J’ai vu notre terre

Elle était couchée sur la poussière, son dos contre la pierre, l’ombre d’un olivier mutilé protégeant la moitié de son corps du soleil blanc. Nur avait refusé de voir jusqu’à cet instant. Elle observa son abdomen, entre les plis elle aperçut le petit trou, noir à l’intérieur et rouge sur les côtés. Bientôt l’orange du textile allait être noyé par le garance baveux, plus tard la terre pomperait son sang et les insectes s’en régaleraient. Personne ne viendrait la chercher, Nur le savait. Je vais crever ici, pensa-t-elle doucement. D’abord, elle n’avait pas compris. Un coup, violent, venu de nulle part. Puis le bruit, sec et froid. Projetée contre le mur du moulin abandonné, bien avant le mal qui viendrait ensuite, Nur s’était évanouie. La douleur l’avait ramenée à la vie ; pour un instant seulement. Alors elle saisit. D’instinct elle mit ses mains à son ventre, le chaud qui en coulait l’effraya. Elle avait bien vu faire Ardina dans la nuit, ce n’était pas la première fois qu’elle voyait une blessure par balle, compresser, panser, surtout ne pas relâcher, et après ? Un bras ou une jambe, ok, elle aurait pu se faire un garrot, serrer jusqu’à en chialer, se relever et trouver de l’aide. Mais à quoi bon comprimer ses viscères perforés ? A quoi bon asphyxier son corps de ce sang qui ne demandait qu’à s’en aller ?
Nur releva la tête, la douleur avait fini par s’estomper. Par l’anesthésier. La colère était passée. Mais qui avait pu la viser ? Quelle menace représentait-elle ? s’était-elle demandé. Elle ne faisait que passer dans le champ de son père, en paix elle allait. Puis elle avait compris et séché ses larmes. Une balle perdue. Un vulgaire morceau de plomb tiré de la tour de Netzarim ou par un fedday planqué derrière une ruine ferait d’elle une victime de plus, une martyre comme ils disaient. Ainsi en allaient les vies à Gaza et après la vie la mort. D’abord la terre transformée en désert et ensuite les femmes et les hommes qui de leurs rêves brisés nourrissaient ce qu’il en restait. Nur relâcha la pression sur son ventre, regarda ses paumes et sur elles le sang sec et visqueux au milieu, c’est comme si le trop-plein de rouge qui ruisselait entre ses jambes et tout contre son sexe emportait avec lui l’injustice et sa rage et ses cris. Quelques fourmis curieuses vinrent sentir le liquide brun, Nur se dit qu’il était à leur goût, très vite elles furent des dizaines puis une colonie tout entière, formant de minuscules boules de terre noires qu’elles roulaient de leurs pattes étranges vers l’ailleurs. C’était donc vrai, la vie perdurait, bien après la mort. Nur allait mourir et pourtant persistait avec elle un cycle éternel. Je ne veux pas que l’on me trouve, pensa-t-elle. Non ! qu’on me laisse ici, dans le champ de papa. Demain je serai un olivier et tu viendras me voir, tu prendras soin de moi, tu tailleras mes branches, gentiment, comme tu le fais toujours, dans le secret tu me parleras et je te donnerai mes fruits et mon amour et tu m’enlaceras. Je sais, après maman, ce sera dur pour toi. Mais tu verras, ça va aller. Tu me laisseras ici, d’accord ? Je ne vais pas sécher comme une vieille racine au soleil, non, je vais devenir autre chose, ni m’en aller ni être la même, la fille que tu connais et chéris tant, juste autre chose. Surtout ne m’enterre pas là où les gens pleurent et marchent la tête basse, creuse un trou et jette-moi là. Je veux que mon corps soit utile à cette terre qui se meurt, juste un linceul blanc, rien de plus, vite il s’en ira.

