Le swap ou la question de l’émergence d’une monnaie vue sous le double prisme des théories instrumentale et institutionnaliste de la monnaie

Introduction

L’UNIL a décidé d’offrir à ses étudiants et collaborateurs une monnaie complémentaire, le swap. Les raisons de ce partenariat : par le biais d’uniswap, permettre aux étudiants et collaborateurs du campus d’une part de valoriser leurs savoirs et compétences sous forme de services, et d’autre part de valoriser l’usage de leurs biens, et ce indépendamment du pouvoir d’achat de tout un chacun.

Le campus universitaire de Lausanne paraît constituer un véritable terrain (et terreau) d’analyse des potentielles émergence et consolidation d’une monnaie complémentaire qui se revendique comme telle. Terrain à considérer avec Michel de Certeau comme un « lieu pratiqué »(1), espace doublement fécond car à même non pas de cliver théories instrumentale et institutionnaliste de la monnaie mais de les confronter in vivo, et dans une certaine mesure de démontrer leur incomplétude idiosyncratique, soit mettre en relief leur nécessaire interdépendance.

Au-delà de l’énonciation formelle, qui n’engage finalement que ses auteurs(2), il semble cohérent dans un premier temps de se demander si le swap revêt ou non les attributs d’une monnaie tels qu’admis par la théorie instrumentale(3) de la monnaie. Bien que la liquidité du swap soit par définition réduite(4), le swap n’étant fonctionnel que sur easyswap, ou sur les réseaux qui lui sont affiliés, comme par exemple unil.uniswap, et donc réservée aux personnes inscrites sur pareilles plateformes, les trois attributs premiers de la monnaie sont présents. En effet, le swap(5) s’avère être :

  • une unité de compte puisqu’il n’est pas de bien ou de service qui ne puisse être comparé autrement qu’en swaps ;
  • un intermédiaire des échanges, tout bien ou service trouvant son équivalent en swaps ;
  • et enfin une réserve de valeur, les swaps pouvant être dépensés immédiatement ou alors conservés et utilisés ultérieurement(6).

Pour autant, ce dernier attribut, tout instrumental au premier abord, ne peut guère être appréhendé sans se référer à la souveraineté(7), garant symbolique à la fois de la légitimité et de la pérennité de la monnaie instituée. Ce rôle, traditionnellement dévolu à l’Etat, cette « abstraction sociale, gouvernant un champ d’activités et bénéficiant d’une forte adhésion collective, [à même de transmettre] à une autre (abstraction) les vertus qui lui sont conférées »(8) repose dans le cas qui nous intéresse ici sur les « épaules » d’une (simple) association. Deux questions s’imposent immédiatement : qu’en est-il de la pérennité objective de l’institution émettrice – l’association easyswap existera-t-elle demain ? et d’autre part, qu’en est-il de la confiance subjective en cette institution émettrice et donc en sa monnaie qui a pour vocation de servir les échanges ?

Ces deux questions grevées sur des considérations instrumentales ont le mérite, de manière simple et relativement intuitive, de mettre en relief la difficulté, et peut-être l’impasse, consistant à vouloir penser le phénomène monétaire sans en référer à ces deux regards distincts que sont les théories instrumentale et institutionnaliste, a fortiori quand il ne s’agit pas uniquement de considérer une monnaie établie mais également d’en étudier les possibles émergence et consolidation.(9) Alors que la première(10) a pour objectif principal d’étudier les mécanismes régissant une monnaie instituée ainsi que les conséquences que cette dernière peut engendrer sur l’économie réelle(11), la question de l’origine étant considérée sous le pur prisme utilitariste(12), la seconde étudie également les conditions de possibilités de son émergence – sa genèse donc plus que son origine historique, la confiance se voyant accordée une place de choix –, mais aussi celles qui font de la monnaie ce qu’elle est : « cette représentation à la fois intellectuelle et affective (…) parce qu’elle est une croyance et une foi sociale et, comme telle, une réalité sociale ».(13)

C’est donc dans ce cadre d’analyse que ce travail entend, par un travail cognitif associé à une étude de terrain, mettre à l’épreuve trois hypothèses centrales.

Hypothèse première

A défaut d’un émetteur souverain, l’émergence d’une monnaie peut être rendue possible pour autant que l’institution émettrice jouisse d’une légitimité forte et que la monnaie dont elle est issue soit créatrice de valeur, conditions impondérables d’une confiance a minima.

En ce qui concerne la première partie de la question, il va de soi que le swap en tant que potentielle monnaie créée par l’association easyswap ne peut en aucun cas être assimilé à une monnaie ayant cours légal(14), émise par une banque centrale puisant sa souveraineté dans la légitimité étatique. Toutefois, l’association easyswap a très rapidement pris conscience de l’importance de cet enjeu et procédé à différentes démarches ayant eu pour but premier de crédibiliser son statut, son action, et donc de créer un minimum de confiance dans le swap. Partenariats avec des entités publiques(15), démarches juridiques(16) ou dans un autre registre création de contenus pertinents sur le Web tendant à doter la démarche ayant mené à la création du swap d’arguments fiables et références(17), autant d’actes entrepris pour inciter l’utilisateur (et l’utilisateur potentiel) à penser que son investissement en temps passé sur le site Web(18) ne sera pas tout simplement perdu en raison d’une dissolution de l’association.

Mais c’est bel et bien sur la deuxième partie de l’hypothèse que semble devoir se concentrer le questionnement. Le swap, comme toute « monnaie » d’ailleurs, à l’exception près, et majeure, je l’ai mentionné, que ce dernier n’est pas doté a priori d’une légitimité léguée par la force publique, n’est-il pas avant tout un devenir qui peut être ou ne pas être ? Un artefact(19) qui peut, dans les faits et pour autant que l’on y croie, devenir un outil servant les échanges ; donc une monnaie. Mais qui peut aussi encourir le risque ne jamais franchir le cap de la simple énonciation et ainsi échouer l’édification matérielle. Si je crois que tout le monde pense que telle monnaie est fiable et me permet d’échanger, alors cette monnaie, très probablement, en deviendra véritablement une…(20) Ou comme le dit François Simiand : la monnaie, en tant que réalité sociale, « quelle qu’elle soit, (…) devra satisfaire à la croyance sociale et aux conditions reconnues de cette croyance sociale ».(21)

L’introduction sur un campus, avec le soutien officiel d’une université, d’une monnaie complémentaire constitue à ce jour un acte. Pas encore un fait monétaire. « Chacun accepte la monnaie parce qu’il s’attend à ce que n’importe quel autre l’accepte et l’acceptera dans un futur indéterminé »(22) ; autant de mots qui constituent un défi pour le swap. Il semble à ce propos pertinent de se demander si cette monnaie en devenir est pourvue d’une quelconque valeur, parce que simplement énoncée comme telle, ou au contraire potentiellement sujette à en acquérir ? Comment ? Par quels artifices ? De leur côté, les marchandises sont-elles vraiment dotées a priori de valeur, comme l’affirme la théorie instrumentale ? Si oui, la monnaie ne ferait-elle alors que faciliter les échanges, pouvant alors aisément être ignorée (du moins théoriquement) au bénéfice des biens et services qui eux, à l’inverse, seraient dotés intrinsèquement d’une valeur propre ?(23) Au contraire, comme le soutient la théorie institutionnaliste, et plus précisément l’hypothèse monétaire(24), la valeur des biens et services échangés se construit-elle par la seule monnaie, qui les transforme alors du même coup en marchandises ? La valeur se forge-t elle ? Sur quels socles ? Pour Michel Aglietta et André Orléan, « le rapport marchand est toujours un rapport monétaire »(25). La valeur n’est donc pas en soi, diffuse et émergente, mais bel et bien dans l’attente d’un support ; elle ne demande, pour exister, qu’à se porter, se déplacer sur un objet sophistiqué dont les fonctions le rendent presque obligé. Il eût fallu l’inventer… chose faite par les Lydiens, nous dit Hérodote. Dans cette lignée, la monnaie, nous dit Clarisse Herrenschmidt(26), serait à la fois la condition nécessaire de la vue de la valeur, de son caractère hyperlucide sans lequel elle n’est rien, ou du moins ne nous est pas accessible, et l’artefact de cette dernière. Morphogenèse donc, pour reprendre les termes de Jean-Pierre Dupuy(27) ; prophétie auto-réalisatrice pour André Orléan(28) ; croyance sociale pour Simiand(29), dont l’objet n’importe guère au final ce dernier étant interchangeable à souhait, tirant « son contenu du fait qu’il vaut »(30) comme le souligne Georg Simmel, croyance de la croyance suffisante en soi pour devenir réalité.

