Ne rien lâcher

Quatre jours qu’elle l’avait repoussé. Un peu comme la pluie que l’on voit venir, nuages blancs tout là-haut et bientôt noirs en leur base, ils s’approchent, ils menacent, ils sentent le mouillé, ils semblent s’écarter, répit de courte durée, et vlan ! tout se met à trembler, les feuilles, les branches, les hommes qui luttent contre le vent et courent s’abriter. Impossible désormais de repousser le labeur, l’appartement et l’orage ne faisaient plus qu’un. Dans la chambre des gosses, les jouets régnaient en maîtres, épars, jetés, disséminés, Jeanne avait fini par s’y habituer. Peu à peu, leurs répliques, cubes, briques, voitures miniatures et bonshommes extraordinaires se faisaient une place dans le couloir et dans la salle de bain et sous le canapé du salon. Mais tout cela n’était rien. Rien comparé à la baignoire bordée de traces noires, à l’évier et son dentifrice collé, rien comparé aux empreintes brumeuses sur les fenêtres et le miroir de la salle de bain. Le pire était à venir : huile, farine et sel incrustés dans l’inox des plaques électriques, quatre cercles de couleur pétrole qui puaient les calamars fris de la veille, les frites de midi et la purée des autres jours. Je m’y mets après le repas, s’encouragea-t-elle. Jeanne regarda sa montre, bientôt Charlotte attendrait son frère devant l’école, ensemble ils allaient parcourir le chemin bordé d’arbres au nord et de la voix ferrée côté Léman, Pierre allait réciter sa première poésie, dix minutes de jeu et il serait temps d’y retourner. Jeanne les embrasserait. Un, deux et trois, les bisous, tout le monde aimait ça. Elle regarda une nouvelle fois sa montre, « allez ! lâcha-t-elle à voix haute, j’ai juste le temps ».
Jeanne s’assit sur le balcon et fit claquer la cannette de 16 en pensant à son foutu ménage. Elle s’était laissé aller, ces derniers jours, ok, mais les enfants en avaient-ils souffert ? Non. Et puis, de toute façon, cela ne changeait rien au fait qu’elle pouvait être fière d’elle, Jeanne. Et comment ?! Combien de fois aurait-elle pu baisser les bras, renoncer et parce que c’était si simple une raison se trouver ? Trois fois, elle était passée devant le juge, une femme que c’était, trois fois elle avait juré et fait part de ses progrès, démontant les arguments d’un père qui le jour venu n’aurait pas su quoi en faire, de son fils et de sa fille, comme il disait. Jeanne avait fini par gagner, convaincre et trouver le calme. Pas la paix, pas la sérénité ; le calme. Je suis sur le bon chemin, se dit-elle dans la baie vitrée, les cheveux ébouriffés par l’effort à venir. Ils n’ont plus rien à me reprocher. Ni ce con qu’elle avait épousé ni la gouine en noir qui n’avait jamais poussé et gueulé et juré pour se libérer. Tout allait pour le mieux. Enfin… pas si mal. Il y avait bien ces bières qu’elle cachait dans l’armoire de sa chambre, manège discret, deux canettes de 16 allongées dans le frigo, semblant d’une paire éternelle, comme inamovible. Ils étaient encore petits, mais bon, mieux valait faire comme si, qu’elle se disait souvent, Jeanne, dans le nuage de sa fumée. Tout le monde avait sa charge, non ? Elle l’alcool, d’autres la dope, le jeu ou les putes, à chacun son secret. Oui, elle avait menti à la juge, « c’est fini, derrière » elle avait dit. Et alors ? Que seraient-ils devenus, sans elle ? Placés ? En institution, comme ils disaient. Chez leur père ? Que dalle ! Elle était mère. Elle savait. Elle sentait. Ok elle picolait, l’important était que ses chéris aient une maman comme tous les enfants du monde. Une maman seule, qui bossait et qui trimait, qui parfois avait besoin de l’aide de l’Etat pour boucler les fins de mois, mais cela ils ne le savaient pas. Une famille ordinaire. Comme tant d’autres. Romande et blanche, modeste et heureuse. Oui, blanche ! Jeanne était chez elle, non ? Les Suisses de souche n’étaient pas noirs, à ce qu’elle en savait. « Merde à la fin ! » soupira-t-elle en écrasant sa Winston rouge. Fallait voir la cage d’escaliers ! Les boîtes aux lettres détruites, les sachets et déchets jetés des fenêtres, le chat de la voisine en avait crevé, du plastique il avait bouffé. Trois ans qu’elle était dans cet immeuble du social, ah ça oui ! elle le regrettait, son ancien appartement. Vue sur le lac, balcon bien large, comme il fallait, presque une terrasse, chambres vastes, deux salles de bain et un lave-vaisselle, si seulement elle avait réussi à payer son loyer. Trois mois d’arriérés. La gérance l’avait sommée puis menacée, finalement les flics avaient fait péter la serrure, comme une conne qu’elle s’était retrouvée. Tout ça à cause de son ex-mari. De l’alcool, aussi. Un peu. Un peu seulement. Elle avait oublié, voilà tout. Fallait gérer ! Elle voulait bien vous y voir, Jeanne, hein ! seule avec deux bambins et le patron qui rouspétait à chaque retard. Elle avait fini par perdre son job, aussi un peu à cause des plaintes de ses collègues, elle sentait, ils disaient. Bande de connards ! Depuis, Jeanne avait abandonné le vin pour la bière, niveau thunes, elle y avait même gagné ; quant au goût… il n’était pas si mauvais, ce Salvagnin en brique. C’est vrai qu’il marquait, les gencives et les dents aussi. La bière, au moins, c’était ni vu ni connu. La cannette de 16 lui revenait à 50 centimes, elle avait ses contacts Jeanne, un grossiste, Bertrand, il avait le béguin pour elle alors il lui faisait un prix. Ils avaient fricoté, tous les deux. Deux ans, ça avait duré. Bertrand était marié, un homme seul, comme tant d’autres, ça lui allait, à Jeanne, il ne demandait rien, juste des baisers. Il les aimait bien mouillés, les baisers, pas sur la joue, le cochon ! il en demandait encore et encore, des câlins, comme il chuchotait. De toute façon, Jeanne aimait bien le sucer, il avait une belle bite et il lui faisait pas si mal l’amour. Pas toujours, ça dépendait. De la veille. De sa femme et de l’effort qu’elle avait consenti pour le garder. Bertrand avait fini par mettre un terme à leur relation, son épouse avait fini par découvrir la rivale, renversement de vapeur, ah ça ! elle en avait profité pour lui faire miroiter un divorce salé. Bertrand n’avait pas augmenté le prix des canettes ; chic type.
Midi moins cinq, le temps de s’en jeter une petite ? Du balcon, elle les verrait arriver, ça lui laisserait le temps de la vider. Ok, allez ! Jeanne se leva, traversa le salon et le couloir dont les Playmobil étaient rois, se précipita dans sa chambre et sortit deux bières de son armoire. Sous les draps, elle les planquait. D’un trait elle ouvrit le frigidaire, saisit la fraîche qui restait et disposa avec attention les demi-litres à l’endroit consacré. Clac ! Pas le temps de me la verser, se dit-elle en avalant la mousse qui coulait de l’aluminium et dans sa gorge encore humide. Une clope et une bibine. C’était son plaisir à elle. Pas grand-chose. Mieux que rien. Peut-être demain en aurait-elle de plus frétillants, de vraies joies, aimer, l’être aussi, se maquiller, se faire jolie, marcher dans les rues de Lausanne en couleur et en robe d’été. Jeanne avait un beau corps, elle en était consciente. Elle en connaissait, des nanas de trente ans qui rêvaient d’avoir ses jambes, ses fesses, ses épaules et ses seins. Fiers qu’ils étaient. Seule la peau de son cou trahissait les années, le corps déjoue parfois le temps mais ne lui résiste jamais. Si seulement elle retrouvait un bon job. Un vrai boulot, pas un quarante pourcents ici et là. Marre de galérer, de faire des sourires faux à la conne des RH de la Migros et de voir encore et encore des étrangères aux caisses et dans les rayons. Sans parler de leur accent… La bonne formation, l’expérience, le savoir, l’entregent, elle avait tout pour elle, Jeanne ! Elle ne demandait pas un salaire exorbitant, le strict nécessaire, rien de plus. 3’600 francs bruts, de quoi payer l’appartement, les frais des enfants, l’assurance maladie subside compris, l’électricité, le téléphone, la base quoi ! Avec 3’300 francs nets, elle pourrait même leur offrir des vacances, aux petits, pas le luxe, pas même l’hôtel, une semaine de camping à la montagne ou au Tessin. Et une fois, peut-être deux, un resto, une pizza, une vraie, avec la pâte fine et la mozzarella qui colle aux doigts, pas cette merde congelée qu’elle achetait parfois. « Merde ! le repas ! » cracha-t-elle dans le froid. Comment avait-elle pu oublier ? Les aiguilles indiquaient midi une, pas une seconde à perdre. Pates et fromage râpé, les gosses adoraient ça.