Un Martin triste se posa à quelques pas, Nur y vit un signe, une réponse. Elle savait désormais. Non elle n’allait pas rejoindre les cimetières et leurs morts puants, son père la trouverait et exaucerait sa dernière volonté. Une patte relevée, tel un braque à l’affût, l’oiseau l’observa de ses yeux noirs et autour de ses yeux le jaune qui brillait dans le jour naissant, rassuré il fixa les points vivants qui travaillaient et transportaient en bande le brun qui boulait. Quelques minutes avaient suffi pour que toute la chaîne alimentaire se mette en place, pour que la vie reprenne le dessus et toujours ait le dernier mot. Sans doute un rapace volait-il là-haut, et après lui, une fois au sol et repus de la chair déchirée, un chien errant osant s’attaquer aux serres élimées. Le Martin avança prudemment, Nur l’ignora, heureuse de le voir picorer de son bec jaune et fin les fourmis excitées. Je suis vous, se dit-elle en expirant profondément.
Elle déchira le tissu, vit pour la première fois sa plaie, à peine plus large que la tête d’une punaise, le rouge la quittait d’un flux continu. Elle en avait vu, Nur, des artères perforées qui pissaient par jets. Deux ans qu’elle bossait comme instrumentiste au Croissant Rouge, les derniers mois avaient été riches d’expériences. De morts et de vivants. Autant de miraculés sauvés par les mains de médecins épuisés qu’il fallait encore et encore éponger, coulant de toute leur sueur pour stopper le sang. Cet écoulement lui sembla toutefois nouveau, comme étranger, elle se vidait en toute tranquillité, tel un robinet que l’on aurait oublié de fermer, dans le silence absurde de deux ennemis qui avaient tacitement décidé de remettre leur hostilité au lendemain. Nur mit sa main juste en-dessous de la déchirure, elle sentit le chaud sur ses doigts, elle regarda, elle le trouva beau. Un frisson parcourut le haut de son corps, ses forces s’en allaient. « Je vais mourir, dit-elle à l’oiseau qui piquait heureux les fourmis qui fuyaient. Oui papa, tu seras en colère, ne t’éloigne pas de la maison, ils tirent et tuent tout ce qui bouge, tu m’avais dit. Pardon papa. Ne m’en veux pas. Et s’il te plaît, ne sois pas triste, pas trop longtemps, tu me connais, je ne regrette rien. Si c’était à refaire ? C’est ainsi papa, on ne décide pas, c’est toi qui me l’as appris. Ce matin, j’ai voulu voir la mer, les champs et les arbres, tu sais, ce vieil olivier bombardé qui tient fier et droit, imperturbable face aux hommes et leurs machines qui cassent et déracinent et finissent par tuer. Il est là, devant moi. Amputé, blessé, comme moi il est troué. Il vivra. Et avec lui tu me retrouveras. Oui papa, je vois les hommes. Ils souffrent et meurent pour d’autres hommes, pour eux ils ne comptent pas. Ici et là-bas, chez nous comme de l’autre côté de la frontière, ils sont tous jeunes et beaux, comme moi désormais, demain ils mourront. C’est ainsi, papa. C’est ainsi. J’ai vu les vagues et en elles le bleu et le blanc qui se mélangent, j’ai vu le vert des olives qui bientôt donneront l’huile et le sourire sur nos lèvres, j’ai vu le jaune du matin et le soleil qui brûle les yeux et rougit les piments qui brûlent nos gorges et nous font pleurer et rire tous ensemble, j’ai vu notre terre et avec elle le lendemain, je vois maman, tu sais, elle me prend par la main. Je regarde autour de moi et je vois la vie, la vie et encore la vie. Ne pleure pas papa. Je meurs libre. »

I am twice the man you are

1’396. Ashraf les avait comptées, et recomptées. Encore et toujours, sans jamais s’arrêter. Comme s’il eût fallu contrôler. Sorte d’archive qu’il devenait. Petites et grandes, rondes et rectangulaires, certaines servaient de support, les autres, presque des cailloux, comblaient et les espaces et le ciment effrité. Pour tout nouvel entrant, elles n’étaient qu’une sommes empilée, semblables et grises et blanches et vieillies par les ongles qui grattent et qui crient. Lui aussi ne s’y était pas intéressé, les premiers mois ; depuis, il le savait : seules leurs différences avaient permis l’érection de cette composition. Ashraf les connaissait désormais par cœur. A certaines, ses préférées, il leur avait donné un nom. La belle, la brune, le ronde, la jolie, la cassée, la carrée, la pointue, la tordue, la zébrée, autant de prénoms inventés et qui pourtant, Ashraf le sentait, témoignaient d’un passé dont il était l’unique présent.

C’est à partir du quatrième mois qu’Ashraf s’est mis à les compter. Les premiers jours, il s’était dit : c’est une question d’heures. Au bout d’une semaine, il comptait en jours. Dès le quatre-vingt-treizième jour, sans vraiment savoir pourquoi, Ashraf le comprit : il faudrait compter en années. C’est ce jour-là qu’il s’est dit, à voix haute, s’adressant à la pointue : « soit tu deviens mon amie, soit je me fracasse le crâne contre toi ». Les pierres ne répondaient pas, Ashraf le savait, pourtant il lui avait semblé entendre une réponse. Un accord. Tacite. Sourd. Comme un souffle froid dont lui seul avait ressenti le frisson réconfortant. Alors il en avait fait ses alliées. Elles aussi avaient été arrachées à la terre, des hommes étaient venus et les voici entassées, par une main étrangère à jamais terrassées. A bien les regarder, Ashraf se trouva chanceux, oui, de l’espoir il restait. Leur sort était scellé, mais le sien ? Qu’en savait-il finalement ? Demain, peut-être, la porte s’ouvrirait. Combien de fois s’était-il laissé abuser ? Des bruits de pas, un homme s’arrête, une clef cherche et finit par trouver, mécanisme rouillé et avec lui le bruit de la clef qui tourne et actionne… toujours les mêmes yeux qui vérifient l’emplacement du prisonnier par le large judas sécurisé, la même trappe pivotant sur les charnières et au travers d’elle des doigts qui glissent sur le sol et au bout des doigts un petit plateau rond contenant la ration de la journée. Des visites, il n’en avait pas reçues, seuls ses geôliers étaient venus le chercher pour l’interroger. Les trois premiers jours, Ashraf avait refusé de manger. Ils comprendront, je n’ai rien à me reprocher, s’était-il dit. Très vite le quatrième repas et la nécessité de survivre, oui, vivre et vivre encore pour leur montrer et leur prouver. Etait-ce cela, qui avait changé, au quatre-vingt-treizième jour ? Peut-être, se disait Ashraf en s’adressant à la brune, peut-être oui, quoi que je fasse, ils s’en fichent. Ça ne tient qu’à moi. A moi. Surtout se taire. Et nier.