Le terrain uniswap peut constituer à cet égard une rare opportunité de vérifier dans les faits si l’implémentation d’une monnaie peut elle-même être source de création de valeur. Sans vouloir préjuger de résultats qui devront faire l’objet d’une analyse rigoureuse, il me semble toutefois permis d’affirmer, de par l’observation faite sur easyswap, que certains services et biens ne demandaient qu’à disposer d’un support adéquat pour exprimer au grand jour une valeur marchande dont ils étaient dépourvus auparavant, faute de monnaie – et de marché – adéquate. En effet, nombreux sont les exemples sur easyswap qui confortent ce point de vue : des services qui ne trouvaient pas de place dans l’économie monétaire traditionnelle, autrement dit qui ne valaient rien, ont soudain acquis une valeur sur cette plateforme du simple fait de pouvoir être énoncés en termes numéraires. Promenade avec une personne âgée ; vous emmener à Ikea faire quelques achats ; livraison de courses entre voisins ; week-end à la campagne dans une famille qui possède ânes et pré ; autant d’expressions nouvellement monétarisées qui démontrent bel et bien une création ex nihilo de la valeur marchande du simple fait de l’existence d’une unité qui avant d’être nommée et mise à disposition des utilisateurs d’easyswap n’existait tout simplement pas.

Assurément, la monnaie semble plus qu’un instrument. Plus qu’un voile. Voire son strict opposé. Elle paraît en effet lever le voile, révéler la valeur et la rendre accessible à notre regard.

Hypothèse deuxième

En vue de la consolidation d’une monnaie dont l’émergence fut rendue possible, l’appréciation des uniques principes de la théorie instrumentale(31) s’avère nécessaire mais toutefois insuffisante pour jauger de la pérennité d’une monnaie en circulation.

La monnaie est un instrument régi par des lois mathématiques, mais pas seulement. Pour exemple, la règle chère aux monétariste selon laquelle « la cause immédiate de l’inflation est toujours et partout la même : un accroissement anormalement rapide de la quantité de monnaie par rapport au volume de la production »(32) mérite d’être interrogée par la théorie institutionnaliste, mais aussi confrontée à ce terrain qu’est uniswap, aussi modeste fût-il.

Instrument, assurément la monnaie l’est aussi. Une fois passé le temps de l’émergence et lorsque se profile celui d’une possible consolidation(33), de l’institutionnalisation, la monnaie se doit de répondre à certaines règles ; à défaut, il est des interventions qui l’affectent, voire qui peuvent subitement la réduire à néant(34). D’où un questionnement nécessaire : quels sont les types d’intervention qui la contraignent ? Quelles sont les règles fondamentales qui devraient guider la bonne gestion d’une monnaie comme le swap ? Et dans ce cadre, les règles et lois de la théorie instrumentale, sous ses versions quantitative, néo-quantitative ou monétariste, peuvent-elles seulement être appliquées ? Font-elles sens ?

A ce stade de la réflexion(35), deux questions centrales me semblent pouvoir être posées. D’une part, dans pareil système monétaire, quel rôle attribuer à la liquidité ? Plus précisément, l’augmentation du nombre de transactions pour une masse monétaire identique aurait-elle un impact sur les prix ? Que ce soit l’équation générale des transactions de Irving Fisher(36), soit :

mv = pt(37)

ou encore l’explication monétariste de l’inflation selon Steven Morgan Friedman, pour qui : « dans la courte période, qui peut s’étendre jusqu’à cinq ou dix ans, les changements monétaires affectent principalement la production. Mais, sur plusieurs décennies, le taux de la croissance monétaire affecte principalement les prix. »(38), formulée ainsi :

m + v = p+ y(39)

il est présumé, étant dans les faits impossible de la calculer, que v est stable, simplification qui a pour résultat de considérer dans les deux équations que m = v et donc que l’augmentation de la masse monétaire est seule responsable de l’inflation. Avant d’aborder ce postulat dont on peut douter de la pertinence in abstracto vu la simplification opérée, il n’est pas anodin d’ajouter que ce terrain uniswap semblerait rassembler les conditions nécessaires à une réintégration de la vitesse de circulation et donc à une vérification de ces deux équations sans en grever la moitié des termes.

D’autre part, comme évoqué ci-dessus, le terrain uniswap permettrait de fidèlement, et dans la durée, étudier la relation supposée de cause à effet entre l’augmentation de la masse monétaire et l’inflation. L’injection de swaps, comparable dans son mode d’émission à la monnaie permanente créée non pas sur le processus d’endettement (les reconnaissances de dettes) par les banques secondaires mais ex nihilo par les banques centrales (la fameuse planche à billets), fût-elle pondérée et étalée dans le temps, serait-elle forcément source d’inflation en cas de non-augmentation de la production, soit d’un nombre stable d’annonces publiées et transactions effectuées sur uniswap ? Recto dont le verso n’est autre que la dévalorisation de la monnaie. Existe-t-il une relation claire et mécanique entre les règles d’émission et la fixation des prix ? Existe-t-il un lien entre la masse monétaire globale sur uniswap et le prix des biens et services mis en ligne ? Si oui, qu’adviendrait-il en cas de doublement de la masse monétaire, comme le prévoit potentiellement le système lors du passage de la première année d’exercice à la seconde ? Sur uniswap, tout utilisateur a droit à 500 swaps offerts par année(40), montant fixé par les autorités fiscales vaudoises. Ainsi, si 3’000 utilisateurs échangent de manière régulière et profitent de la totalité des swaps offerts, la masse monétaire sur uniswap sera au maximum de 3’000 fois 500 swaps au terme de la première année d’exercice, soit 1’500’000 de swaps. Au terme de la seconde année, pour le même nombre d’utilisateurs, la masse monétaire serait au maximum de 3’000’000 de swaps, puis 4’500’000 au terme de la troisième année ? Un nombre stable d’utilisateurs(41), et donc a priori un point d’équilibre du nombre d’échanges reporté d’année en année, alors que la masse monétaire des swaps en ligne augmenterait, elle, de manière régulière, impliquerait-il obligatoirement une majoration mécanique des prix ? Les prix doubleraient-ils ? Tripleraient-ils ? Constaterait-on une forte ou une légère inflation ? Ou au contraire, aucune majoration notable des prix pratiqués ?

A ce jour, sur easyswap, la relation présumée entre augmentation de la masse monétaire et inflation n’a pas été remarquée. En revanche, « les analyses keynésiennes de l’inflation par la demande et de l’inflation par les coûts »(42) mériteraient une attention particulière. En effet, la conjugaison du plein emploi (dans le cadre d’uniswap, le plein emploi équivaudrait à la fois à un seuil maximal d’annonces postées par utilisateur et à un niveau de transactions très élevé, soit une forte compétition pour l’acquisition ou la jouissance des biens et services en ligne) et d’une augmentation parallèle de la masse monétaire (donc du pouvoir d’achat individuel sur uniswap, des revenus pour reprendre le vocabulaire de Keynes) créerait-elle une spirale inflationniste sur uniswap ? L’accroissement de la liquidité, replacée par ce biais au centre des préoccupations, comme facteur d’inflation en cas d’expansion monétaire ? Uniswap ayant pour vocation première d’être une plateforme d’échanges, il semblerait contre-productif de tenter de réduire le nombre de transactions si pareille phénomène inflationniste devait être constaté : faudrait-t-il alors ponctionner une partie de la masse monétaire en swaps, et créer des taxes en lieu et place des actuelles libéralités ?

Prendre le temps de répondre aux différentes interrogations posées ci-dessus, et se servir à cette fin des savoirs théoriques existants, qu’ils soient instrumentalistes ou institutionnalistes, permettrait probablement de vérifier l’hypothèse selon laquelle les règles numéraires d’émission et de gestion d’une monnaie ne peuvent à elles seules expliquer l’attractivité d’une monnaie, la confiance que l’on a ou pas en elle, et donc, pour le dire plus simplement, le fait ou non qu’elle constitue un équivalent général, perçu comme légitime et accepté de manière quasi naturelle. Pour autant, les problématiques soulevées ne me sembleraient pas pleinement abordées tant que le processus de création de la monnaie n’est pas interrogé.

Hypothèse troisième

Existe-t-il un liende dépendance entre le processus de création de la monnaie – très largement fondé sur l’endettement – et la capacité de cet objet, à la fois « équivalent général »(43) et « institution créatrice de socialisation », de contenir la violence des hommes(44), et, plus précisément, de domestiquer la « rivalité contenue dans les rapports marchands » ?(45) Par conséquent, le caractère totalement gratuit d’une monnaie comme le swap ne constituerait-il pas une entrave supplémentaire à l’émergence et consolidation de ce dernier en tant que monnaie ?

Pratiquer uniswap, c’est adopter un système qui offre, par le biais d’une monnaie, du pouvoir d’achat(46) et qui par définition rompt avec la logique d’endettement, le swap étant gratuitement crédité sur tous les comptes des utilisateurs. Le swap ne trouve pas ses raisons d’être dans la nécessité d’inventer une nouvelle monnaie qui viendrait combler une pénurie généralisée (un pouvoir d’achat individuel faible, oui) ou une perte de confiance partagée dans une monnaie existante. Le swap a vocation à intervenir pour satisfaire, partiellement, un besoin individuel de liquidités, mais aussi encourager une autre manière d’échanger. Dans l’absolu, uniswap répond à une demande réelle : le pouvoir d’achat des étudiants est inférieur au pouvoir d’achat moyen d’une population donnée ; la logique de l’endettement prévaut et fait son nombre d’accidentés, y compris au sein des étudiants ; les besoins individuels en termes de biens et de services sont nombreux, à la fois chez les étudiants mais également les collaborateurs travaillant sur le campus universitaire. Autant de raisons qui apparemment laisseraient croire qu’un système généralisé de distribution de liquidités rencontrerait un écho favorable et serait toujours plus utilisé, rendant ainsi toujours plus nécessaire sa présence, les raisons de cette dernière et donc en retour son utilité.