Jeanne écrasa sa clope dans le cendrier et dans le cendrier les mégots froids. Une forme attira son regard. La voisine. La voilée. Entourée de ses deux gamines, leur prénom, quelque chose qui finissait en a. Encore une qui profitait du social. Son mari boitait, Jeanne le suspectait de broder, feignant qu’il était. Des Irakiens, Kurdes, enfin, de là-bas, lui avait confié la concierge. Portugaise. Jeanne l’appréciait, trente ans qu’elle était en Suisse, une bosseuse, jamais elle ne se plaignait. Elle en voyait pourtant de toutes les couleurs, la faune ne l’épargnait pas. Personne ne leur avait dit ? Personne ne leur avait expliqué, à la frontière ? C’était pourtant pas si compliqué. En Suisse, on ne jette pas ses cigarettes de sa fenêtre, on les entasse dans un bol ou une tasse ou ce que vous voulez et ensuite on les met dans un sac payant, les blancs, ceux que la commune vous vend. Et on ne pisse pas dans les espaces communs, bordel ! A dix heures, on se la ferme et on dort, parce le lendemain on travaille, pour mériter l’asile ou son permis B. L’assistante sociale lui avait dit que les voisins n’y étaient pour rien, des jeunes du quartier… conneries oui !
Jeanne croisa le regard de la femme en noir, ses yeux brillaient dans le vert et le brun de l’herbe d’automne. A et A lui firent signe de leurs petites mains, Jeanne répondit malgré elle. Elles n’y pouvaient rien, les gamines. Combien d’années allaient-elles encore pouvoir laisser leurs cheveux noirs voler au vent ? La plus jeune devait avoir cinq ans, sa sœur huit ou neuf. Toutes deux parlaient parfaitement le français, nées en Suisse, sans doute. Leur mère ? Jeanne n’en savait rien, elle ne lui avait jamais adressé la parole. Toutes deux s’étaient pourtant croisées cent fois dans l’immeuble, autant d’occasions pour Jeanne de consulter son portable, ouvrir son courrier, observer les marches plates et toujours les mêmes, éviter et s’épargner la confrontation, le bonjour, fût-ce des yeux. De toute façon, elle ne lui répondrait pas, Jeanne en était convaincue, alors à quoi bon ? Etait-ce la faute du mari ? Etait-ce lui qui l’obligeait à se couvrir ? Il lui avait toutefois semblé l’avoir croisé à l’épicerie du quartier, une bouteille de whisky à peine dissimulée dans un sac transparent. Jeanne évacua le doute de son esprit, ça ne voulait rien dire, et puis quelle femme voudrait porter ce bout de fichu ridicule ? se dit-elle en touchant du bout des doigts la petite croix qui pendait à son cou.