Ashraf s’agenouilla, déplia ses bras et les plongea dans le bidet qu’il lui servait de fontaine et de lavabo et de cabinet. Il avait trouvé son rythme. Et avec lui un minimum d’hygiène. Dès le lever, Ashraf buvait. Un litre, plus, il n’en savait rien. Il buvait jusqu’à l’épuisement. Pause. Puis venaient les exercices. Pompes, cinq vingtaines ; abdos, trois cents. Rien de plus efficace pour faire descendre les selles le long de ses viscères. Les expulser. Une fois par jour. Les observer. Fermes et brunes, aucune trace de sang, pas de noir, ni de vers, soulagement. Quelques gouttes d’eau suffisaient à le nettoyer. Surtout, ne plus boire avant la nuit, l’eau du riz et des tomates suffirait. Pause. Et avant de compter ses amies, prier. Bien dix ans qu’il ne s’était plus adressé à Dieu. Si je m’adresse aux pierres, je peux bien me confier en Dieu, s’était-il dit, conscient toutefois que seule la peur de ne plus voir Nour avait ranimé sa pratique de la prière. Avait-il foi ? Croyait-il vraiment en Allah ? Ashraf chassa ses doutes et se mit à genoux. Que Dieu la garde. Que Dieu me garde. Point.

« Debout ! » hurla une voix.
Ashraf se leva d’un trait, se retourna. Une bouche et des poils noirs autour des lèvres s’éloignaient lentement du judas, son sang se glaça. Son corps se rétracta, lui aussi reculait, tout contre les pierres. Bien quinze jours qu’il n’avait pas subi d’interrogatoire. Tais-toi, se dit-il en secret. Une clef racla la serrure principale, la porte s’ouvrit. Tais-toi.
« تَفَـضَّل » dit la voix.
Ashraf ne comprit pas. A qui s’adresse-t-elle avec tant de politesse ? se demanda-t-il, les pierres froide dans son dos et derrière les pierres cette autre prison dont il avait été arraché six mois plus tôt. Un homme se présenta au seuil de la cellule. Palestinien. Barbu, cheveux courts, grand, mince, un bel homme. Mais de tout cela Ashraf s’en fichait. Seul importait le croissant rouge bien en vue sur son torse.
« Bonjour, dit l’homme. Puis-je entrer ?
- Bienvenue » répondit Ashraf.
L’homme sourit, encore capable d’ironie, bon signe, se dit-il en entrant. Il remercia le surveillant, la porte se ferma sur les pierres et l’inconnu. Ashraf lui fit signe de s’asseoir sur le matelas fin à même le sol, l’homme accepta. Il s’appelait Moncef, travaillait pour le croissant rouge, enfin le CICR mais depuis quelques temps il devenait difficile de rentrer dans les prisons avec la croix rouge en plein milieu du tronc, le croissant rouge, oui, c’était mieux ainsi. Moncef lui expliqua en vitesse son boulot, sa mission dans les prisons, le droit pour tout prisonnier d’être entendu par une instance neutre, même si dans le cas d’Ashraf, c’était un peu particulier.
« En général, nous visitons plutôt les Palestiniens prisonniers en Israël, expliqua-t-il, les prisonniers politiques. Dans ton cas… c’est un peu différent. Tu es ici, mais pour des raisons qui nous ont semblé mériter notre attention.
- Merci… cela fait six mois, oui…
- Nous faisons ce que nous pouvons, avec les autorités que tu connais, recadra Moncef.
- Que sais-tu des raisons, comme tu dis, de mon incarcération ? demanda Ashraf, méfiant.
- Que tu es accusé de fornication avec une femme, une Gazaouite, qui a délibérément quitté le territoire avant d’être arrêtée. Avec la complicité d’un étranger qui lui aussi est parti avant d’être pris. D’après ce que nous savons, il n’a pas fui, il est simplement parti, à temps manifestement.
- Et cela ferait de moi un prisonnier politique ?
- Oui et non. Si tu es athée et si tu as agi par conviction, nous pourrions en effet…
- Parce qu’il faut ne pas croire en Dieu et le revendiquer pour aimer ? coupa Ashraf.
- Je ne suis pas là pour te juger, encore moins t’extirper des aveux, précisa Moncef. Mon boulot est de savoir si tes droits sont respectés. Et cela dépend de toi. Malheureusement.
- Avouer pour que tu puisses m’aider, c’est ça que tu me conseilles ? demande Ashraf, les deux yeux fixés sur ceux de l’homme au croissant.
- En quelque sorte…
- Tu sais ce qu’il m’attend si j’avoue ? lâcha-t-il, en se levant d’un bond. Tu le sais ? Tu te rends compte de ce que tu es en train de dire ? » lui asséna-t-il.
L’homme encaissa. Il venait de se prendre un gauche en plein foie, il le savait, il était touché, un genou à terre. Qu’avait-il à lui proposer, finalement ? De parler ? De tout balancer ? Et après ? Alors oui son administration pourrait réclamer, faire acte, relancer et faire remonter le cas, à Genève s’il le fallait. Mais lui, l’homme, le prisonnier ? Qu’allait-il advenir de lui ? Son crime délié, Moncef le savait, Ashraf le redoutait : le Hamas allait en faire un exemple. A ne pas suivre. A fuir. Et le CICR de protester formellement contre le châtiment, a posteriori, comme toujours, fût-ce la mort.
« Tu peux retourner de là où tu viens, merci » déclara Ashraf, d’un ton neutre.
Moncef se leva, ouvrit la bouche.
« Oui, on me nourrit, coupa Ashraf, mal mais on me nourrit, et j’ai de l’eau à boire, celle dans laquelle je chie mais ça me va, je fais avec, je bois. Tu peux y aller, merci » conclut-il, la main posée sur la pierre fendue. Elle le comprenait, Ashraf en silence la remerciait.