Pour autant, une monnaie non pas fondée sur le crédit mais créditée gratuitement, a-t-elle la moindre chance d’exister ? De supporter la valeur tout en exprimant et inspirant la confiance ; ou pour le dire autrement, en devenant ? Existe-t-il une place pour incarner la valeur en dehors de tout processus d’endettement ?

L’hypothèse avancée considère qu’une monnaie en laquelle nous aurions confiance, car créatrice d’une multitude de valeurs qui qualifient et quantifient nos échanges tout en étant gérée selon des règles comptables normées et jugées efficaces, ne pourrait être réussie, aboutie, et donc véritablement devenue, qu’à la condition de voir son processus de création fondé sur l’endettement. L’argent comme monnaie réifiée ? Sacralisation essentielle sans laquelle la monnaie ne serait pas ? Pourtant, « le passage de la dette primordiale à la dette économique exprime pleinement la transition entre holisme et individualisme, c’est-à-dire la naissance d’un nouveau type de relation à la société »(47), nous disent Michel Aglietta et André Orléan, société dans laquelle l’individu marchand peut racheter ses dettes en tout temps et ainsi se libérer de la société.

Toutefois, le processus d’endettement perdure. Prend du poids. Et ses conséquences directes sur els individus ne cessent de se faire toujours plus sentir.

Prenant mes distances avec cette idée d’un rachat possible de la dette par les individus(48), j’ose une question double : la dette est rachetée autant de fois que l’achat le permet, certes, mais la dette primordiale ne prendrait-elle pas la forme d’un usage infini de l’argent qui, par sa nature paradoxale, seul permet le rachat de la dette tout en ne l’autorisant jamais ? L’argent contiendrait-il donc la dette, au double sens que donne à ce verbe Jean-Pierre Dupuy, contenir et réguler(49) ?

Ainsi, selon cette hypothèse, et pour reprendre l’exemple de Michel de Certeau, l’argent serait à la monnaie ce que l’espace est au lieu, tout comme ce dernier « serait au lieu ce que devient le mot quand il est parlé, c’est-à-dire quand il est saisi dans l’ambiguïté d’une effectuation, mué en un terme relevant de multiples conventions, posé comme l’acte d’un présent (ou d’un temps), et modifié par les transformations dues à des voisinages successifs. À la différence du lieu, il n’a donc ni l’univocité ni la stabilité d’un “propre”. En somme l’espace est un lieu pratiqué »(50). L’argent comme monnaie pratiquée, morphogenèse de ce rapport ambigu et pourtant nécessaire que l’homme entretien avec la monnaie.

Conclusion

La tentative uniswap, et son terrain d’étude au sein du campus universitaire de Lausanne, constitue une véritable opportunité d’interroger les processus nécessaires à l’émergence d’une monnaie, mais plus encore d’interpeller le rapport que les individus entretiennent à l’argent. Une monnaie dont le processus de création serait basé sur la gratuité, et non pas la dette, ne risquerait-elle pas de n’être à jamais qu’une monnaie, puisque essentiellement impropre à provoquer le désir mimétique de son acquisition, condition sine qua non de sa transformation en argent ? La monnaie ne prendrait-elle donc sa valeur pratiquée que dans l’acquisition, l’achat, via l’endettement ? En obtenir (fût-ce au prix de sa santé, de sa famille, de sa vie), ne serait-ce pas aussi payer son lien à la société ? La monnaie comme medium du lien social dans une société marchande, de ce qui nous unit à l’ensemble, au tout séculaire comme jadis à la transcendance, mais surtout comme moyen privilégié de régulation du prix du sacrifice, la foi (en la confiance) étant quant à elle l’ultime moyen de paiement ?

Une monnaie gratuite, en dépit de soutiens institutionnels forts l’autorisant à se prévaloir d’une certaine légitimité(51), mais aussi de règles d’émission et de gestion rigoureuses, prendrait-elle donc les formes d’un impensable, d’un tabou moderne en profonde violation de la nécessité, pour contrer la violence des hommes, d’un substitut de la dette primordiale qui ne serait autre que l’argent ?

Mort-né, le swap ?…

Ou au contraire les conditions de possibilités sont-elles réunies pour qu’une monnaie gratuite naisse et grandisse, émerge puis s’institutionnalise, pour autant, oui, pour autant qu’elle soit pensée complémentaire, énoncée et construite très distinctement à cet effet ?