« Nom de Dieu ! » s’exclama-t-elle en se levant. Charlotte et Pierre se tenaient par la main, ils avançaient dans le béton gris et nu, le même vert et le même brun tout autour d’eux, soudain ils sonneraient à la porte en bas. En plus c’est jeudi, se dit Jeanne, ignorant la crasse de la plaque froide. Elle l’alluma d’un tour de main, sortit un paquet de Penne du placard et remplit la casserole d’eau chaude. Vite ! la table. Que ce soit comme d’habitude. Merde ! la bière ! Et l’interphone qui résonnait. Appuyer sur le bouton et planquer la 16. Dans l’ordre. Ne pas merder. Ça va aller, se dit-elle. Surtout, ne rien lâcher.

Dans la nuit

Sa voix était douce, chaude comme un premier baiser. Sophie dormait. L’avait-elle entendu ? Seul un léger mouvement des doigts le laissait penser. Un instant troublée, sa main gauche retrouva son calme, libre et longue dans le soleil du matin. La vieille et tard dans la nuit une autre main reposait sur le nombril creux et la chair blanche de son ventre, une main d’homme, curieuse, alerte, assoiffée de découvrir ce corps inconnu, patiente et bientôt certaine d’un désir qu’elle avait fait naître. Se souvenait-elle de son prénom ? Peu importe. Martin le savait, il était l’homme d’un soir, sorte de petit plus à usage unique, au mieux compensait-il un chagrin, l’ennui ou simplement une envie irrépressible de se sentir aimée, fût-ce le temps d’une nuit. Ça me va, se dit-il alors que Sophie repoussait d’une jambe endormie le drap qui couvrait le bas de son corps. Oh oui ! ça me va, sourit-il dans le jaune de la pièce et dans le chaud qui montait en lui. Les jambes de Sophie formaient désormais un triangle sur le coton, le genou droit légèrement écarté, de quoi permettre à son sexe de respirer, se dit Martin en observant celle qui dans son sommeil se donnait entièrement, nue et fraîche, confiante. Enfin une femme qui n’avait pas cédé à cette mode stupide de tout raser ! Sans doute les sensations étaient-elles différentes, lèvres épilées. Plus intenses, plus subtiles, Martin le comprenait, et l’acceptait. Son plaisir à lui, égoïste : frôler une toison de sa joue et de son front, tutoyer les poils châtains des lèvres qui exigent l’amour avant de se dévoiler, sentir et renifler, s’approcher et plonger, lui parler, à cette chatte encore timide, lui dire des mots cochons, un baiser, l’effleurer, la remercier secrètement d’être si douce, peu à peu découvrir le rose qui à son tour réclame sa part de tendresse, la goûter, oh oui la goûter, s’enivrer de sa couleur et de son odeur, pas seulement la lécher, non, la bouffer. La savoir humide puis trempée et de son jus se régaler. Et si je la réveillais avec ma langue ? se dit-il en sentant son sexe durcir. Pas encore le moment.