L’homme frappa à la porte noire et lourde, il ne se retourna pas jusqu’à ce que le geôlier vint le libérer. A peine l’homme parti et avec lui la porte verrouillée, Ashraf s’effondra sur son matelas. Nour avait pu leur échapper ! الْحَمْدُ للَّهِ ! Comment avait-elle quitté la Bande de Gaza ? Par Erez ? Impossible ! Ne restait que Rafah. Et ses tunnels et avec eux au loin vers la lumière l’Egypte et après l’Egypte l’inconnu, l’occident peut-être ? Nour était donc en Egypte, au Caire sans doute, Ashraf se souvint qu’elle y avait de la famille. Dieu soit loué !
Puis il réalisa.
Mais cela ne comptait pas.
Nour avait pu échapper à la faux qui rase les rêves et avec eux les individus qui les portent, qu’elle vive ! Oui, qu’elle vive ! Jamais il ne la reverrait, Ashraf le savait désormais. Plus jamais il ne pourrait embrasser ses mains et ses seins, tenir son visage entre ses mains et le regarder encore, le toucher et de ses lèvres le goûter. Mais ce plus jamais, oh non, ils ne pourront pas me l’enlever, jura-t-il aux pierres qui le regardaient. Nous avons fait l’amour ! Oui, l’amour ! Dans le lit d’un étranger qui a bien voulu s’en aller quelques heures et se faire discret, nos corps se sont mêlés et nos âmes se sont aimées. Et dans nos cris nous nous sommes dit oui et par nos bruits nous vous avons dit non. Non comme je vous dis merde aujourd’hui.

Ashraf se leva, se dirigea vers la porte de sa cellule et frappa de ses poings le bois noirci par les années. La clef tourna dans l’orifice du judas :
« Qu’est-ce que tu veux ? lui dit la voix.
- Tout vous raconter ! Oui, tout vous dire ! Comme ce fut bon ! Oh putain que ce fut beau ! Te le cracher à la gueule, à toi, à vous, oui, vous tous qui êtes là. Et les détails vous donner. Si vous saviez, comme ce fut bon. Si seulement vous saviez… »

La cafetière

Hichem s’était levé de mauvaise humeur. Rien n’avait fonctionné comme ils l’avaient espéré, le son, la lumière, ils avaient même eu droit à une panne du générateur en pleine coupure de courant. Hichem le savait, l’incident avait eu des conséquences bien plus graves qu’un groupe interrompu dès le deuxième titre, un mec sur le billard ne s’en était pas relevé, deux balles dans le bide et une en plein cou qu’il avait pris, autant dire que la respiration artificielle devait jouer son rôle durant l’opération. Le chirurgien de garde avait tout essayé, en vain. Sale coup, c’était sa première nuit, à la nouvelle. Mais quand même, c’est pas de bol, se dit Hichem en retombant sur le lit à même le sol. Trois ans et enfin une scène qui veut bien de nous ! Un morceau et demi qu’on a joué… Dans le noir et dans le plus grand silence le public clairsemé s’en était allé. Si bien qu’une fois l’électricité de retour, Hichem et ses deux amis s’étaient retrouvés face à une salle vide, ne restait plus qu’à tout remballer et se tirer. Fait chier… Hichem regarda son ventre, ses bras, la peau de ses cuisses et les deux bourrelets qui s’évadaient des deux côtés de son slip gris, faut que je maigrisse, décida-t-il. Il s’encouragea, les deux talons fermement plaqués contre le matelas, le poing droit planté derrière lui. Il déplia d’un geste sec son bras droit, ses orteils touchèrent enfin le carrelage blanc, encore un effort et il fut debout. Hichem n’avait pas vraiment le profil du coin. Roux et le visage parsemé de pointes orange, sa peau était blanche, presque diaphane, sa carrure celle d’un demi de mêlée irlandais, la taille en plus, le dur des muscles qui retiennent, poussent, brûlent et font un mal de chien en moins. Il avait suffit de quelques années, trois au rythme de vingt kilos par an pour qu’il perde et ses abdominaux et ses pectoraux, l’ensemble, ses fesses et ses cuisses aussi, peu à peu dissimulés derrière une graisse qu’il imaginait de la couleur de ses cheveux. Foutu job, se dit Hichem en allumant le gaz. Il n’avait pas que des inconvénients, ce travail, c’est vrai, il avait fait son trou, petit à petit, tout le monde l’appréciait, du directeur aux ambulanciers, mais bon, assis toute la nuit à dire ici ou là et répondre au téléphone entre deux keftas, ça n’aidait pas. Avait-il eu le choix ? Fallait bien bosser. Voilà trois ans que ses parents lui avaient ordonné de mettre un terme à son groupe, les Gaza Mother Fuckers qu’ils l’avaient appelé, « tu as perdu la raison ! avait crié son père, tu arrêtes ou tu quittes cette maison ! » Hichem avait pris sa guitare et avec elle son indépendance. Fuck them ! il avait pensé, fort, dans les escaliers. Mahmud, chanteur et bassiste la nuit, fleuriste la journée, lui avait fait une place dans son studio, un matelas jeté au sol, tu es chez toi, أخي. Trois ans que ça durait. Hichem n’avait pas à se plaindre, il avait un toit, il était toutefois plus proche de la trentaine que de ses vingt ans. Ses amis d’enfance étaient mariés, ils avaient tous formés de nouvelles familles. A l’exception de Mahmud et Younes, le batteur, le seul qui osait encore porter les cheveux longs et noirs et détachés, des tatous plein les bras et le dos, un pétard toujours coincé entre l’index et le majeur. Le Hamas allait lui tomber dessus un de ces quatre, il le savait. Il s’y attendait. La dernière échoppe vendant de l’alcool à Gaza venait de cramer, le vieux s’était fait rouster grave, deux jours qu’ils l’avaient gardé, dans une maison bien connue au milieu du camp de Jabaliya. Personne n’avait protesté. Même sa femme ne l’avait pas réclamé, patiente, confiante. Certains disaient même qu’elle les avait sollicités, les hommes en armes, voilée de noir et de honte qu’elle était. L’homme était bien revenu dans son foyer, les bras bleus et le dos marqué. Il avait compris, maintenant, « j’ai compris » qu’il répétait. Personne ne lui en voulait, dans le quartier, au contraire tous regrettaient secrètement sa discrétion, sa diligence aussi quand le soir il livrait à domicile. La fin d’une époque, voilà tout. Mais de tout ça, Younes s’en fichait. Il leur crachait à la gueule, qu’il disait. Il ne plaisantait pas, Hichem et Mahmud le savaient. Younes leur ressemblait, finalement, aux hommes en noir, lui aussi s’en foutait de mourir pour des idées. « A chacun son combat, je ne soutiens pas le leur mais je le respecte, alors qu’ils me laissent en paix ! » Eux avaient choisi le sang et la vengeance, uniques défenseurs du pays qu’ils se disaient, Younes avait pour lui le rock et la drogue et le sexe, les mots aussi, ceux qu’ils composaient et Mahmud de les cracher. Youtube et Facebook n’étaient pas encore nés, le Web allait gagner la planète entière, Younes en était convaincu, « tu verras, demain, on aura des milliers de fans du monde entier. On sera forts, ils ne pourront plus nous atteindre, nous aussi, nous deviendrons la Palestine, une part d’elle, un petit bout mais un bout quand même, intouchables qu’on sera. » Mahmud y croyait, parfois ; Hichem le laissait parler. Ils nous auront avant, pensait-il en secret. Eux et ceux d’en face. Eux aussi voulaient vivre en paix et pourtant eux aussi se radicalisaient. Un tueur, qu’ils avaient mis au pouvoir. Avec pour sainte mission de restaurer la sécurité, quitte à bombarder la ville entière. Hichem en était conscient, plus le Hamas et le Djihad plastiquaient les bus israéliens, plus de civils ils tuaient, plus la réponse allait être violente. Et plus le gouvernement israélien encourageait l’implantation des colons, fidèles et droits qu’ils étaient les pions venus de Russie et d’occident, plus les espoirs de voir naître un Etat palestinien allaient disparaître et la colère gronder. « Tu écris avec tes tripes comme eux pensent avec les leurs » lui avait dit un jour Hichem. Younes s’était tu, que répondre ? il avait raison, le con. Et avec ces mots un demi-siècle à venir plus sanglant encore que le précédent.

