Le barbier de Chapora

Le bitume, six marches et derrière, le jaune,
Six mètres carrés, un miroir et deux trônes,
Assis qu’il était le barbier de Chapora,
Ses deux tongs, une main et les news de Goa.

L’homme plia son journal, le pied cadencé,
Derrière le mur sale, au sol, le papier,
Devant lui les fauteuils vides vieillissaient,
Avec eux c’est tout un monde qui s’en allait.

Nues étaient ses chevilles et plus haut le coton,
Visage et tronc, avait-il seulement un nom ?
Un passé, une voix, quel était son prénom ?
Une ombre moite dans le jaune du salon.

Les murs et le miroir et personne dedans,
Suspendues les aiguilles et avec elles le temps,
Au loin les clients et bientôt la poussière,
La vie d’un homme et disparaît la lumière.

La tourbe

Elles s’emballent dans le bain chaud et luisant,
Sachez-le, c’est ici que vivent les rugissants,
Tournent, volent, chantent les bielles en circulant,
La machine est lancée, ne reste que le vent.

Le vert puis le brun, le bleu et le noir enfin,
Têtes baissées elles foncent et par elles naît demain,
Les visages passent et les corps se courbent,
Rient et pleurent les âmes face à la tourbe.

Rien n’y fait, droit devant et les rêves s’en aller,
Avec eux le chemin et bientôt un sentier,
La forêt et après les feuilles le rocher,
Minéral et froid, patient, et peu nous sied.

Elles sont faites pour durer, et pour crever,
L’un et l’autre, l’un pour l’autre, comme une idée.
Couple éternel, il exige toujours son prix,
Parce que l’individu disparaît, la vie.

Amie d’un jour

Transparents, leurs bords se régalent de ma langue,
Le cœur laiteux, froid, ils disparaissent peu à peu,
Avec ma salive, coule à l’intérieur, coule
Et l’alcool se mélangent, en moi le fiel roule.

Je sais tout cela vain, comédie de la vie,
Je n’y puis rien, elle m’a embrassé, Tragédie,
Comme le glaçon dans le Tonic et le Gin,
A la fois geôlier et catin, Libertine.

Je me sers un verre, solitude que tu pèses,
Amie d’un jour, fière et droite, toi le mélèze,
Ton feuillage est noir et noire est ta dureté,
Je me sais à mes côtés, que je suis léger.

La nuit se lève, avec elle les âmes seules
Debout Satan ! mais de toi non, elles ne veulent,
Un monde où Dieu, oui Dieu, s’appellerait Eve.
C’est d’un soleil nouveau dont elles rêvent.

Cracher au loin

Des bras épais, tout se figeait,
Une main forte et tout revenait,
L’appel des cieux, j’étais en pleurs,
Patience, ce n’est pas mon heure.

La poitrine lasse, si lourde,
Les années passent, comme sourdes,
Demain n’est rien, ce n’est que vain,
Ma vie, tu n’es qu’une putain.

Du noir naît le blanc, dit Amen,
Nul ne l’attend, chacun sa peine,
Prier ou crier, sois damné,
À jamais j’irai sans cité.

Rêve fou de ne s’arrêter,
Il en va ainsi des marées,
Non, je ne suis pas de chair,
Je m’en vais traverser les ères.

Et ce destin que je sais mien,
Vanité, je me connais bien,
Sans elle pourtant je ne suis rien,
Ne pas crever, ô mon chemin.

A quoi bon vivre, ne rien laisser?
La majorité d’enfanter,
À mon tour d’éjaculer,
Au loin cracher une pensée.

Silhouettes évaporées

Ils sont partis se réfugier, loin de la ville,
Armés d’un fusil, ils n’étaient que des civils,
Aux enfants, ils ont dit qu’ils allaient en forêt,
Aux plus grands, ils ont dit fuir pour trouver la paix.

Ils ont marché, des jours sans jamais s’arrêter,
Ils ont pleuré, sans pour autant se retourner,
Aux vieux, à tour de rôle ils ont pris le bras,
Aux femmes, ils disaient que tout irait mieux là-bas.

Au loin, quand le soleil s’en allait sous l’horizon,
Sans un signe, tous s’asseyaient à l’unisson,
Les plus vaillants sans mot dire montaient le campement,
Les veilleurs s’en allaient armés surveiller le camp.

Tout autour d’eux, c’est le monde entier qui brûlait,
Venus du ciel, les engins de mort s’enflammaient,
Ceux qui les larguaient n’avaient pas plus de 20 ans,
Incapables de s’imaginer le néant.

Dès le début, ce furent les villes qui furent visées,
Des usines d’armes, des entrepôts qu’ils disaient,
C’est à croire que ne vivait dans toute maison,
Aucune âme, nul corps qui ne fût un bataillon.

Bourgs et villages, au feu nul n’échappait,
Incendiaires étaient les bombes qu’ils lâchaient,
Était-ce cela, la guerre qu’ils leur promettaient,
Leurs soldats? Non, c’est tout un peuple qu’ils tuaient.

Alors que le sommet s’annonçait devant eux,
Un bruit sourd, lointain, fourbe et chaud comme le feu,
Puis le vent, tiède qui les giflait en passant,
Sans savoir, ils comprenaient que coulait leur sang.