Martin ouvrit la porte de sa chambre, le froid du carrelage le saisit, la gérance n’avait pas jugé utile de chauffer les espaces communs. Il emprunta le long couloir du sous-sol, la porte vitrée de la salle de bain était ouverte en grand, panneau de bois vert dans lequel un artisan avait mastiqué quatre carreaux troubles et jaunis par les années. C’était tout le pallier qui dormait. Jean, l’infirmier, devait se remettre d’une longue nuit de garde à moins qu’il n’eût rejoint sa famille et délaissé pour quelques jours la minuscule pièce qui lui servait de pied-à-terre et accessoirement de garçonnière. Idem pour François, le cuisinier de nuit, vieux garçon, Valaisan le week-end et Lausannois les jours de semaine. Seuls Martin et Jahia vivaient en permanence dans ce trou à rats, elle la Togolaise sans papiers, lui l’étudiant qui dans l’urgence avait dû trouver un toit. Martin déposa sa serviette sur le bord du lavabo, fit couler l’eau, sentit ses doigts, Sophie… peut-être aurait-il à nouveau le plaisir de l’avoir tout autour de lui. Martin sourit, se rinça le visage et les mains, pressa le tube multicolore sur les poils de sa brosse à dents et s’observa dans le miroir vieilli. Ça ne va pas durer, se dit-il en faisant mousser le dentifrice, profite mon vieux, profite ! Sophie n’avait pas bronché en découvrant la minuscule pièce dans laquelle il vivait. Elle l’avait cherché, elle l’avait eu. Voilà tout. Le reste, elle s’en fichait. Elle dormait paisiblement dans le lit étroit, c’était tout ce qui comptait. Sans doute allait-elle lui demander, plus tard : « tu vis ici depuis longtemps ? Et… ça va ? » Elles posaient toujours ce genre de questions. Martin payait ses études, alors oui, ça lui allait. Pour l’instant. Et puis qu’était-ce demain ? Seule la vie décidait, Martin en était persuadé. Il suffisait d’accepter cette idée et de la faire sienne. Certes il étudiait, il faisait parfois des plans, oui, des projets qu’il avait, mais au final la vie ne se résumait-elle pas en deux ou trois choix importants, le reste étant comme hors de portée, indépendant de sa volonté ? Martin avait décidé à deux reprises, vingt-cinq ans et deux décisions, il ne m’en reste plus qu’une, se dit-il en frottant l’émail de ses dents. La première fois : se tirer de cette secte dans laquelle il était né. Faire ses adieux à Jésus et son Père et leurs dignitaires aussi malsains qu’humains, au diable la Jérusalem céleste et ses interdits terrestres, désormais transgresser et tout essayer. Où cela le mènerait-il ? Martin n’en savait fichtre rien. Il avait décidé de vivre, de faire l’amour et encore de faire l’amour, cette nuit Sophie et demain une autre Sophie. Peut-être le comprendrait-elle ? Peut-être était-elle aussi désespérée qu’il l’était ? Bah !… chassa-t-il de la main, soit elles consomment, soit elles aiment. Et quand elles tombent amoureuses, elles aiment à confondre fidélité et exclusivité. Martin avait bien essayé de s’expliquer, de dire avec ses mots et ses mains que pour lui la fidélité comptait, seule sa définition changeait. Le monde autour de lui imposait la restriction des corps sans condamner la multiplicité des fantasmes et la volatilité des désirs secrets. Etre infidèle, c’était tromper, acter dans sa chair, peu importe les culs que l’on matait et ces chattes que l’on rêvait de baiser, autant de corps possédés en silence et qu’un sourire faux effaçait dans la bienfaisance d’un amour convenu. Combien de fois une Sophie lui avait-elle fait l’amour des yeux, sa main tendrement lovée contre celle de l’homme qu’elle disait aimer ? Une autre situation, un endroit particulier, un instant différent et au regard se seraient joints les mains et les bouches et très vite les corps. Comment faire semblant, après ? Mentir à l’être que l’on dit aimer ? Faire comme si de rien n’était et le reléguer à cette place si contraire à la complicité ? Rien de tout ça pour Martin. L’exclusivité des sentiments ne pouvait s’accommoder d’une pensée clandestine. Aimer c’était s’avouer, refouler toute idée d’ego et de possession, admettre sa nature et oser le déclarer ; le nier, c’était déjà tromper. Aimer les corps et le dire et l’assumer et dire au revoir quand l’on sait ne pas être compris était un culte que Martin s’imposait. Son sacré. Comme toute discipline, elle exigeait sa part de solitude. Martin l’acceptait, sorte de compagne qu’elle devenait. Et quand la vie le voulait, une Sophie venait la rompre et alors tout recommençait, les questions et avec elles les prochains adieux. Sophie était-elle différente des autres Sophie ? Martin cracha dans le lavabo et dans le tuyau blanc et mousseux et bientôt gris et ténébreux, « ce serait bien, dit-il à voix haute en observant ses gencives, elle me plaît bien… »

Martin ôta son caleçon et enjamba la baignoire. Répétition de la leçon. Dûment enseignée par le concierge, pauvre con. Pour l’homme, les résidants du sous-sol ne comptaient pas. Ils étaient tolérés. Pour autant qu’ils ne mouillent pas le sol de la salle de bain et se taisent, le soir venu. Surtout, qu’on ne les voie pas ! La pomme de douche et avec elle le calcaire qui bouchait la moitié de ses orifices cracha son jus, l’eau était glacée. Martin avait perdu l’habitude de se doucher à l’eau froide, elle allait se réchauffer, il patientait. Il arrosa fébrilement ses doigts de pied, se souvint de la citerne sur le toit, l’eau de pluie s’y accumulait régulièrement et d’un geste ruisselait sur son front et ses épaules, fraîche puis tiède, réchauffée par le soleil qui claquait. Martin avait appris à aimer ces douches brèves, et plus encore l’air ambiant qui séchait rapidement son corps. Il respira un bon coup, dressa le bras et s’arrosa. S’en aller du Sri Lanka avait été sa deuxième et dernière décision. En quittant cette terre il avait fait le choix de renoncer au soleil, aux vagues dans lesquelles il aimait se glisser, aux coraux et poissons bariolés, à l’idée même qu’il s’était fait de la vie. Martin avait choisi d’étudier et ainsi espérer être un peu moins idiot pour tenter de cerner son époque, percevoir le monde comme un tout et non la somme de ses parties… Résultat : une chambre minable, un concierge qu’il allait un jour frapper, une université et ses enfants pour qui tout était acquis, les passants morts rêvant d’un samedi à bouffer la merde d’Ikea, une brasserie et une boîte de nuit dans lesquelles il travaillait et accessoirement s’enivrait et la brune sniffait, le froid, le stratus et le gris qui vous attristent et demain vous tuent, putain qu’il était lourd ! le prix à payer. Je suis là, se dit-il en frottant ses bras et son torse dans le chaud naissant. Martin était en Suisse pour longtemps, son ventre le lui disait. La décision prise quelques mois plus tôt n’était pas sans conséquence. Il avait choisi, il allait subir. Pour la deuxième fois de son existence il s’était trouvé face à une bifurcation, il avait décidé d’emprunter la voie difficile, il allait en chier. Aurait-il dû accepter la proposition de cet Allemand rongé par le soleil et l’alcool ? 10’000 dollars qu’il en voulait, de sa Guest House sur la plage. Trois fois rien pour ne plus entendre parler de ce pays qu’il avait un jour adoré. 10’000 dollars, un kilo de black transporté en Europe, ils étaient si nombreux à prendre le risque, les expatriés d’un genre particulier. Martin avait finalement renoncé. What’s done cannot be undone, noircit-il un jour.