Hichem se fit un café, Mahmud dormait encore, il va être bon, ce café, se dit-il en posant la petite cafetière italienne sur le feu. Hichem l’utilisait pour la première fois, la Bialetti 3 tasses que lui avait offerte la nouvelle, tard dans la nuit. Il n’en revenait toujours pas, pourquoi moi ? se disait-il en regardant les flammes lécher le métal froid puis tiède et bientôt chaud, et dans le métal l’eau s’en aller tout en haut vers le petit tuyau. Elle lui avait fait un cadeau, et un beau, alors qu’il ne la connaissait pas la veille, et dire que lui ne se souvenait pas de son prénom… Il souleva avec précaution le petit couvercle convexe, les premières gouttes coulaient le long de la petite cheminée et tâchaient l’aluminium poli et neuf. Ils avaient certes discuté une bonne partie de la nuit, Hichem le savait, il avait été présent, au bon moment. Oui, son premier patient était mort, « t’en connais beaucoup, toi, des chirurgiens qui sauvent des vies dans le noir le plus complet ? » lui avait-il demandé, avant de lui rappeler la gamine que tout le monde croyait morte sur le pallier, dans les bras d’un père perdu et seul, plus tard viendrait la colère et la rage et sans doute le sang. Contre toute attente, la fillette avait survécu, et son père d’embrasser dans le hall les mains de la femme aux cheveux courts. Avaient suivi dans la nuit deux hommes et deux chebabs, tous quatre combattants et tous les quatre chanceux. Le plus jeune avait perdu deux doigts d’un coup de 5.56 alors qu’il rampait à deux cents mètres de la tour de Netzarim, invoquant Allah et le priant de supprimer d’une balle sainte la sentinelle, c’est dans sa poche qu’elle les avait trouvés, la nouvelle, et c’est au bout de sa main gauche qu’ils étaient lorsque le chebab sortit de la salle d’opération.
« Cinq contre un, lui avait dit Hichem, et pour celui qui est mort, tu n’y es pour rien… pas tout le monde peut s’enorgueillir d’un tel résultat, pour une première garde, tu sais.
- Ça ne marche pas comme ça, avait-elle évacué de la main.
- Ça ne marche jamais comme on veut, surtout aussi » avait conclu Hichem.
La femme avait acquiescé d’un léger mouvement de nuque, peut-être a-t-il raison, semblait-elle penser. Hichem lui avait présenté un Nescafé, « je n’ai qu’ça » s’était-il excusé. C’est sans doute à ce moment-là qu’elle a pensé à me l’offrir, se dit Hichem en versant le liquide noir dans un petit verre transparent. Je vais le goûter sans sucre, se dit-il, s’il est vraiment bon, je pourrai m’en passer. Hichem trempa la lèvre supérieure, la retira aussitôt, passa sa langue sur l’épiderme et jura.
« Et puis à quoi bon ? dit-il dans le vide, j’aime le café, je vais boire le meilleur café de ma vie, et je veux me passer de sucre ! Merde ! Je vous emmerde, mon poids et l’Italie avec !
- Qu’est-ce que tu dis pour des conneries ? marmonna une voix rauque, éraillée par une nuit passée à chanter et crier et gueuler dans la cave de l’immeuble à défaut de la scène du Croissant-Rouge. C’est quoi, ce truc que tu bois ? Putain ça sent bon ! T’as passé la frontière en secret dans la nuit ?
- C’est tout comme ! lâcha Hichem, content et fier de son effet. Je t’en verse un verre ?
- Une tasse oui ! »
Mahmud se leva péniblement, ses abdominaux lui paraissaient et durs et secs comme le sol de son pays qui cherchait à en être un. Il se gratta la gorge :
« Quelle soirée de merde, conclut-il en se grattant les couilles. Heureusement que les vieux du rez sont sourds dingues, on a pu jouer tous les morceaux rayés de la liste par l’autre connard qui nous offre une scène sans son et lumière, au moins ça…
- Il a essayé, lui, dit Hichem, une tasse en porcelaine à la main. Tu tiens d’où cette vaisselle de vieux ?
- De mes vieux justement… ma mère est allée un jour en France, dans les années soixante-dix, à Lim… je ne sais plus quoi, elle a ramené tout un paquet de ces saloperies.
- Je trouve ça joli…
- Humm… alors, c’est quoi cette cafetière ? » demanda Mahmud, les paupières relevées, sa manière à lui de dire putain il est bon c’café !
Hichem lui raconta et sa nuit et la femme aux cheveux courts, Mahmud n’en savait rien du drame qui s’était joué en salle 1, alors qu’il rouspétait contre le dirlo et Arafat et le Hamas et les Israéliens, eux les premiers. Son score, ah ça oui, c’était une nouvelle :
« 5 à 1, qu’elle a fait, la miss. Et encore, je parie qu’elle l’aurait sauvé, le clamsé.
- Pas de bol pour lui, conclut Mahmud en vidant sa tasse. T’en as encore ?
- J’en refais, c’est une 3 tasses, enfin, un verre et ta tasse bizarre…
- Et donc, elle t’a filé ce bijou, comme ça, la doc ? Elle a craqué ou quoi ?
- T’es con ! A vrai dire, j’en sais rien… je crois qu’elle a compris que j’aimais le café et que sans lui, les nuits, assis à cette putain de réception, je ne tiendrai pas, alors elle a dû se dire : voilà mon client ! Vous avez joué toute la nuit alors ? relança Hichem qui avait rejoint sa chaise et son téléphone et les boutons qui le rendaient compliqué une fois le public parti.
- Comme on peut sans guitare, oui… » acquiesça Mahmud en se grattant les fesses.
Hichem le savait, depuis le temps qu’il vivait en sa compagnie, un deuxième café et ça lui passerait.