(1) CERTEAU (de) Michel, 1990, L’invention du quotidien, 1. Arts de faire, Paris, Gallimard, p. 173.()
(2) En l’occurrence les membres de l’association easyswap à l’origine de la plateforme d’échanges easyswap et du swap, défini comme une monnaie complémentaire gratuite, c’est-à-dire créée en dehors de tout processus d’endettement. L’association easyswap est actuellement administrée par l’auteur de ce texte, double casquette d’acteur et d’observateur qui requiert une exigence redoublée en vue de l’objectivation.()
(3) Dans le cadre de cette problématique, je différencierai les théories instrumentale et institutionnaliste de la monnaie, sans plus détailler. Il va de soi qu’une étude plus poussée, objet souhaité de cette première problématique, nécessiterait un investissement certain en la matière.()
(4) Argument que l’on pourrait en soi admettre comme suffisant pour refuser le caractère liquide du swap, la monnaie étant par essence faite pour circuler, ou comme le dit SMITH Adam, 1976 [1776], Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Paris, Gallimard, p. 246-247 : « La richesse ne consiste pas dans l’argent ou dans la quantité de métaux précieux, mais bien dans les choses qu’achète l’argent et dont il emprunte toute sa valeur, par la faculté qu’il a de les acheter ».()
(5) Comme indiqué ci-dessus, le swap ne fonctionne que sur easyswap ou uniswap. Il sera donc désormais omis de préciser cet élément dans la suite de ce raisonnement.()
(6) KEYNES John Maynard, 1936 (1985), Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Paris, Payot, p. 295 : « L’importance de la monnaie découle essentiellement du fait qu’elle constitue un lien entre le présent et l’avenir. »()
(7) Selon AGLIETTA Michel et ORLEAN André, 2002, op. cit., p. 15, la souveraineté est à comprendre comme « la marque de ce qui distingue la logique des institutions des pures rivalités intersubjectives ».()
(8) AGLIETTA Michel, « L’ambivalence de l’argent », in Revue française d’économie, été 1988, p. 102.()
(9) Je dois ce positionnement aux écrits de AGLIETTA Michel et ORLEAN André (dir.), 1998, La monnaie souveraine, Paris, Odile Jacob, et 2002, La monnaie entre violence et confiance, Paris, Odile Jacob, qui sans doute aucun m’ont permis de bâtir l’ossature de cette problématisation et d’en proposer une mise à l’épreuve de par le terrain uniswap au sein du campus universitaire de Lausanne. Nous le verrons plus loin, la troisième hypothèse de ce travail propose toutefois une lecture quelque peu différente de celle avancée par ces auteurs à propos du rachat possible de la dette, selon eux, par l’individu marchand.()
(10) SAMUELON Paul A., 1976, Economics, New-York, McGraw-Hill, soutient la pertinence de distinguer ces deux temps, la constitution de l’espace monétaire d’une part et d’autre part le fonctionnement synchronique des économies de marché, une fois la monnaie créée, mais en fait deux espaces clos, alors que cette frontière est ici au contraire considérée comme floue, indéfinie et constitue en cela un enjeu.()
(11) Soit l’échange marchand de biens et de services sans référence particulière à la monnaie, dont les principales variables sont la production, l’emploi et la consommation.()
(12) En référence à la fable du troc, la monnaie aurait été inventée par les hommes pour faciliter les échanges en leur permettant de dépasser la nécessaire réciprocité, fable qui conforte l’idée que la monnaie est un voile recouvrant l’économie réelle, comme l’affirma le premier MILL John Stuart [1848], Principles of Political Economy, with some of their Applications to Social Philosophy, 1965, New York, Kelly.()
(13) SIMIAND François, 2006 [1934], « La monnaie, réalité sociale », in SIMIAND François, Critique sociologique de l’économie, Paris, Presses Universitaires de France, p. 243-244.()
(14) Par monnaie ayant cours légal (Source Wikipédia), il faut entendre que sur un territoire donné, nul ne peut refuser de recevoir pareille monnaie « en règlement d’une dette libellée dans la même unité monétaire », le créancier devant accepter telle monnaie à sa valeur nominale. Pour plus d’information, se reporter à LOTZ Sébastien et ROCHETEAU Guillaume, « Substitution des monnaies et cours légal », Revue d’économie politique, 2001/3 – Vol. 111, p. 459-480.()
(15) Notamment les villes de Lausanne et de Morges, le Canton de Vaud, L’initiative des villes (conférence fédérale en matière sociale), la BCV au moment du lancement, puis les universités de Neuchâtel et de Lausanne.()
(16) Deux démarches juridiques de poids ont été initiées : d’une part la nature des services rendus sur easyswap eu égard au Droit du travail et aux assurances sociales ; d’autre part la nature fiscales des swaps.()
(17) Notamment des mentions sur Wikipédia, divers articles rédigés sur des sites spécialisés en matière de monnaies complémentaires, etc.()
(18) Principalement la publication d’annonces, les échanges en cours et surtout le compte individualisé en swaps des swapeurs.()
(19) Selon BOURGEOIS-GIRONDE Sacha, « La monnaie : les bases naturelles d’une institution », Tracés, 2009/2 n°17, p. 132 : « la monnaie n’est pas un fait physique, c’est un fait social réalisé matériellement dont la spécificité consiste en des artefacts, au départ matériels (les pièces de monnaie), dotés de pouvoir économique (purchasing power) et suscitant, donc, la confiance. »()
(20) En référence au « pur mouvement d’adhésion collective » de ORLEAN André, « L’approche institutionnaliste de la monnaie : une introduction », in MONVOISIN Virginie, PONSOT Jean-François, ROCHON Louis-Philippe (dir.), 2008, What about the nature of money ? A pluridisciplinary approach, Edward Elgar, p. 11.()
(21) SIMIAND François, 2006 [1934], op. cit., p. 251.()
(22) AGLIETTA Michel, « L’ambivalence de l’argent », op. cit., p. 99.()
(23) A ce propos, la Loi de Walras postule à la fois la dichotomie de la monnaie (introduite a posteriori, la monnaie n’a que pour seule fonction la détermination du niveau général des prix, sans influence sur l’équilibre de l’économie réelle) et la neutralité de la monnaie, où seuls les prix absolus augmentent (si la masse monétaire est multipliée par deux, les prix en feront de même) alors que les prix relatifs entre marchandises ne changent pas en proportion.()
(24) AGLIETTA Michel et ORLEAN André, 2002, op. cit., p. 35.()
(25) AGLIETTA Michel et ORLEAN André, Idem.()
(26) HERRENSCHMIDT Clarisse, « De la monnaie frappée et du mythe d’Artémis », Techniques & Cultures , N° 43-44, 2004, p. 12.()
(27) DUPUY Jean-Pierre, 2009 [1992, paru sous le titre Le Sacrifice et l’envie, Paris, Calmann-Lévy], Libéralisme et justice sociale, Paris, Hachette Littérature.()
(28) ORLEAN André, « Le tournant cognitif en économie », in Revue d’économie politique, Dalloz, 2002/5 vol. 112, p. 717-738 et plus particulièrement les p. 727-736.()
(29) SIMIAND François, 2006 [1934], op. cit..()
(30) SIMMEL Georg, 2009 [1900], Philosophie de l’argent, Paris, Quadrige, PUF, p.111.()
(31) Je n’ai en aucun cas la prétention de maîtriser les savoirs purement économiques sur la monnaie ni l’arrogance de vouloir tous les tester et les confronter à l’expérimentation ; je me propose toutefois de tenter l’observation de principes directeurs de la théorie instrumentale confrontés à ce terrain expérimental que constituera le swap (j’utilise ici à escient le futur, cette deuxième hypothèse ne pouvant être confirmée, corrigée ou plus simplement balayée qu’une fois la première validée et le swap devenu, dans les faits, une monnaie).()
(32) FRIEDMAN Morgan S., 1976, Inflation en Système monétaires, Paris, Calmann-Lévy, 5e éd., p. 67.()
(33) En considérant que certaines lois économiques issues de la théorie instrumentale ont leur pleine pertinence pour penser une bonne gestion de la masse monétaire par exemple, il pourrait être intéressant de détecter les signes annonciateurs de la consolidation possible.()
(34) Sur ce point, voir les exemples de l’Allemagne en 1923 et de la France en 1926, proches de l’effondrement monétaire, et en contre-exemples le subit redressement de situation selon un « pur mouvement d’adhésion collective, de croyance mimétique de tout le groupe », in ORLEAN André, « L’approche institutionnaliste de la monnaie : une introduction », op. cit., p. 9-12.()
(35) Il pourrait d’ailleurs être intéressant dans le cadre de ce travail de demander la participation active d’un chercheur en sciences économiques ou d’un étudiant en Master sur ces questions.()
(36) FISHER Irving, 1926, Le pouvoir d’achat de la monnaie, Paris, Giard.()
(37) Où m = la masse monétaire en circulation, p = le niveau général des prix ; t = le volume des transactions et v = la vitesse de circulation de la monnaie.()
(38) FRIEDMAN Morgan S., 1970, The Counter Revolution in Monetary Theory, Londres, Institute of Economic Affairs, p. 23-24.()
(39) Où m = le taux de croissance de l’offre de monnaie, v = le taux de variation de la vitesse de circulation de la monnaie, p = le taux d’inflation et y = le taux de croissance du PIB.()
(40) Les bonus ou libéralités sur uniswap.()
(41) Nous pourrions faire le même raisonnement avec 12’000 utilisateurs, soit l’intégralité des personnes résidant (étudiants et collaborateurs) sur le campus de l’Unil. Dans cette économie mi-fermée (les utilisateurs quittant l’Unil peuvent retirer leurs swaps de leur compte pour les créditer sur la plateforme publique, easyswap ; pour autant, le nombre d’utilisateurs maximal (12’000 dans le cas présent) restera toujours identique), il est en effet possible qu’il y ait augmentation de la masse monétaire en swaps et rigidité du nombre d’échangistes.()
(42) RUFFINI Pierre-Bruno, 1996, Les théories monétaires, Paris, Le Seuil, p. 92.()
(43) AGLIETTA Michel et ORLEAN André, 1984, La violence de la monnaie, Paris, PUF, 2ème éd., p.41.()
(44) GIRARD René, 1972, La violence et le sacré, Paris, Editions Grasset & Fasquelles, Hachette Littérature, et 1978, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Paris, Editions Grasset & Fasquelles, Biblio essais.()
(45) AGLIETTA Michel et ORLEAN André (dir.), 2002, op. cit., p. 26.()
(46) Appelé « pouvoir d’échange » sur uniswap dans l’optique de rappeler que la plateforme vise la rencontre et la création de liens sociaux entre utilisateurs mais également que le swap constitue une monnaie gratuite, sans référence explicite à l’argent, comme peut l’induire l’expression « pouvoir d’achat ».()
(47) AGLIETTA Michel et ORLEAN André (dir.), 2002, op. cit., p. 53.()
(48) Je ne conteste toutefois en rien le fait que l’introduction de la monnaie a permis aux hommes de se libérer de contraintes et dépendances sociales préjudiciables à l’essor de l’individu. A ce propos : SIMMEL Georg, 2009 [1900], Philosophie de l’argent, Paris, Quadrige, PUF.()
(49) DUPUY Jean-Pierre, 2008, La marque du sacré, Paris, Carnets Nord.()
(50) CERTEAU (de) Michel, op. cit., p. 173.()
(51) A ce propos, et en lien avec la suite de notre raisonnement, il importe de comprendre avec AGLIETTA Michel et ORLEAN André (dir.), 2002, op. cit., p. 33, que « l’émergence d’une monnaie unanimement reconnue ne signifie pas l’éradication de la violence mais son extériorisation en un principe médiateur, la souveraineté. » Tout comme cette dernière n’est pas acquise une fois pour toutes, mais toujours en danger : « L’unanimité qui l’a engendrée peut se déliter et les conflits qu’elle avait réussi à faire taire peuvent renaître. »()


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Escalade (in)contrôlée d’une guerre annoncée

Ai-je connu, de mon vivant, un Iran ayant provoqué un conflit armé ? Ai-je lu quelque article consacré à une guerre qui aurait été déclenchée et déclarée par l’Iran au XXème siècle ?

Certes, l’armée iranienne a largement participé en 1976 à la victoire du Sultan omanais Qabus ibn Said sur la rébellion séparatiste, mettant ainsi un terme après douze années de combat à la guerre du Dhofar. Certes, la filiation entre l’Iran et le Hezbollah n’est plus à démontrer ; la République islamique finance, arme et entraîne le Parti de Dieu, et par conséquent prend indirectement part aux combats à la frontière israélo-libanaise.

Mais la guerre ? L’Iran a-t-il joué le rôle de l’attaquant durant un conflit armé au cours du siècle passé ? Ce pays et ses instances dirigeantes ont-ils franchi unilatéralement cette ligne rouge pour s’embourber dans la montée aux extrêmes ?

Oui, à une reprise : après avoir affirmé sa neutralité durant les premières années de la Seconde Guerre mondiale, décision qui entraîna l’invasion du pays en août 1941 par les forces britanniques et soviétiques et coûta le trône à Reza Shah en faveur de son fils Mohammed Reza Pahlavi, plus conciliant avec les nouveaux occupants, l’Iran déclara la guerre à l’Allemagne nazie en septembre 1943… Difficile de le lui reprocher.

Alors je m’étonne. D’autant plus que personne ne semble s’en offusquer, comme si le consensus en la matière ne devait souffrir d’aucune contradiction. L’Iran qualifié de menace majeure pour la paix mondiale, alors que l’histoire contemporaine nous dit que s’il est une chose que ce pays ne déclare pas unilatéralement, c’est bien la guerre !

