme si l’air était un peu plus rare parce que trop aspiré quelque part autour de moi par autant de personnes que je ne vois pas. A moins que ce ne soit une odeur diffuse de poisson ; et que l’atmosphère ne soit pas moindre mais plus lourde, comme chargée. Je décide de prendre à gauche, rue étroite et sale, elle donne sur la mer. Quand ça pue, faut y aller. Plus j’avance, plus le relent devient toxique. Plus j’avance, plus le sol est noir et gras, mélange de gasoil, d’encre de seiche, de viscosité animale, d’eau de mer et de pisse et de merdes de vaches et de chèvres et de chiens et de chats qui pullulent dans le coin. Ça me pique dans les narines, je crache sans parvenir à chasser la puanteur qui est maintenant en moi. Un large bassin grossit suivant le rythme de mes pas, sorte de port intérieur où les chalutiers une fois vides de leur cargaison viennent faire le plein, l’eau est loin, quelques dix mètres plus bas, mes pieds et le sol sont à la hauteur des hunes sur lesquelles je me dis que parfois les marins s’asseyent encore pour repérer au loin les dauphins et avec eux les bancs de thon qui les fuient. Je m’approche de la berge et dessous de la darse rectangulaire, elle est percée à l’autre extrémité et se nourrit ainsi de la mer tout en assurant aux chalutiers un endroit calme et protégé pour avitailler. Là-bas, il y a du fond, l’eau est brune et je me dis que l’on doit pouvoir respirer. Juste en bas de moi, et sur quelques mètres depuis la berge, la surface se confond avec le fond, ce n’est pas de la terre, ce n’est pas du sable, ni de la vase, c’est noir et bleu comme le pétrole, visqueux et solide comme le goudron, mouvant et traître comme la boue. Une épave gît contre les pierres polies, le bois est gris, pourri, deux trois corbeaux se posent sur ce qu’il reste de pont puis s’en vont. L’endroit me fascine par sa laideur et m’écœure d’être vrai. J’ai d’abord cru à une verrue, c’est bien une tumeur.

Je reprends le chemin de la mer, je les vois, à quelque vingt mètres de moi, assis sur des tabourets, posés sur le noir et contre la façade noire d’une baraque minuscule où viennent se restaurer les pêcheurs, des hommes jouent au Carrom et fument des Beedies. Derrière eux, le parc de Sagar Upvan, le vert des arbres qui paradent au loin jure par tant de contraste, comme trop beau pour ce monde bilieux et visqueux. A droite des marins qui s’en iront bientôt rejoindre le large, talons rivés au sol et genoux pointés vers le ciel, accroupies dans cette position si caractéristique de l’Inde, six femmes en saris jaunes, orange et colorés. Elles ont entre 20 et 40 ans, la peau est foncée, le corps sec, elles forment un cercle et au milieu d’elles, à même le sol, une armée de crevettes grises et mortes qu’elles décortiquent en se parlant. Peu à peu, un deuxième tas se forme entre elles, carapaces, têtes et queues, un gamin les rejoint à intervalle régulier, il traîne une ficelle derrière lui et au bout de la ficelle un bidon bleu, les restes c’est son affaire. Remplir et vider le bidon autant de fois que nécessaire pour bourrer des casiers qu’il faudra ensuite empiler et charger dans un camion, je me dis qu’une fois broyé, asséché et transformé en boulettes, le travail de ces femmes nourrira peut-être les saumons d’une ferme norvégienne.