Mahmud renifla un bon coup, regarda Hichem dans les yeux, il le fixait.
« Quoi ? dit Hichem.
- Dis-moi… fit Mahmud, la main droite dans ses cheveux, des cheveux fins et fous, fous comme son corps et sa tête et son envie d’une femme : elle est bonne, la nouvelle ? »

La terrasse

Au premier signe de la main, Ahmed resta sans réaction. La femme insista. Qui est-ce ? se demanda-t-il. A part son uniforme, celui des médecins urgentistes du Croissant-Rouge, cette silhouette longiligne ne lui disait rien. Il se retourna, la rue était vide, au loin un âne et derrière l’âne une charrette zigzaguaient d’un trottoir à l’autre au gré des déchets dont l’animal extirpait le moindre nutriment. Le jour se levait. Perpendiculaire à la rue, un soleil blanc fleuretait le toit d’un immeuble bas. L’ombre d’Ahmed, inexistante quelques secondes plus tôt, s’étirait désormais sur sa droite, d’abord tassée et bientôt effilée. Elle heurta sans résistance l’ombre rectiligne de la petite maison, très vite elle disparu dans le gris-noir qui avait gagné la rue et se cassait à angle droit sur la façade d’une échoppe côté mer. Mais qui peut-elle donc être ? Et si je ne la connais pas, comment se fait-il qu’elle porte cet habit, s’interrogea Ahmed en ralentissant la cadence.
« Tu en mets du temps ! » lui balança Ardina, rieuse. Allez ! Encore quelques pas et tu me diras : non ! Toi, ici ?! »
Cette voix. Timbre chaud, suave, presque masculine et pourtant si féminine, la voix de cette femme ne lui était ni familière ni méconnue, comme enfouie dans un coin de lui qu’il ne parvenait à identifier. Elle ne m’a pas appelé par mon prénom, elle me prend pour un autre. Oui, elle doit se tromper, se persuadait-il en extirpant une cigarette d’un petit étui en argent.
« Tu l’as toujours… je me suis souvent demandé si tu l’avais encore » précisa Ardina, manifestement émue.
Ahmed s’arrêta net, protégea la flamme de sa main droite et alluma sa deuxième sèche de la journée. Café-clope, son déjeuner depuis vingt ans. La seconde de la matinée, Ahmed la fumait juste avant de gravir les onze marches de l’hôpital Al Qods. « Est-ce possible ? » dit-il à mi-voix.
Cette femme, devant lui, à quoi ? dix mètres, la quarantaine, les cheveux courts, autant dire qu’elles n’étaient pas nombreuses à faire ce choix à Gaza, ses cheveux fins, châtains foncés, presque noirs, et puis cette beauté, une beauté imparfaite, mais qu’elle avait du chien cette femme-là ! Sa voix collait désormais parfaitement avec sa physionomie, le doute n’était plus possible.
« Ardina ! Ardina ! » s’exclama-t-il.
Ahmed… pensa-t-elle à voix basse, ébranlée par ce que le visage de cet homme révélait. Ardina y lisait et la joie et la douleur, comme si la revoir suscitait en lui un flot d’émotions que seul un amour en souffrance peut engendrer.
« Toi ?! Toi ! » répéta-t-il en se précipitant vers elle.
Ahmed la prit dans ses bras et l’enlaça aussi fort qu’il pût, submergé par une tendresse qui ne s’était jamais estompée et que seule l’absence avait repoussée en un détour endurci par les années.
« Je n’arrive pas à y croire ! C’est bien toi ? Ardina… mon Ardina ? Mais que fais-tu là ?
- D’après toi ? fit-elle en riant. Tu ne reconnais même pas l’accoutrement de tes employés ? A ce propos, toutes mes félicitations mon cher, ton adjoint m’a dit beaucoup de bien du nouveau directeur…
- Arrête un peu ! Allez ! viens, allons prendre un café et tu me diras tout, coupa-t-il en la prenant par le bras. Ardina à Gaza ! »