En dépit des propos antisionistes réitérés par Mahmoud Ahmadinejad et de ses appels à la destruction d’Israël, l’Iran, qu’on le veuille ou non, n’a pas le visage d’un agresseur. Il est un abîme entre la violence du verbe, aussi abject soit-il, et le passage à l’acte, l’agression telle que définie par l’art. 1 de la résolution 3’314 des Nations Unies, du 14 décembre 1974 : « L’agression est l’emploi de la force armée par un État contre la souveraineté, l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un autre État, ou de toute autre manière incompatible avec la Charte des Nations unies, ainsi qu’il ressort de la présente définition ».

Pourtant, Il nous sied de lui prêter cette figure. Et d’alimenter la peur d’un Iran qui jouerait aux apprentis sorciers avec sa bombe.

Nul angélisme toutefois. Comme tout Etat, à l’exception notable du Costa Rica et du Panama qui ne déclareront aucune guerre en raison d’un pur et simple renoncement aux dépenses militaires, l’Iran modernise, renforce et diversifie son armée. Le traumatisme d’une guerre imposée contre l’Irak de Saddam Hussein n’y est sans doute pas pour rien, consacrant l’isolement toujours plus grand de l’Iran sur la scène internationale. Aujourd’hui, la perspective de bombardements massifs contre ses installations nucléaires achève la militarisation des esprits et des corps.

Cette guerre annoncée, planifiée et évaluée avant même le premier raid aérien, le ministre de la Défense civile, Matan Vilnaï, prédisant d’ores-et-déjà 500 morts du côté israélien, semble jour après jour se doter d’un habit d’inéluctabilité. Guerre à part, dont l’unique justification a pour nom légitime défense préventive. Concept ô combien décrié et moralement condamné de par le monde et pourtant défendu et pratiqué par deux seuls États : les États-Unis et Israël. Cette construction juridique abusive et fallacieuse a permis en 2003 au gouvernement américain de légitimer au sein de son opinion publique une intervention armée en Irak, argument que les États-Unis se sont toutefois bien gardés d’exposer devant le Conseil de sécurité des Nations Unies. De son côté, l’Etat d’Israël, véritable précurseur en la matière lors de la guerre des Six Jours en 1967, confirma cette stratégie en 1975 au Liban, contre les camps palestiniens et en 2008 dans la Bande de Gaza. Toutefois, ce sont les attaques contre l’Irak en 1981 et la Syrie en 2007, toutes deux concentrées sur des infrastructures nucléaires, qui laissent à penser à l’imminence de raids aériens sur les sites nucléaires iraniens.

Intervention armée, le cas échéant, qui se ferait en toute illégalité.

En effet, seul le concept de légitime défense préemptive (qui devance) est reconnu par le droit international, et l’action qui s’en revendique jugée légale pour autant qu’elle fasse suite à une agression armée. Il eût fallu que l’Iran attaque Israël, si ce n’est qu’une fois, pour que l’Etat hébreu puisse doter son offensive d’un cadre légal.

La légitime défense préventive, elle, telle que pratiquée pour la première fois dans le Sinaï il y quarante-cinq ans, et mise au goût du jour par les néo-conservateurs sous le gouvernement de Georges W. Bush, autorise le début des hostilités sans preuve d’une quelconque attaque à venir. Eu égard au droit international, l’illégalité de pareil conflit armé est flagrante.

Mais tout cela n’est que bla-bla. Les considérations de principe, d’éthique ou de morale, voire le simple respect du droit international, paraissent bien désargentées face au poids d’une Realpolitik dont les arguments pragmatiques en faveur d’une intervention militaire pèsent aujourd’hui plus qu’hier. Israël se sent être dans une situation d’urgence absolue, sa survie même étant en jeu. Plus que de simples frappes aériennes, qui n’auraient pour résultats, hormis le fait d’irradier une partie sans doute importante de la population iranienne, que de repousser de quelques mois, quelques années tout au plus, le programme nucléaire iranien, l’Iran ayant eu la possibilité au cours des trois dernières années de déplacer une part conséquente de ses centrifugeuses dans la montagne de Fordow, technologie désormais disposée si profond dans la roche qu’elle se trouve hors d’atteinte des bombes les plus puissantes, le spectre d’une escalade de la violence fait son chemin, du fait d’une très probable riposte de l’Iran en cas d’attaque. Escalade contrôlée ou non, tel semble être le véritable enjeu.

La souveraineté du peuple : l’instance suprême en matière de définition des choix de civilisation

« Les grands problèmes de civilisation demeurent conçus comme des problèmes privés au lieu d’émerger à la conscience politique et au débat public. » Edgard Morin et Sami Naïr.
1.    Idée-force
La souveraineté du peuple, la démocratie pouvant elle seule potentiellement créer et renforcer les libertés individuelles et les droits politiques, ne doit pas être limitée à un pouvoir d’agir sur le court-terme, que ce soit de manière directe lors de choix librement exprimés par les citoyens ou par le biais de l’élection de ceux qui les feront en leur lieu et place, mais bel et bien constituer l’instance suprême en matière de définition des choix de civilisation.

Cette démocratie de l’éthique (Albert Jacquard) impose donc ses choix au politique.

2.    Comment l’appliquer ?
La rédaction démocratique d’une charte des grandes orientations en matière de politique de civilisation  sous forme de questionnaire ouvert est aujourd’hui rendue possible à l’échelle de planète, grâce aux outils de traitement de données et de communication à disposition des humains mais aussi aux nombreux réseaux associatifs à travers le monde qui peuvent alors jouer le rôle de relais d’information.

Tel n’était peut-être pas son but, mais il faut l’admettre désormais : la technologie, et notamment le Web, fournit aussi aux hommes un moyen de prendre en main leur destin. Depuis vingt ans, Internet crée de nouveaux modes d’expression, forums, blogs, sites Web, et peu à peu tisse la trame de ce que peut préfigurer une nouvelle forme de légitimité. Les humains conversent sur le Web, discutent, échangent leurs idées, leurs positions, mais se rendent-ils compte qu’ils ont entre leurs mains, à quelques centimètres de leurs doigts, les touches d’un clavier qui peut fédérer au lieu de disséminer ? Le Web enfante, du moins peut devenir parent, d’un mode d’expression dont la légitimité s’avère incontestable : celle du peuple, des humains réunis en une dynamique symbiotique.

Allons, faisons preuve d’un peu d’imagination ! Il existe aujourd’hui autant de chartes de civilisation que de peuples sur la terre. Un homme, un groupe, une élite, des penseurs, des intellectuels, des textes censés mais dépourvus de toute légitimité. Quelle société voulions-nous ? ne cessent-il de nous demander. Ce qui nous pose problème : ils pensent à notre place, aussi intelligentes et rationnelles fussent leurs propositions. La question suivante s’impose donc : est-il désormais possible d’écrire un texte de grandes orientations – ce que nous voulons que l’humanité devienne sur terre – non pas rédigé par une seule main, ou quelques dizaines triées sur le volet par une instance quelconque, mais des centaines, des milliers puis des millions ?

EST-CE POSSIBLE ?

OUI.

Il suffit, et je sais à quel point ce verbe est trompeur, de poser les bonnes questions et de donner la possibilité à l’humanité de répondre. Une question, quatre, cinq, six ou sept réponses possibles. Je le répète : poser les bonnes questions, sans que les réponses soient induites ou biaisées, sera sans doute le plus grand défi. Mais cela ne vaudrait-il pas la peine ?

Imaginons : le site est en ligne, le premier visiteur fait son apparition. Il s’inscrit, valide son identité, répond en toute intimité aux questions posées, comme l’on vote derrière un rideau, à l’abri de tous, et écrit sa vision de ce vers quoi l’humanité doit se diriger. SA charte. Et voici qu’arrive le second ! Il opte pour des réponses différentes, quoi de plus normal, sa trajectoire est autre, son présent différent, ses préoccupations particulières. Résultat : le texte final s’en voit modifié d’autant. Rien de compliqué ! Un outil statistique performant et de quoi contrôler l’identité de ceux qui se transforment au fil des questions en des rédacteurs d’un texte. Non pas seulement des citoyens face à la loi, à la constitution, des citoyens qui élisent des représentants qui, et on le voit mieux que jamais à la suite du fiasco de Copenhague, sont incapables de prendre des décisions désintéressées des enjeux nationaux (seraient-ils les derniers sur cette terre à penser en termes nationaux ?), mais des citoyens responsables, qui prennent en main leur destin et qui, parce que conscients qu’ils ont la possibilité désormais de constituer une couche de légitimité que nulle institution ne pourra contester, deviennent l’un après l’autre, l’un avec l’autre, des rédacteurs à part entière.
Puis viendra la dixième personne, qui remaniera à son tour le contenu de ce texte sans égal. Sera-t-il un adepte du toujours-plus-tout-de-suite et en faveur des armes nucléaires ? Soit, c’est un homme, ou une femme, et son droit le plus élémentaire : exprimer sa vision et que cette dernière soit strictement respectée.

Résultat d’un travail sans relâche de la société civile depuis des dizaines d’années : dans les pays où l’accès à Internet est limité, des associations locales joueront le rôle d’intermédiaire, de manière scrupuleuse et contrôlée. Qui mieux qu’elles pourraient le faire ?