Martin s’ébroua comme un chien mouillé, frictionna sa chair et enfila un caleçon propre. Sophie dormait-elle encore ? Il pensa à leur rencontre, les shots qu’elle lui avait fait boire, lui derrière le comptoir, elle décidée à l’essayer. L’alcool s’était comme évaporé dès les premières caresses, laissant place aux effluves des corps se mélangeant et bientôt ne faisant plus qu’un. Animal mutant, quatre jambes avançant et reculant, autant de bras et de mains emmêlées, entrelacées, rigides et griffant, agiles et serviles, regards perdus et lèvres brunies par les baisers, agrégat de chair et de sueur pour un instant seulement. Martin ouvrit la porte, Sophie reposait sur les draps fripés, il la trouva belle, elle et son sexe offert aux barreaux de l’unique fenêtre de la pièce et derrière eux les feuilles jaunies et les moineaux curieux.

Dans la boutique

C’est dans la boutique, là où Myriam travaillait, que ça s’est passé. Un mercredi. Un jour comme les autres, midi approchait et Myriam sentait son estomac gargouiller. Pas envie d’un sandwich, pas aujourd’hui, se dit-elle en jouant avec son alliance, elle n’y était pas encore habituée, à porter ce cercle d’or blanc autour de son annulaire gauche. A peine un mois qu’elle était mariée. C’était encore frais. Encore neuf. Et pourtant déjà inscrit dans la durée. Pourquoi s’est-elle mariée ? Myriam n’en savait pas rien, au fond, elle avait accepté la proposition de Nicolas, comment aurait-elle pu dire non ? Qu’avait-elle à lui reprocher ? Rien. Absolument rien. Un homme parfait, qu’il était. Doux, attentionné, il soutenait sa démarche en subvenant sans broncher aux principales charges du foyer, il l’aimait, ça, pour sûr, qu’il l’aimait, Nicolas. Dix ans de vie commune, ça comptait quand même. Myriam venait de fêter ses trente ans, elle avait rencontré Nicolas douze ans plus tôt, dès leur vingt ans ils avaient pris un studio ensemble. Puis un deux pièces, un quatre pièces et depuis deux ans tous deux vivaient dans un magnifique appartement, dans les beaux quartiers. La carrière de Nicolas avait décollé, directeur adjoint qu’il était, dans l’immobilier, son patron était vieux et fatigué, il allait prendre la main tout soudain. Juste une question de temps. L’avenir ? Scellé, aucun souci à se faire, Nicolas voulait des enfants et Myriam deux filles, « on se donne encore une année » s’étaient-ils dit en se disant oui. Le temps pour Myriam de lancer sa propre marque de chaussures pour hommes, « ça va marcher » qu’elle se disait tous les matins, sur le chemin de la boutique. Son boulot lui plaisait à moitié, oui pour son amour des chaussures et de savoir les hommes bien chaussés, non pour tout ce temps perdu et tous ces croquis qu’elle aurait pu dessiner. Ce n’était qu’un soixante pourcent, mais quand même, trois jours par semaine à ne pas inventer lignes et courbes, quartier et talonnette et design de la dentelure, mais pourquoi les hommes ne savaient-ils plus se chausser ? pestait-elle dans la rue, matin et soir. C’est bien joli vos Converse, qu’elle se disait, les yeux fixés sur le trottoir et les pieds qui défilaient devant elle et à côté d’elle et bientôt derrière elle, mais merde ! un pied dans un Derby ou une Richelieu, ça a quand même un peu plus de gueule ! Même Nicolas, elle n’avait pas totalement réussi à le convertir, il portait toujours des horribles baskets blanches le week-end, autant dire les jour où elle le voyait le plus. La semaine, son patron avait droit à des belles Italiennes et des sublimes Anglaises, mais elle ? « Et moi alors, lui avait-elle dit un jour, je n’ai droit qu’à la grossièreté ? » Nicolas s’était marré et avait esquivé. Fait chier quand même ! qu’elle avait pensé. Il n’y comprenait rien, voilà tout. Bord franc, empeigne, œillet, quartiers cousus ou non sur la claque, teinte et qualité du cuir, tout cela le laissait froid. Soit. Un compromis ils avaient trouvé, elle lui achetait ses chaussures quand elle ne les lui fabriquait pas, ses merdes de caoutchouc il se les payait seul, inutile de compter sur elle pour l’accompagner dans une boutique de sport, et bien planquées qu’elles étaient, tout au fond d’une armoire que Myriam ignorait.