Le Croissant-Rouge somnolait d’une longue nuit aux urgences incessantes. Les ambulances avaient patrouillé jusqu’à trois heures du matin, cinq mois déjà que le bal des sirènes hurlantes rythmait les nuits et le sommeil des Gazaouites. Ahmed salua Hicham à la réception et se dirigea vers l’ascenseur.
« Je te rejoins dans cinq minutes, dit-il en appuyant sur les témoins lumineux des troisième et cinquième étages. Tu nous fais un café, tu veux bien ?…
- Toujours sans sucre ?
- Oui, toujours ! » confirma-t-il en souriant.
Le dernier pallier n’était pas encore totalement aménagé. La cuisine donnait sur un ensemble désordonné de tables et de chaises, sans doute se verrait-elle un jour séparée du réfectoire par une cloison. Une immense terrasse occupait toute la partie ouest de l’étage, en surplomb des immeubles alentours elle donnait sur la mer, à moins d’un kilomètre de là. Ardina s’assit face à la Méditerranée, les deux pieds posés sur le fer de la rambarde, elle imaginait Ahmed, une cigarette aux lèvres, le cul posé sur cette même chaise, buvant un café avant de commencer la journée, tous les jours de la semaine, du dimanche au jeudi, rituel qu’elle savait sien depuis tant d’années. Il n’avait pas changé. Ou si peu. Toujours aussi bel homme, du dandy il avait conservé l’élégance, d’attrayant il était devenu charmant. Ahmed avait perdu une bonne partie de sa chevelure folle et pris quelques kilos, maigre compensation se dit-elle, admettant toutefois que ce léger embonpoint, étrangement, lui allait plutôt bien. Peut-être participait-il à lui donner une assurance dont il était dépourvu, plus jeune, à moins que cette affirmation ne soit le fruit de sa récente nomination. Ou des années, tout simplement. Ahmed n’était plus le chebab qu’elle avait connu, il portait une alliance à la main gauche, or blanc, un anneau simple et beau. Sans doute son épouse lui avait donné des enfants, elles y vont fort ici, se dit Ardina. Ahmed marié… après tout, Gaza n’offrait guère de divertissements aux célibataires.
« Tu n’as pas trouvé la cafetière, c’est ça ? »
Ardina sentit une main bienveillante se poser sur son épaule droite. Elle la connaissait parfaitement, cette main, robuste sans être massive, assurément masculine. Quelques taches de vieillesse s’y étaient greffées, elle aussi en avait deux, trois par-ci par-là, connues d’elle seule, feignait-elle.
« Ton petit doigt me s’est jamais redressé ? demanda-t-elle, avant d’ajouter, avec un air de petite fille que nul ne saurait réprimander : j’ai oublié le café, oui…
- Tu te souviens de ça ! s’amusa-t-il, sa main soudain déployée, les doigts raides et écartés. Seul l’auriculaire formait un petit pont, incapable d’une véritable érection. Tu préfères un thé peut-être ?
- Non, un café, merci. La nuit fut longue…
- Je veux tout savoir, imposa-t-il. Donne-moi 5 minutes et je suis à toi. »