Le lendemain, des villageois leur annoncèrent,
Que deux de leurs villes avaient connu l’enfer,
Soufflées, balayées, seules les ombres y régnaient,
À jamais irradiées les silhouettes évaporées.

Couleur garance

La naissance d’un sentiment inconnu,
La honte de me savoir par lui battu,
Le trouble dans mes pensées, errance,
Je me sais autre, comme par inadvertance.

Quelques mois plus tôt, j’atterrissais,
En cette terre, je ne voyais que la paix,
De ce peuple, courageux et fier,
Je ne comprenais pas la colère.

Nés ici ou là-bas, venus de l’étranger,
Frères aînés, par milliers, vous débarquiez,
Construire le pays, voix de leurs pères,
Tout abandonner, et tout recommencer.

Nombreux y crurent, durant des années,
Fermer les yeux et ne penser qu’aux idées,
La paix ne surgit pas, elle se construit,
L’espoir comme l’eau, du fond du puits.

L’espoir était grand, il y a sept ans,
Accords et pourparlers, allons de l’avant !
Mettre un terme au passé, se réconcilier,
Croire en demain, et ensemble prier.

Mais comment vivre et croire à l’unisson,
Citoyens d’un rien que l’on nomme prison ?
Mais comment vivre et croire au chemin,
Quand l’on vous prive de tout lendemain ?

Les pierres jadis lancées furent retrouvées,
Toutes convergèrent sur le parvis de la mosquée,
A la provocation répondit la frustration,
A l’absence de futur sa négation.

De l’autre côté, tanks et barbelés,
Toute une génération de bras armés,
Sous l’uniforme rien ne les distinguait,
De ceux que leur pays combattait.

Eux aussi, destinée victime du passé,
Ne demandaient qu’à rire et chanter,
Il n’en va pas ainsi d’une Nation,
Et de ses enfants marchant vers Sion.

Face à l’étain qui vole et qui tue,
Sous la lumière qui jaillit, s’évertue
La raison de dire non, le refus
D’abreuver les foules qui huent.

Mais comment vivre et croire à l’unisson,
Citoyens d’un rien que l’on nomme prison ?
Mais comment vivre et croire au chemin,
Quand l’on vous prive de tout lendemain ?

Ah ! comme je les condamnais, ces klaxons,
Comment se réjouir de la ferraille qui frappe,
Des flammes aveugles qui achèvent les garçons,
Tout un peuple et la vengeance qui le happe ?

Quelle erreur de me croire si dense
Face aux passions couleur garance,
Prétention partagée des seuls endimanchés,
Dans le confort solide de leurs préjugés.

Quelques semaines ont suffit, pauvre con !
Et mon âme, violence de ce tourbillon,
Atteinte et blessée par les cris des enfants,
Froide et vide de l’absence de présent.

Mais comment vivre et croire à l’unisson,
Citoyens d’un rien que l’on nomme prison ?
Mais comment vivre et croire au chemin,
Quand l’on vous prive de tout lendemain ?

Je suis rentré désormais, j’ai quitté
Le territoire au drapeau damné,
Bien né j’ai pu fuir la détention,
M’en aller loin de cet Armageddon.

De ces hommes croisés au coin d’une vie,
De ces femmes en noir au bord de l’infini,
De ces ombres au cœur meurtri,
De leur amour-haine j’ai fait partie.

Mais comment vivre et croire à l’unisson,
Citoyens d’un rien que l’on nomme prison ?
Mais comment vivre et croire au chemin,
Quand l’on vous prive de tout lendemain ?

Mais comment vivre et croire à l’unisson,
Citoyens d’un rien que l’on nomme prison ?
Mais comment vivre et croire au chemin,
Quand l’on vous prive de tout lendemain ?

Nourrir les porcs

Autour de moi, tout s’est mis à trembler,
Ça pue l’essence dans leur conte de fées,
Le vacarme de ces dents ciselées,
Mes bourreaux sont de simples ouvriers.

J’en ai vu passer des générations,
De leurs ancêtres aux nouveau-nés,
Prières, chants, louanges, incantations,
C’est en mon âme qu’ils croyaient.

Je les ai vus s’approcher, les hommes,
Dans leurs mains, de quoi me tuer,
Edifier au loin une nouvelle Rome,
Une cité haute de leur vanité.

De mes habitants ils se nourrissaient,
De la pluie et du vent je les protégeais,
Ils me soulageaient d’intrus nombreux,
Aux enfants, ils disaient que j’étais Dieu.

Je vous regrette, vous qui étiez nus,
Mes compagnons, qu’êtes-vous devenus ?
Vous cachez votre corps sous du coton,
Vous emmenez mes frères dans vos camions.

Je les ai vus s’approcher, les hommes,
Dans leurs mains, de quoi me tuer,
Edifier au loin une nouvelle Rome,
Une cité haute de leur vanité.

Les uns après les autres, ils se sont effondrés,
Démembrés et rabotés, ciselés,
Une clairière ne vous eût-elle suffit ?
Toujours plus, telle est votre vie.

Ils étaient trois en bas de moi,
Les mains coupantes, ils s’agitaient,
Pour eux, je ne suis rien que du bois,
Nourrir les porcs, morte la forêt.

Je les ai vus s’approcher, les hommes,
Dans leurs mains, de quoi me tuer,
Edifier au loin une nouvelle Rome,
Une cité haute de leur vanité.