« Je prends ma pause, dit-elle à Benoît, le patron, tu veux que je te ramène quelque chose à manger ? » Benoît négligea d’un signe de la main, il a ses ragnagnas, se dit Myriam, habituée aux humeurs du pédé qui n’avait rien trouvé de mieux que se découvrir hétérosexuel le jour de ses cinquante ans. Fallait comme le faire ! Myriam n’en crut pas un mot, quand il lui annonça la nouvelle, très sérieusement, un jour de janvier. Vexé et plus sérieux que jamais, elle finit par acquiescer, « c’est bien, qu’elle lui avait dit, si tu le sais alors vis-le et fiche-toi du qu’en dira-t-on ». Il a juste envie d’un gosse, qu’elle s’était dit en descendant les escaliers menant au stock, tout en bas, dans la cave froide et belle. « Quant à me faire croire qu’il est vraiment attiré par les femmes, mon cul oui ! » qu’elle dit à voix basse, face au miroir qui lui renvoyait son image de femme. Non mais je rêve ou quoi ? se dit-elle face à ses traits, quarante ans qu’il est pédé comme un phoque, une vraie folle, y a pas un cul de mec un tant soit peu formé qu’il ne reluque et maintenant il veut me faire croire qu’il aime les femmes… qu’est-ce que je fous dans cet endroit de cinglés ? se demanda-t-elle en remontant les marches, son sac à l’épaule et son veston un peu kitch mais très distingué dans le creux de son bras gauche. En plus, il y croit dur comme fer… Myriam salua Benoît, il lui sourit amicalement, folle et versatile, conclut-elle en sortant de la boutique.
La pluie venait de cesser. Brève averse, sorte de crachin qui tombait et s’arrêtait, temps de merde quoi. Myriam leva la tête vers les nuages, devait-elle prendre un parapluie ou allait-elle passer entre les gouttes ? Allez ! j’y vais comme ça, s’encouragea-t-elle. Les pavés de la ruelle étaient noirs et mouillés, Myriam fit attention à ne pas glisser, à deux reprises qu’elle s’était cassé la gueule en mettant le pied dehors, courge qu’elle était, se disait-elle en repensant à ses fesses sur les pierres dures et froides. Myriam gravit les quelques marches qui menaient à l’avenue, les badauds allaient et venaient, beaucoup étaient agglutinés dans les boulangeries du quartier, les plus chanceux assis dans les restaurants du coin. Putain ce que j’ai faim ! se dit Myriam, c’est à croire que je suis enceinte. Elle sourit puis chassa rapidement cette pensée, un mois qu’ils n’avaient pas baisé, la nuit du mariage, elle s’en souvenait. Avec Nicolas, ce fut bon, au début. Deux années que ça avait duré. Puis ils avaient emménagé ensemble et tout s’était enrayé. Pas d’un jour à l’autre, non, ça avait pris des années, lentement, doucement, et le rythme et l’intensité avaient baissé jusqu’à son équilibre actuel. Faut vraiment que je me rase la chatte, se dit-elle en entrant dans un Indien. Elle adressa un sourire au serveur posté à l’entrée, s’il savait à quoi je pense, qu’elle se disait, se marrant secrètement. Myriam prit place à l’une des tables libres, elle savait exactement ce qu’elle voulait : du riz, blanc, papadum, egg curry, dawl curry, fish curry. Le repas traditionnel indien, la bouffe du peuple, pas celle des grands restaurants, non, la croque de l’employé qui se fait livrer son repas dans ces gobelets d’étain, empilés les uns sur les autres et qui comme par miracle conservent et les senteurs et la chaleur des saveurs de l’Inde. Comme ce pays lui manquait ! Myriam le connaissait mal, c’est vrai, mais au moins y était-elle allée, une fois, le pays en train et en Ambassador qu’elle avait parcouru, les slums et les palaces elle les avait vus, les plus riches et les plus pauvres elle les avait observés, et les touristes aussi, unique pays dans lequel on peut les voir péter un plomb à l’aéroport et supplier l’hôtesse de terre de leur trouver un biller retour, le plus vite possible, oui ! s’en aller, quitter ce pays insupportable, Dieu que cette misère je ne peux la voir ! Le serveur lui apporta l’assiette et le riz dans l’assiette, les papadum, dans une autre assiette, plus petite, et trois bols évasés contenant les mets et autour d’eux le lait de coco et les épices qui piquent et qui arrachent et qui sentent si bon. Spicy, qu’elle avait demandé, Myriam. Le piment rouge du fish curry ne lui faisait pas peur, oh non ! elle allait bien transpirer un peu, peut-être même mouillerait-elle ses aisselles, se dit-elle en versant les couleurs sur le riz blanc.