Enfin la mer, la vraie, et devant moi l’immense baie de Mumbai. Pointés comme des flèches vers le ciel, les mâts blancs des chalutiers lézardent l’horizon. Je m’avance sur le quai, ce sont plus de cent navires qui sont amarrés, les plus proches tout contre les pierres, puis viennent les autres et les autres, sur quatre rangées. Sur chaque embarcation, les marins ont tous leur position et forment une chaîne humaine à l’unisson, le premier à fond de cale, le dernier à la proue. Les poissons-chats passent de bras en bras et s’échouent sur une toile cirée sur le quai, rebelote, ficelle, bidon bleu, le ballet est incessant, ce sont désormais des dizaines d’hommes qui transportent la pêche du quai aux docks. Je retrousse mon pantalon de lin beige, le carrelage blanc de l’entrepôt est maculé d’un mélange nauséabond d’eau de mer, de mucus et de sépia, je me déplace à pas feutrés, surtout ne pas glisser et tomber. J’observe les uns et les autres, ça va et ça vient dans tous les sens, je comprends vite que le désordre n’est qu’apparent et que dans ce monde les rôles sont strictement et distribués et respectés. Du bidon bleu tiré à même le sol, la pêche est transvasée par le même homme dans un autre bidon, plus grand, plus haut, orange cette fois ; une fois rempli, deux porteurs le déposent sur une balance, patientent le temps qu’un autre homme prenne acte, vérifie et inscrive le résultat dans un cahier épais ; d’un signe bref de la main, comme s’il voulait chasser une mouche, il ordonne aux porteurs de poursuivre le circuit et de vider le contenu à même le sol, quelques mètres plus loin, là où sont entassés des centaines et plus d’un millier de poissons. Au centre de cette masse inerte et gluante, trois hommes, leur position est identique à celle des femmes décortiquant les crevettes, leur tâche similaire : séparer le consommable de ce qui sera jeté ou traité. Pour eux, trancher et débarrasser l’animal de ses viscères. Plus loin, la division du travail se poursuit et achève le circuit. D’aucuns transforment d’énormes blocs gelés et bleutés en glace destinée à recouvrir et conserver les denrées ; d’autres récupèrent les poissons-chats vidés de leurs entrailles et les entassent dans de larges boîtes en polystyrène ; d’autres encore y balancent à coups de pelle la glace fraîchement pilée ; enfin, des hommes scellent le tout et entassent les rectangles blancs dans des camions colorés qui s’en iront rejoindre et décharger leur cargaison dans sur l’un des quais du port commercial de Bombay. Ne manque plus qu’à cette chorégraphie le rouage ultime, l’homme sans qui tout cela n’aurait pas de sens : il achète à la tonne, le prix sera celui du marché, l’ensemble de la pêche sera destinée à l’exportation.

Mumbai | Shivaji Nagar

Mumbai_airport_webAutour du train, et qui défilent pour s’en aller au loin, d’abord les gratte-ciels, puis les façades anciennes, jaunes et brunes, balcons étroits et leurs habits suspendus qui sèchent au soleil diffus, bientôt les parpaings, les tôles, les plastiques, leurs antennes paraboliques aussi. Puis de nouveau des immeubles et quelques tours, les bidonvilles sont tout aussi concentrés que disséminés. Et si Mumbai pousse, si Mumbai grignote et rase les slums pour les remplacer par des complexes commerciaux et hôteliers, leur nombre ne diminue par pour autant : c’est toute la ville qui grandit et avec elle les bidonvilles dans une périphérie qui semble infinie. Ici ou là, le moindre espace vacant est occupé, quelques briques, un peu de métal et beaucoup de toile plastifiée, ces presque maisons sont partout, devant et derrière les buildings, sur le bas-côté de la voie ferrée, sous les passerelles aussi. Il en va de même entre les voies : quelques mètres carrés suffisent, des hommes travaillent la terre, la labourent à la seule force de leurs bras, je ne sais pas si les légumes qu’ils cultivent seront vendus ou consommés.

Une voix féminine annonce la station d’Andheri, je distingue le quai qui grossit, heureusement, il est de mon côté. Les passagers se pressent derrière moi, beaucoup d’hommes transportent cartons et sacs, je le sais, il va falloir sauter du train avant qu’il ne s’arrête et que les flux entrants et sortants ne se mêlent et se bousculent bruyamment. Trois gamines assistent à la scène, je suis le premier à rejoindre le quai, mes premiers pas sont longs, j’évite la plus grande d’un coup d’épaule, je glisse, évite la chute, je me retourne, elles rient et je souris. Ici plus qu’ailleurs, la foule est omniprésente, dense, quotidienne. J’emprunte le passage qui surplombe et les quais et les voies, les odeurs de cacahuètes grillées se mêlent aux senteurs de fruits empoussiérés, très vite les déchets qui se décomposent prennent le dessus, à leur tour éclipsés par des dizaines de bâtons d’encens qui enfument un autel improvisé. J’en profite pour respirer un bon coup avant que les égouts et la merde aient le dernier mot.