Suis-je en train de délirer ou de simplement prendre acte que pour la première fois, les humains ont la possibilité de s’exprimer clairement sur des choix de société. Des choix essentiels.

J’aime à croire que nous ne laisserons pas passer cette opportunité. Demain, serons-nous cent rédacteurs, mille, cent mille, et plus encore ? Si oui, quel dirigeant pourra alors faire fi de ce mouvement démocratique sans précédent ? Nulle déclaration, nulle constitution ne pourra revendiquer pareille légitimité.

La responsabilité de rédiger collectivement et démocratiquement cette charte mondiale de civilisation incombe à tous les citoyens et ne peut se reposer sur les politiques. Elle est le fruit de la responsabilisation collective quant à l’unicité apparente de la vie humaine, en tant qu’accession à la conscience de l’être, et mise en pratique désormais envisageable de l’adage de Gandhi : les peuples doivent se nourrir de la conviction qu’ils ont la possibilité de contrôler l’exercice de l’autorité et de la tenir en respect. Plus le nombre de coauteurs sera grand à travers le monde, plus la légitimité de ce document sera incontestable ; la démocratie directe ne souffre d’aucun biais.

Son objectif sera atteint et la démocratie de l’éthique en passe de devenir vivante quand chaque décision politique annoncée pour optimiser l’avenir immédiat sera pesée par une autorité légitime à même d’en vérifier la pertinence et l’adéquation avec les grandes orientations en matière de politique de civilisation telles que mondialement rédigées, soutenues et défendues. Ses instances en devenir agiront au niveau local, régional, national et supranational.

Tout un programme… à notre portée.

Le savez-vous ? De plus en plus de chrétiens quittent le monde musulman…

Hichem. 23 ans. Lieu de résidence : Bethléem. Pour combien de temps encore ? Quelques heures. Quand je regarde mon père, quand j’observe ma mère, je les admire tout comme je les plains. Courage ou vie sacrifiée, je n’en sais rien. Je n’ai pas la réponse. Il y a du vrai dans l’un et dans l’autre. Connaissent-ils le bonheur ? Parfois, comme vous et moi. Etre heureux, c’est l’être un instant, et c’est déjà ça. Je suis de ceux qui pensent que l’on peut vivre des moments merveilleux dans un milieu hostile, dangereux, sans issue. Le condamné à mort, avant de passer à trépas, ne vit-il pas, lui aussi, son instant d’éternité, le rappel de ce sourire, celui de sa fille ou de sa femme, le souvenir d’une maisonnée radieuse où le futur existait et pouvait être rêvé ? Quant à croire que mes parents résident dans une ville qui leur permet d’imaginer une vie paisible, des lendemains plus heureux, ce serait vous mentir que de l’affirmer. Ils vivent dans un non lieu. Dans le passé. Et ce passé, paradoxalement, constitue leur unique raison de croire en l’avenir et de trouver la force, alors que le muezzin appelle les femmes et les hommes au recueillement, prière du matin, de se lever, de se laver, de se sourire, de saluer les voisins, bref, de faire semblant.
Moi, je suis trop jeune. 23 ans. Encore sur un pied sur le starting block, l’autre en l’air, bien en avant, décidé à fouler le socle de mon existence. L’enclencher. La faire démarrer. Go ! Un pas puis un second, qui me mènera loin de ma ville, de mon pays, de mon continent, qui déroulera devant moi et les monuments des plus grandes cités, et leurs universités, et leurs cafés, et la beauté de ces femmes que l’on peut fréquenter sans obligatoirement signer un accord pour la vie. Imaginez, à l’ère du Web, du tout accessible en un clic, comment me contraindre à passer ma vie à Bethléem ? Mais que disent Marc et Artur, mes acolytes que je ne connais pas mais que j’imagine volontiers, nés et perdus dans un village de la Drôme ou du Gros de Vaud ? Il est vrai… qu’ils ont la paix. Eux. Et que les arbres qui peuplent leurs forêts ne sont pas labourés par des bulldozers. Qu’à la différence de mes oliviers, ils naissent, poussent et croissent en toute liberté.
J’ai oublié de vous dire une chose. Je suis chrétien. Ceux qui penseront instinctivement Eh alors ? auront raison : cet attribut accessoire, un petit rien qui ne mériterait même pas d’être signalé. Chrétien, musulman ou juif, qu’en a-t-on à faire finalement ? Affaire privée, non ? A un détail près : je suis conscient que mon départ de Cisjordanie sera interprété et qu’il sera utilisé. Pas ma trajectoire personnelle, non ! tout le monde s’en fiche, mais assurément je deviendrai un chiffre, un parmi d’autres mais dont le tout ne peut être considéré comme anodin. Je rejoindrai les statistiques de ce groupe distinct, les chrétiens qui quittent le monde arabe et musulman. J’accentuerai la pente d’un graphique qui se prête à mille interprétations. Et que diront-ils de moi, les statisticiens ? Eux, rien. Mais les politiques, les journalistes, que feront-ils dire à mon départ ? Il se peut en effet que l’on dise de moi que je suis un chrétien de plus qui s’en va au loin rejoindre ses frères de foi, qui laisse aux musulmans ce pays dans lequel il ne se sent plus en confiance, plus en harmonie, plus chez lui. Auront-ils raison ? Pour partie, oui. Je l’admets volontiers, il n’est pas aisé d’être chrétien en Cisjordanie. Comment l’exprimer ? Tiens, cette photographie, elle en dira plus que mes écrits. Ma mère. Années 70. Institutrice. Tailleur sombre, léger décolleté, rien de bien affolant il est vrai, mais décolleté tout de même. Une jupe aussi, juste en-dessous des genoux. Quarante ans plus tard, ma mère a vieilli, c’est vrai, mais peu importe : elle sort voilée. S’est-elle radicalisée ? Est-elle devenue une fière supportrice du Hamas, une ardente défenderesse de l’empiétement du religieux sur le politique et le civil ? En rien. Elle s’oblige tout simplement, elle subit, elle supporte sans l’admettre une traditionalisation rampante que seuls, dit-elle, l’amour et la fraternité sauront sublimer. Parfois, je me dis que si elle avait été chrétienne, cela n’aurait rien changé. Elle se serait voilée. Et puis je ne peux m’empêcher de me rappeler que ma mère et mon père se sont unis alors que leur religion les distinguait, et pourrait aujourd’hui plus encore, les séparer. Et moi, si j’avais été musulman, si j’avais opté pour la confession de ma mère, m’en irais-je ? Aurais-je pris ce billet d’avion pour Londres et ses prestigieuses universités ? A moins que ne me soit uniquement réservés ces pubs et restaurants au fond desquels turbinent mille citoyens de seconde zone, ces Pakistanais, ces Indiens, ces Bangladeshis, cet Arabe que je suis ? Ou ai-je décidé de quitter ma terre uniquement parce que je suis chrétien et que vivre en territoire islamisant m’est insupportable ?
Je ne puis le nier, il y a quelque chose qui me lie à vous, femmes et hommes de l’occident. La foi ? Qu’en sais-je finalement ? Une envie de liberté, peut-être… De pouvoir vivre, souffler, pleurer et crier à mon gré. Alors je vous le demande, messieurs les interprètes de ces chiffres qui se lisent sur des courbes, qu’est-ce qui me distingue de mon voisin musulman ? Hassan. C’est son prénom. Abu Zayyad. Son nom de famille. Son âge ? Le mien. Sa coupe de cheveux ? Made in Manchester. Ses envies ? Vivre son âge, faire ses expériences, aimer, haïr, penser un peu et baiser beaucoup. Son rêve ? Me suivre. A tout prix. Fût-ce dans les soutes du MD11 qui m’envolera vers l’Angleterre. Mais Hassan ne partira pas. Parfois je me demande si son impossibilité de rejoindre l’Europe n’est pas simplement liée à son absence d’inscription dans une de ces courbes sacrées. En tant que musulman, il ne viendra pas nourrir les chiffres des chrétiens qui quittent le Moyen-Orient pour rejoindre l’occident. Il n’en a pas les papiers, ce n’est pas plus con que ça. Fils de déplacé à la suite de la guerre du Kippour, il attend comme mille autres de ses compatriotes que l’Etat israélien veuille bien lui remettre un papier d’identité. En attendant : Keep cool and shut up !
Je m’en irai sans lui. Mais je vous le dis, messieurs les faiseurs de fausses histoires, les conteurs d’une parodie d’Histoire qui oublie de considérer que les flux migratoires ne sont pas uniquement constitués de trajectoires individuelles, je m’en vais de Palestine parce que je ne peux plus y respirer. Parce que j’y crève à petit feu. Parce que je refuse que ma jeunesse soit sacrifiée au nom d’enjeux qui me sont étrangers. Quelle différence y a-t-il entre Hassan et moi ? Ou entre un Irakien chrétien qui par tous les moyens tente de fuir son pays et un Irakien musulman qui contacte ses cousins établis aux USA ou au Canada pour leur demander de l’aide, un visa, un boulot, une garantie, une porte de sortie ? Pourquoi aujourd’hui, et cette mention temporelle n’est pas anodine, pourquoi aujourd’hui les médias enquêtent-ils sur la fuite des chrétiens des pays arabes et musulmans ? Pourquoi distinguer ? Pourquoi une fois encore séparer, cliver, à droite les chrétiens, à gauche les musulmans ? N’est-il pas urgent au contraire de rassembler. D’entendre et prononcer ces simples mots : nous pouvons vivre ensemble.
Amman. Mes pas glissent sur le tarmac brûlant. Le triréacteur me fait front, il me nargue et me séduit, je sais que le bruit sourd de sa poussée m’emmènera vers des contrées qui me permettront de prendre un peu de distance. Avec moi. Ma famille. Mon pays. Ce tout que je quitte aujourd’hui.