Benoît s’était fait livré des makis, rien à faire, lui et les baguettes n’étaient pas copains, il les mangeait avec les doigts, « il avait le droit, disait-il, au Japon, on les mange aussi comme ça ». Durant les trois mois d’été, indépendamment des nuages qui refusaient de quitter le ciel helvétique, déversant par alternance leur trop-plein sur la ville, la boutique était ouverte sans interruption, de 10h à 18h30, non-stop. Benoît avait compris, l’expérience faisant, que les hommes achetaient des chaussures une fois le ventre plein. Pourquoi, il n’en savait trop rien, c’était ainsi. Les hommes, plus encore les mariés, aimaient se faire enculer les viscères vides et achetaient des chaussures une fois repus. Soit. Du coup, fort de cette vérité, il prenait sur lui d’assurer la pause de midi entre début juin et la fin août, exigeant toutefois de Myriam qu’elle assurât cet intérim un jour par semaine, les jeudis de préférence. « Demain, tu seras là, hein ? lui dit-il la bouche pleine. Parce que j’ai un rendez-vous… et puis, on sera jeudi. » Myriam acquiesça d’un sourire faux, un rendez-vous… avec une femme, j’imagine, la future mère de la fratrie ! pensa-t-elle en rejoignant la cave et avant elle les escaliers pentus qui tournaient et descendaient. Elle déposa son sac dans un coin, sa veste posée soigneusement sur le dossier d’une chaise en osier, allez ! s’encouragea-t-elle, vends de belles godasses et essaie d’en tirer quelque chose, pour toi, oui, pour toi. Elle monta les dix-huit marches qui tournaient cette fois dans le sens inverse, Benoît discutait avec un homme, la trentaine, difficile à dire, il paraissait jeune et sûr de lui, tous deux semblaient se connaître sans être intimes, un mec que Benoît n’avait pas baisé, se dit-elle instinctivement. Il y avait pourtant une sorte de complicité entre eux, ça se voyait dans les yeux et dans les gestes de Benoît, rien n’indiquait en l’instant présent une hypocrisie marchande et encore moins le souvenir d’un coup d’un soir. Ils se connaissaient, voilà tout. Et apparemment s’appréciaient. L’homme avait quelque chose d’efféminé, il aurait très pu être pédé, peut-être l’était-il, après tout, Myriam était certaine d’une seule chose : Benoît ne l’avait pas défoncé. Il en bandait, il en rêvait, oh ça oui qu’il y avait pensé, et il y pensait encore, à lui mettre son machin dans son petit trou dilaté, mais cela ne s’était pas réalisé, pour le plus grand malheur du premier. L’homme était conscient de son attrait, il en jouait, une sorte d’allumeuse en fait, se dit Myriam en pensant à sa chatte barbue alors qu’elle arrangeait quelques paires de Derby sur une étagère en bois vert.
Une cliente entra, dans tout son fracas, quarantaine épanouie, belle et fraîche, elle se dirigea droit sur Benoît, écartant de sa présence l’homme qui n’eut d’autre choix que s’intéresser à ce pourquoi il était là. Myriam l’observa, elle comprit immédiatement que l’homme était perdu. Encore un qui porte des Converse, se dit-elle intérieurement. Elle s’approcha.
« Je peux vous aider ?… dit-elle d’une voix douce et chaleureuse. L’homme la regarda, il comprit qu’elle souhaitait réellement qu’il reparte avec la paire de chaussures qui avait été et pensée et confectionnée pour lui, pour ses pieds à lui qui pour une fois souhaitaient être bien habillés.
- Je cherche une paire de chaussures…
- Oui… fit-elle en souriant. En voilà un futé, se dit-elle avant de le relancer. Une occasion particulière ?
- Non… marcher, en ville… est-ce assez particulier ?
- Ça me convient, lâcha Myriam, amusée. Un genre particulier ?
- …
- Je vois… Quelle est votre pointure ? 42.5 ?
- En effet, fit l’homme, interloqué.
- J’ai l’œil, coupa Myriam, certaine de maîtriser et la situation et le bonhomme. Bon, asseyez-vous, je vous propose deux trois modèles qui me plaisent et qui, je crois, vous plairont, ok ?
- Ok », fit-il en prenant place dans un fauteuil, en retrait, tout près des escaliers.
Myriam revint au bout de quelques secondes, quatre cartons dans les mains, empilés les uns sur les autres.
« Oui, quatre, les quatre paires qui j’aime, fit-elle en tirant sous ses fesses un tabouret de cuir rouge.
- Une suffira…
- J’ai bien compris, mais je vous donne le choix, je suis sympa, non ? »
L’homme répondit par un sourire. Ses lèvres inertes, seuls ses yeux souriaient. Ils ne s’étaient même pas plissés, juste une lumière que Myriam avait remarquée et interprétée comme un sourire, comme un oui. La première paire était d’une vieux brun patiné, bout fleuri et perforations discrètes, naturellement cousues à la main, une production familiale, vénitienne. « J’adore » dit Myriam en présentant la gauche à celui dont elle ne connaissait que la marque des chaussettes, bon point, pensa-t-elle observant le fil d’Ecosse qui s’en allait et dessous et dessus sans jamais s’arrêter.
« Alors ? Qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle, sûre de son choix.
- Vous avez un très beau visage » dit l’homme d’une voix monocorde, contrastant d’autant avec l’intensité de son regard. L’homme ne regardait pas Myriam, il la bouffait littéralement, de ses deux yeux il la prenait, là, tout en bas des escaliers, dans cette cave qu’elle connaissait parfaitement et pourtant qu’elle découvrait pour la première fois.
Myriam sentit une chaleur traverser et son corps et son esprit et son âme et son putain de con qu’elle n’avait pas rasé depuis trop, bien trop longtemps, mais peut-être aurait-elle le temps vite quelque part dans les chiottes de se le faire joli, son minou. Ta gueule ! en l’instant, elle se sut et nue et perdue, totalement à disposition de l’inconnu. Elle sentit la chaleur du rouge sur ses joues, je suis grillée, se dit-elle en levant les yeux vers l’homme, conquise, séduite, prise.
« Merci… dit-elle en lui souriant.
- Je les prends » répondit-il, conscient de son effet.
L’homme se leva, « je m’appelle Paul, lui lâcha-t-il en la quittant, enchanté » ajouta-t-il en la saluant d’une légère inclinaison de la tête.