Vingt ans. Une génération. Exactement la moitié de la vie d’Ardina. C’était si long, tout cela était si loin. Et pourtant, il avait suffit de quelques minutes et ces vingt années s’étaient comme compressées pour ne plus faire qu’un instant passé maintenant qu’ils s’étaient retrouvés. Ardina allait lui raconter l’Angleterre, ses études de médecine, son choix pour les urgences, son travail à l’hôpital, son mariage, les beaux moments, les plus durs aussi, son infertilité, l’infidélité, son divorce, les copines que l’on retrouve, les amants qui soulagent le temps d’une nuit, les déceptions et les joies d’un soir, la solitude parfois, son chat toujours, une vie somme toute banale pour une occidentale.
« Oui, tu as bien entendu, une occidentale ».
Celle qu’elle croyait être devenue. Ardina avait eu cent fois l’occasion de revenir à Gaza, une semaine, un mois, le temps de rendre visite à chaque membre de la famille. Son père avait la nationalité britannique, elle en avait hérité le passeport et avec lui le droit de sortir et de rentrer des territoires occupés. Mais elle avait coupé les ponts. Jusqu’à ce jeudi. 28 septembre 2000. Et vinrent en tir groupé les nouvelles de Jérusalem, de Ramallah, puis de Gaza. Les images tournaient en boucle, la mort veillait au coin de la rue, toujours la même, seuls changeaient les gens et les lieux. Cette terre qu’elle s’était efforcée d’oublier lui rentrait dans le coffre et déchirait le voile d’indifférence qu’elle avait tissé. Ce qui allait devenir la seconde Intifada avait en elle ressuscité ce rejeton inerte, tubercule pourtant fertile dont elle se persuadait ignorer jusqu’à l’existence. Très vite, Ardina ne put faire sans, impossible désormais de faire semblant, d’oublier et de mettre de côté ; elle était Palestinienne, le monde entier le lui rappelait. Les news, les manchettes des journaux dans la rue, les écrans dans les vitrines, les partis pris des uns et des autres, ses collègues, inquiets pour ses proches, son amant du moment, ses amies. Plus le cercle était intime, plus sa gêne l’emportait. Comment leur dire ? comprendraient-ils qu’elle ne s’était jamais sentie concernée ? que seuls les événements récents avaient fait naître en elle un sentiment nouveau. Un sentiment d’appartenance, qu’elle le veuille ou non. Les jours passaient et grandissait la certitude d’un soulèvement massif, d’une ampleur inédite. Le sang coulait et avec lui les chances d’apaisement, les enfants de la première Intifada étaient devenus des hommes, l’âge de fer après l’âge de pierre, au diable les cailloux et que rugisse le claquement de la mitraille ! Israël disait se défendre contre l’agresseur ; la Palestine lutter contre l’envahisseur et ne revendiquer que son droit légitime à un Etat. Les Israéliens laissaient place et pouvoir à ceux qui prétendaient les protéger, et bientôt de compter sur Ariel Sharon comme garant de leur sécurité ; les Palestiniens perdaient foi en leur leader historique au profit du Hamas dont les combattants figuraient et les sentinelles qui jamais ne courbent l’échine et les seuls défenseurs de l’honneur de tout un peuple.
« C’est venu comme ça… dit-elle en allumant une cigarette. Et puis, un jour, ce boulot que j’aime tant, j’ai compris que c’est ici que je devais l’exercer. Je n’y arrivais plus… je ne les supportais plus, ces gens qui venaient aux urgences pour un bobo, un chagrin, la solitude, qui n’avaient rien à faire dans mon service et qui occupaient et du personnel et de la place alors que de vraies urgences attendaient dans le couloir… Je ne les avais jamais jugés, auparavant. Pour moi, les urgences figuraient l’état réel d’une société, ces gens ne venaient pas pour des broutilles, ce qu’ils avaient, ce dont ils souffraient, et l’aide qu’ils demandaient, ce n’était pas rien pour eux. J’ai toujours demandé aux équipes de traiter chaque personne de la même manière, quelle que soit la gravité de la situation… Et puis, une nuit, pourquoi celle-ci et pas une autre ? tu n’y arrives plus. Je n’y arrivais plus. A partir de cet instant, tout ce qui faisait ma vie n’avait plus de goût. Plus de sens. Mon job, les sorties entre copines, Pilates et Yoga, les hommes aussi, même mon chat j’en étais venue à me dire qu’il serait mieux ailleurs, loin de moi. Heureusement, il est là !
- Ton chat ?!
- Oui… il aime bien Gaza. C’est un vieux chat, tu sais, à Londres, je vivais dans un appartement, quand il sortait, c’était avec moi, je le baladais. Ici, il a une cour pour lui tout seul, un arbre bas sur lequel grimper et régner, il s’est même remis à chasser, tu imagines. Une vraie fontaine de jouvence, la Palestine !
- Quand es-tu arrivée ? Depuis combien…
- Il y a une semaine, jour pour jour.
- J’ai pris quatre jours de congé, quand as-tu commencé ? questionna Ahmed, assis à ses côtés, ses jambes parallèles aux siennes, ses pieds sur la même lisse.
- Avant-hier. Je me suis présentée, celui que je ne savais pas encore être ton adjoint m’a reçue, j’ai commencé le lendemain et la nuit passée, c’était ma première garde. Vers trois heures, tout est devenu calme mais rien à faire, je n’ai pas réussi à dormir. J’ai connu Hicham, la réception ici c’est un peu comme un salon de coiffure, l’endroit où il faut aller pour savoir tout sur tout, c’est ainsi que j’ai su, pour toi. Et que tu reprenais le boulot ce matin…
- Tu ne savais pas que je travaillais ici ?… C’est une pure coïncidence…
- Hasard ou pas, s’il y a une seule chose que je ne m’imaginais pas, c’était bien de t’avoir pour boss ! Mais parle-moi un peu de toi. »
- Moi ? Moi quoi… répéta Ahmed, l’air un peu couillon. Pour cela non plus, il n’avait pas changé tant l’étonnement se lisait sur son visage.
- Eh bien… à part le fait que tu es directeur… Par exemple, comment s’appelle ton épouse ? Je la connais ? »
Les traits d’Ahmed se figèrent soudain, il ne s’attendait pas à cette question.
« Ben quoi ? Tu n’allais pas m’attendre toute la vie, je le sais bien » dit Ardina, joueuse.
Ahmed alluma une cigarette en regardant au loin, Ardina comprit son indélicatesse.
« Pardonne-moi » dit-elle doucement.

Comme une caresse sur la nuque, le soleil complice apaisait par sa chaleur et les esprits et les cœurs. Les jambes arquées, prêtes à patrouiller de la mer jusqu’à la frontière, les deux mains d’Ardina étaient posées sur ses genoux, parfaitement calmes, toujours belles. Ahmed la regarda, il vit l’arc de sa nuque, ce profil, ses cils, son nez un peu aquilin, juste de quoi lui donner du caractère.
« Elle est belle cette ville » déclara Ardina.