Croisière. 43’000 pieds. C’est beau. Blanc et bleu. Magazine de bord, brèves quelconques, je tourne les pages. Un article retient mon attention : les femmes libanaises, y lit-on, sont les femmes qui au monde ont le plus recours à la chirurgie esthétique. C’est marrant, comme l’occident parfois tisse des liens. Regardez, nous dit-on sans l’exprimer, elles nous ressemblent, les femmes arabes, elles ne veulent plus vieillir. Et Hassan alors ? Certes, il ne souhaite pas faire de son nez arabe le modèle d’un appendice conforme aux normes européennes, mais est-ce une raison suffisante pour ne pas faire part de ce qui le rapproche de l’occident ? Pourquoi en certaines occasions seulement le regard admet-il ce qui nous rassemble, et je vous laisse juge de la prégnance du cas, et pourquoi de manière générale se focalise-t-il sur ce qui nous sépare ?

Quand sera-t-il possible de lire que musulmans ou chrétiens, nous ne souhaitons que quitter le sang pour nous aussi avoir l’opportunité de vivre notre vie. Que dis-je ? quelle prétention ! Imaginer la vivre, entrevoir cette île, la possibilité d’une île, même si je crains que l’auteur de ces mots ne soit guère de mon avis.

Le savez-vous ? De plus en plus de chrétiens quittent le monde musulman.

Je crois lire les titres de la presse du lendemain…

Liberté d’expression… et ses contraintes

Question sensible… et qui heurte a priori nos fondamentaux. Qui aujourd’hui remettrait en question cette liberté que tant de gens à travers le monde nous envie ? Sait-on encore la chance que nous avons de nous exprimer librement, de déclarer nos opinions sans craindre d’être muselé ou emprisonné ? Question de nantis donc ? De quelques privilégiés dont je fais partie qui par aveuglement, ou absence de conscience politique, oseraient mettre le doigt sur un point qui pourtant pose problème, comme l’on dit communément ?
Remettre en question, non, mais s’interroger. Et la liberté d’expression m’autorise ce travail d’introspection.
Mon propos : la collusion périlleuse entre d’une part le populisme qui se sert, et mieux que quiconque sans doute, d’un système démocratique établi dans lequel la liberté d’expression est affirmée et considérée comme un espace dont le champ n’est qu’en de très rares exceptions défini, et d’autre part la dépolitisation grandissante des citoyens, cette dernière étant également le produit d’une démocratie plus entendue et vécue au quotidien comme un espace de libertés individuelles que comme une véritable cité au sein de laquelle des choix doivent être pris de manière consensuelle.
Que retenons-nous au quotidien de la démocratie ? Comment la vivons-nous ? Certes, il existe les élections, la représentation, dans de rares pays dont la Suisse fait partie, l’expression directe de ses choix et ainsi la possibilité donnée au citoyen de « gouverner » sans l’intermédiaire représentatif. Toutefois, au fil de la journée, la démocratie n’est-elle pas bien plus la possibilité de pouvoir boire un verre accompagné d’une femme à une terrasse, prier ou refuser de se marquer du signe de la croix ou encore de se rendre dans une mosquée pour communiquer avec le Sacré, s’habiller en noir ou en jaune, vêtu d’un short ou d’un manteau gothique ? Eternel débat entre la liberté des anciens – les libertés politiques, et la liberté des modernes – les libertés individuelles. Toutefois, il convient de relever deux points :
  • Les libertés individuelles ne seraient pas ce qu’elles sont aujourd’hui si les libertés politiques, et donc la démocratie en tant que régime les ayant rendues possibles par le débat public, n’existaient pas ;
  • L’essor des libertés individuelles, rendues possibles par l’existence d’un cadre dans lequel règne un certain nombre de libertés politiques, s’est fait au détriment de l’intérêt pour ces dernières, d’où une situation paradoxale : nous sommes désormais plus attachés aux conséquences de la démocratie – les libertés individuelles – qu’aux conditions les rendant possibles.
Qu’il est facile pour le démagogue de s’approprier ce terrain ! Imaginez ! face à lui, des femmes et des hommes qui, du fait d’une jouissance sans précédent des libertés individuelles et d’un environnement dans lequel citoyen et consommateur se confondent aisément, se sont peu à peu désintéressés de la chose publique. Des fondements mêmes de ce qui rend l’existence de ces libertés adorées possible ! Du pain béni. Ils ne veulent plus réfléchir, trouvons-leur des solutions dignes de leur degré de préoccupation. Et quelles sont-elles, ces solutions, quand la complexité est éludée, quand les raccourcis supplantent le raisonnement ? Sur quoi se fondent-elles ? La crainte et nos instincts premiers, a fortiori celui de la préservation.
Tel le ver dans le fruit, le populisme grignote puis ravage, pour finalement prendre possession d’un environnement creux dans lequel il règne en maître.
Le récent référendum en Suisse sur la question des minarets en est une démonstration probante. Et dangereuse. Si nous avions eu une conscience politique plus mûre, le populisme aurait-il une seule chance de scinder le débat en d’absurdes questions de choix ? Oui ou non aux minarets ? De faire grandir en nous la marque de l’altérité pour ne faire de celle-ci que l’unique prisme à travers lequel nous regardons l’autre ? Faire du musulman l’étranger dont on se méfie parce qu’on ne le connaît pas, l’objet de méfiance, de crainte, et qui par ce malheureux abus de nos facultés de préhension des enjeux sociétaux se voit privé, officiellement en Suisse mais dans l’intimité de chacun sur un périmètre bien plus large, d’un des attributs de ce qui est pour lieu un lieu de culte ?
Assurément non. Nous nous serions demandé : que sont les musulmans ? Des femmes et des hommes. Qui partagent une autre foi que celle des chrétiens, des juifs, des hindous ou des bouddhistes. Allons à leur rencontre, parlons-leur, apprenons-les, donnons-leur envie de venir à nous. Parlons-leur de nos préoccupations, de ce que l’islam voit aussi naître en son sein, de ces différents groupements qui heurtent l’attachement que nous avons aux libertés individuelles. Osons leur dire que l’islam constitue également aujourd’hui un terreau favorable à une forme de radicalisation. Et voyons ensemble comment lutter contre cette dérive qui entache et l’islam et les relations entre l’occident et le monde musulman.
Au lieu de cela, nous avons voté… Nous avons donné le champ libre à celles et ceux qui abusent de notre immaturité politique.
Nous nous sommes prononcés sur un vol de la pensée.
Liberté d’expression… et ses contraintes… Devrons-nous par conséquent encadrer les questions qui peuvent être soumises au peuple, en référence notamment à des principes unanimement admis? Contraindre la liberté d’expression, et ce dans le but que les usurpateurs de la pensée soient à leur tour muselés ? A mon sens, la question mérite d’être posée.