Je monte dans le premier 3 Wheeler, direction Shivaji Nagar, poste privilégié pour tout amateur de gros porteurs en approche finale. La route est bien plus longue que je ne le pensais, voir et mesurer sur une carte est une chose, la vivre et y pénétrer en est une autre. Les rues larges bordées d’échoppes mobiles, glaces, chai, fruits, légumes, sardines, cannes à sucre broyées entre deux roues dentées sous lesquelles coule un jus jaune et vert et mousseux et délicieux, peu à peu, les rues bondées se resserrent et laissent bientôt place à d’étroites ruelles que seules les motos, scooters et vélos peuvent emprunter. Le chauffeur du Tuc-tuc me dépose dans une sorte de cul-de-sac, c’est à pieds que je continue désormais. Je regarde en l’air, aucun avion ; guère le choix, aller de l’avant. Le quartier est à très forte majorité musulmane, de petites mosquées jalonnent mon chemin, une pièce en guise de lieu saint, quelques mètres carrés. Non pas parce que les musulmans ici sont priés de s’agenouiller dans ce qui doit surtout ne pas ressembler à une mosquée ; la contrainte est tout autre : le manque absolu d’espace. Après le gigantisme, c’est Mumbai en modèle réduit : les bicoques sont à peine plus hautes que moi, les hommes travaillent assis ou dos rond, ils scient, ils soudent, ils vissent, ils me regardent passer sans interrompre leur activité. Un coup d’œil, bref, toujours le même, mi-curieux mi-méfiant, les femmes quant à elles regardent droit devant elles. Je sais dès lors que les détails sont cruciaux et qu’à ma manière de me comporter, je serai accepté, toléré ou questionné. Parfaite illustration de ce qu’est l’insécurité : un sentiment. Qui par moi peut être créé ou balayé. Si je devais y succomber, peut-être ne serais-je plus en sécurité pour de bon, moi et cet appareil photo qui ne cesse d’attirer les regards (parce qu’il intrigue vs parce qu’on veut me le voler). S’y réfugier n’est rien d’autre que de se penser différent. Et par une gestuelle incontrôlée, à autrui de le faire savoir. Alors je marche droit, je m’interdis de fixer celles et ceux dont je croise le chemin sans pour autant éviter leurs yeux, je dodeline de la tête en guise de salut, au diable toute sophistication, je suis un homme, je suis moi, voilà tout.

Enfin, au loin, je distingue le mur. Encore quelques pas et je débouche sur une route, les véhicules s’entremêlent, se croisent, se doublent, ils se frôlent mais se touchent pas. Les piétons n’ont qu’à bien se tenir, seules les vaches restent imperturbables, en voici trois, elles se suivent, parfaitement alignées au milieu de la chaussée, leur rythme est lent, leurs oreilles sourdes, à moins qu’elles ne feignent, non ! elles s’en fichent, et des bus et des camions et de leurs klaxons. Tout en haut, sur le plat du mur, des barbelés ; encore plus haut, un A330, il passe au-dessus de ma tête, énorme et gracieux ; derrière les pierres, j’imagine le tarmac, le seuil de piste et toutes ces traces parallèles et noires.

Il me regarde. Il a compris. Lui aussi aime les avions. Il me fait signe de main, pointe le ciel et m’invite à le suivre. Je reviens sur mes pas, le gamin se tient contre le mur, là où l’enceinte forme un coude à angle droit, parallèle à la piste. A droite, une petite bicoque grise et sale ; entre deux, un passage étroit. Au sol se mélangent terre battue et détritus tannés de trop de soleil. L’odeur est difficilement soutenable. Le gamin se retourne, d’un coup d’œil vérifie que je le suis, il doit avoir 14, 15 ans, la peau de son visage est marquée, ses avant-bras portent de nombreuses cicatrices boursouflées, il a dû se couper en jouant, peut-être en escaladant le mur et les bigoudis de métal argent et blessant, manque de soin, d’antibiotiques, de pansements, autant de marques indélébiles sur le cuir halé d’un enfant de cette presque cité. Quelques mètres encore, il me désigne alors du doigt le lieu tant recherché : le talus aux mille ordures qui surplombe l’aéroport international et derrière lui le gourbi. Je le remercie, il me salue de la main et s’en retourne à son quotidien. Je longe l’enceinte sur une vingtaine de mètres, je ne suis nulle part ailleurs que dans la poubelle à ciel ouvert de Shivaji Nagar. Papiers gras, briques et verres cassés, bouteilles en PET, textiles déchirés, merdes de chien et crottes de chèvre, et plus que tout, des milliers et des milliers de bouts et de sacs et de trucs en plastique. Au sommet de cette montagne qui grandit au rythme de ce que balancent les habitants du quartier, les dernières baraques. Une femme se plie et s’extrait de son chez soi, elle me sourit, se retourne et verrouille la porte d’un gros cadenas rond et doré. Dans mon dos, un 737 reçoit l’autorisation de s’aligner et de décoller, son jumeau de Jet Airways patiente pour lui aussi s’en aller dans le ciel rose et orange de Bombay. Je me dis que c’est tout un pays qui se résume ici.

Je rejoins quatre adolescents adossés au mur d’une petite mosquée, il y a comme un voile sur la cornée de leurs yeux, leur teint est gris, leurs dents blanches et leur sourire merveilleux. Aucun d’eux ne parle anglais, ce que nous avons à nous dire exige le silence.