Suisse malgré elle…

Fustigée. Critiquée. Montrée du doigt. L’exemple à ne pas suivre. Honteuse. Belliqueuse. Compromise, comme elle le fut voici soixante ans, alors que l’or juif remplissait allégrement les coffres de celles qui furent récemment renflouées par l’Etat, bien que la compromission revête désormais un visage radicalement différent. Il n’est plus question de silence, d’accord tacite, de mieux vaudrait pas, mais d’une expression sans concession : celle du peuple.
Le peuple suisse a dit oui. Oui à la négation. De la tolérance, du respect, du droit pour les musulmans de prier dans un lieu qui leur ressemble et quitter enfin les sous-sols pour voir signifier leur foi dans ce que certains ont assimilé à des missiles. Le peuple a été floué. Peut-être. Peut-être pas. Tel n’est pas mon propos ce soir.
Lequel alors ? Fustigée, critiquée, montrée du doigt, l’exemple à ne pas suivre, honteuse. Telles furent les premières observations des politiques sur l’ensemble du territoire européen. Quant aux autres, notamment ceux du monde musulman, remarquons tant la juste fermeté que la mesure de leur propos. Mais qu’ont-ils dit, nos dirigeants à nous ? Vous le savez tout autant que moi, et la Suisse, comprenez ses représentants, tente aujourd’hui par mille moyens improbables de réparer, de contextualiser, de relativiser, d’expliquer, de se faire pardonner.
Demain, ceux qui fustigent, critiquent, vocifèrent et montrent du doigt pèseront leurs mots, modèreront leur jugement, bref, suivront cette foutue opinion. La Suisse bouc émissaire, pensez ! quelques jours encore, quelques semaines, et toutes et tous seront contraints d’aborder d’une manière ou d’une autre le problème que les citoyens Suisses durent affronter dans l’isoloir. Pour une raison simple, et il semblerait sain de l’admettre : Hutington n’a sans doute pas raison, mais putain ce que ses mots sont prégnants. Ils y croient, non pas seulement les Suisses, mais également les Français, les Allemands, les Anglais, les Belges, les Ce-que-vous-voulez, à ce maudit choc des civilisations ! L’islam est nocif ! Expansionniste ! Aux oubliettes cette laïcité dont nous ne cessons de nous réclamer : nos fêtes sont chrétiennes, nos repères le sont, la croix est omniprésente, le Père Noël viendra dans sa 2CV décorer ces arbres que nous ne savons que couper et jeter, mêmes les vaches sont chrétiennes, bruyantes et fières comme les clochers arrogants des villages alpins.
Ici, on ne dit pas ; on vote.
Suisse malgré elle.
Peut-on décemment reprocher à la Suisse sa démocratie directe ? Que dire alors du vote représentatif, qui a pour but ultime de mettre au pouvoir des femmes et des hommes qui se voient contraints de centrer leurs programmes  sur l’incongruité du court-terme, exigée par les impératifs de l’élection, alors que le monde n’a besoin que d’une chose : son strict opposé, le long-terme, l’impératif de donner sens à notre commune existence. Le peuple serait-il plus à même de voter « intelligemment » lorsque des représentants doivent être élus que lorsque l’opportunité lui est donnée de s’exprimer directement sur la légalité de l’exportation d’armes, sur la réforme de l’assurance invalidité ou encore, au niveau local, sur l’adéquation d’un plan d’urbanisme proposé par une municipalité ? Faux débat.
Pourtant, la démocratie directe se voit aujourd’hui confrontée à une limite qu’elle n’avait elle-même pas imaginée : le cynisme. De ceux qui simplifient à outrance, stigmatisent au lieu de rassembler, le tout dans un but inavoué : diffuser leur crainte et leur haine de l’étranger par une subtile manipulation de la population. UDF, UDC, les livres d’Histoires sauront vous citer.
Suisse prisonnière. Suisse qui deviendra modèle. Pour le pire. Vous autres politiques Européens (ceux qui resteront fidèles à eux-mêmes se reconnaîtront) qui vous êtes érigés en défenseurs des droits fondamentaux, de valeurs telles que le respect, l’accueil, la multi culturalité, demain, puisque vous êtes au pouvoir, vous vous alignerez. Vous vous réunirez, constaterez que les sondages sont contre vous, que les Suisses ne sont pas les seuls moutons noirs et, triste vérité, qu’une majorité des Européens considère que les mosquées n’ont pas à être érigées en terre d’Europe, fussent-elles muettes, et alors, aurez-vous vraiment le choix ? De dire non ? Je vous le souhaite. Toutefois, je vous imagine plutôt plier face à cette opinion fabriquée qui n’a pour consistance que votre prétention à diriger ceux que vous entendez représenter.
Vous aurez tort. Bien sûr. Comme les Suisse se sont laissés berner. Vous seuls toutefois en serez responsables. A vous d’assumer ! Puisque vous remettez en question un volet de la démocratie , celle que l’on dit semi-directe, alors par ailleurs que vous la prêchez au monde, cette démocratie, fût-ce à l’aide du sifflement des balles. Votre refus insensé de comprendre que le monde a changé, que le Métissage est, qu’il sera et que lui seul nous évitera les conflits que nous avions pourtant jurés de ne jamais répétés.
Court-terme… de votre pensée. Long-terme… de la conflictualité.

Minarets vus du lendemain

2059. Septembre.
Je m’appelle Ahmed. J’ai 28ans. Je suis Egyptien. Par ma mère. Mon père, lui, était Jordanien, mais je ne l’ai pas connu. J’ai bien tenté, à une reprise, de me rendre à Amman, afin de le retrouver. Vous le connaissez ? Ce nom vous dit quelque chose ? Les réponses furent les mêmes et n’eurent qu’un seul effet : l’errance dans les rues de la capitale jordanienne. 
Pour la première fois, je suis en Suisse. Pour mon travail. C’est beau. C’est vert. C’’est… riche. Oui. Je n’entends pas par-là que les citoyens de ce pays sont fortunés, mais que la nature est généreuse à leur égard. Et que ces femmes et ces hommes on su en tirer profit, sans toutefois la dominer au point de l’asservir. L’eau, les pâturages, le passé, l’héritage, les savoirs scientifiques et technologiques, bref, l’idée d’une civilisation qui a su grandir au fil du temps, se créer un paradis là où certains auraient cru que seuls les vaches avaient de quoi s’épanouir. 
Samedi. Congé. Comme dans mon pays. CFF. J’achète un demi-tarif, il paraît que ça vaut la peine. Si on veut voyager. Ça tombe bien, je ne commence mon emploi que mercredi. La Suisse est un petit pays, quatre jours se présentent à moi pour découvrir l’ouest et le reste, les francophones et les germanophones, le plateau et le Jura, les Alpes, les glaciers, les villes et les campagnes, et peut-être, avant de rejoindre Genève mardi soir, le Tessin et son parfum latin.
Tickets en poche, le wagon à double étage longe le Léman. J’y vois cent voiliers naviguer au gré de la bise, ce vent étrange qui souffle du nord-est et qui annonce, m’a-t-on dit, le bleu du ciel et les gants de laine. Nyon, Morges, Lausanne. Ma première halte. Je gravis le Petit-Chêne, quelle ville ! quelle dénivellation digne des pistes les plus noires, parcours la place Saint-François, foule de mes pas anodins les ruelles piétonnes, bois un café à une terrasse chauffée au Vert, apprends mes premiers mots de français, bonjour et merci, c’est déjà ça.
Puis Berne, La Fédérale, son centre de gris-vert vêtu, l’absence de quatre roues, sa jeunesse, son musée Einstein, enfin je comprends un peu mieux ce que veut dire cette foutue relativité.
Zürich. Il paraît que dans le passé, il y a près de quatre-vingt ans, une tentative unique y fut menée : réserver à celles et ceux qui se droguaient un espace donné, un lieu où ils pouvaient en toute dignité s’adonner à celle qu’ils ne savaient refuser. La brune. Ce fut un désastre, m’apprend un homme âgé. Je me dis toutefois que cette terre doit être synonyme de tolérance pour tenter pareille expérience. 
Je laisse finalement tomber le Tessin pour me prélasser volontiers dans les allées du musée des transports de Lucerne. Boeing 707. Un vrai. Avec ses quatre réacteurs, fiers et arrogants, ils me paraissent encore fumer d’une envie toute transatlantique.
Il est temps pour moi de rejoindre Genève. Je n’aurais pas vu la Jungfrau, ni le Cervin, mais peu importe, je vis dans ce pays désormais. J’ai tout mon temps. Les kilomètres s’enchaînent, les prés suivent les villages et les villages annoncent les prés, tout comme les clochers me rappellent sans cesse que je suis en terre chrétienne. Soudain, je réalise que je n’ai vu aucun minaret. Ai-je remarqué une mosquée ? Il doit y en avoir pourtant, je ne saurais remettre en doute le caractère œcuménique de ce pays. De mon pays. De ce deuxième pays qui est désormais mien. Ne me dites pas que les mosquées ne sont ici que de sinistres salles de gymnastique, que les gens de ma confession n’ont pour lieu de culte que des hangars ou des appartements privés ? Qu’est-ce qu’une église sans clocher ? Une synagogue sans Yahvé ou un temple bouddhiste sans Stupa ?
Je consulte le Web : plus de cinq cents mosquées sont recensées en Suisse. Quatre minarets. Pour le voyageur que je suis, aucun. 
Je repense à ma ville. Le Caire. Mais à Amman aussi, Jérusalem, Damas, Istanbul, combien de villes du monde arabe et musulman au sein desquelles les églises et leurs clochers reposent en paix ? Que s’est-il passé, dans ce pays qu’est la Suisse, là où je viens m’établir ? A quelques exceptions près, mais faut-il les prendre pour modèle ou au contraire ignorer leur aveuglement pour les inciter à l’ouverture, je ne connais pas de pays musulmans où des églises n’ont pu être édifiées.
Il est vrai que l’on m’a conté un temps où l’Islam accouchait malgré lui d’un enfant mal-aimé, par les musulmans plus que tout autres, un temps où l’Islam prenait un isme malheureux, confusion absurde mais toutefois vécue par celles et ceux qui se sentaient menacés. Pour autant, ne me dites pas que vous, les Suisses, les pacifistes, les négociateurs, les intégrateurs nés, avez interdit la construction de minarets ? 
2059. Je ne puis chasser au loin ces pensées qui m’assaillent. Je ferme les yeux, visualise les centres urbains des capitales arabes et musulmanes, rien n’y fait : les églises sont présentes. Immuables. Témoins d’une foi que je ne vis pas mais dans laquelle je me retrouve partiellement. Je ferme les yeux, visualise les centres urbains de ces villes parcourues pour la première fois, je n’y puis rien : les mosquées sont absentes. Fragiles. Altérables. Témoins d’une foi qui se voit contrainte à l’anonymat. 
Suis-je le bienvenu ?