La cliente venait de quitter la boutique, Benoît allait encaisser à sa place, dommage se dit Myriam. Pourtant, là, tout au milieu d’elle, Myriam le savait : elle allait se raser, se faire toute belle, de jolies lèvres qu’elle avait, bientôt, vite, ils allaient se voir, se rencontrer, se mélanger. Et merde ! se dit-elle, consciente désormais de devoir l’accepter : oui, au pluriel on pouvait aimer.

Plutôt crever

Martin avait les yeux verts de son père. Des sourcils longs et étroits qui suivaient la courbure de ses paupières et ses paupières suivaient l’arrondi de ses yeux verts. Tout au centre, deux points noirs, aussi noirs que le pétrole paraît noir quand il coule dans le désert.
Il faisait nuit, une nuit sans lune et sans étoiles, toutes masquées par le halo des lumières de la ville. Pas une de ces nuits piquées de blanc, de bleu, de jaune et de rouge que son père lui avait appris à lire, là-haut, allongés dans les alpages, bien au chaud entre une couverture épaisse et un duvet de plumes. La nuit était d’encre, comme brouillée, un noir diffus et pourtant plus présent que jamais tant il reléguait dans un passé inexistant les astres dont la lumière ne parvenait à crever l’obscurité. Un ciel pour les croyants, se dit Martin, les bras repliés derrière sa nuque, couché dans l’herbe. C’est à croire qu’on est seuls dans cet univers, fit-il à voix haute, se sachant seul dans l’herbe et tout autour de lui dans le parc. Malgré son jeune âge, Martin en connaissait un rayon sur les croyants. Non pas tant sur la religion, même si elles disaient un peu toutes la même chose en racontant des histoires bien différentes, ça, c’est ce que pensait Martin, mais bien sur le fait de croire, d’être croyant. D’avoir la foi. De savoir savoir. Et en toute occasion d’avoir raison. Seize ans, ça lui avait suffit, à Martin, pour en prendre conscience, de cette force étrange faisant de vous un être à la fois différent et étranger de tous ceux dont un jour vous croisez le chemin. C’est du passé, tout ça, balaya Martin d’une main imaginée. Il ouvrit les yeux et vit les traces de ses cinq doigts dans le noir cotonneux, peut-être ai-je un peu de ciel sur la main, se dit-il en fermant le poing. Ce serait bien, un petit peu de ciel rien qu’à moi. Qu’en ferai-je ? Il finirait bien par se dissiper, de toute façon, alors à quoi bon… Martin releva le buste, assit dans l’herbe brûlée par un été qui n’en finissait pas, le Léman devant lui et les lumières de la France au loin. Peut-être le savaient-ils, les hommes, qu’en construisant des villes ils créeraient de nouvelles étoiles, autant de lumières qui effaçaient avec le temps et les gens qui les peuplaient les naines blanches, brunes, et les géantes aussi. Encore une pensée qu’il chassa d’un trait : les choses se sont ainsi faites, voilà tout, se persuada Martin. Deux voiles mates glissaient sur le Léman, elles devaient être à moins d’un mile. Sans doute un passionné, se dit Martin, seul à bord, profitant des brises nocturnes pour naviguer où bon lui semblait tant qu’il se contentait de longer et la Côte et le Lavaux. Martin ne put distinguer l’embarcation, s’agissait-il d’un vieux gréement, probablement, peut-être un 6 Metre, était-ce un 12 ? Martin ne le saurait jamais. Le voilier filait vers l’Est, laissant sur sa gauche le chantier naval de la CGN et derrière lui les montagnes de sable de la Sagrave. Ah ! que Martin l’avait aimée, cette régate entre la Corse et la Sardaigne ! Sa première vraie expérience de la mer, un Sloop de vingt mètres, tout en bois, une grand-voile haute comme une immeuble de sept étages, un foc aussi puissant qu’impressionnant une fois gonflé par la Tramontane, venant du nord, sèche et violente. Ils en avaient eu des galères, à bord, même qu’ils s’étaient échoués sur le sable de la Sardaigne, de nuit, le skipper faisant de son mieux pour dissimuler et sa colère et sa honte, soixante-cinq ans qu’il avait, et presque autant d’années de navigation en Méditerranée. Mais ce dont Martin se souvenait, c’étaient les hauts et les bas qui remuaient, entre La Maddalena et Bonifacio, quatre, cinq, peut-être six mètres qu’ils faisaient les creux entre lesquels ils fallait et barrer à gauche et barrer à droite. Ah ! comme il envoyait dur le skipper, et comme il le faisait bien, presqu’une ligne droite qu’ils dessinait lui et son voilier dans le bordel ambiant. Putain que c’était bon ! Dangereux aussi, trois hommes avaient failli perdre la vie, ce jour-là, à l’entrée du goulet de Bonifacio, mais de cela Martin se fichait. Il se l’était juré, à quai : ne pas avoir peur. Jamais ne renoncer simplement parce que la raison dit non. La raison dit toujours non, frileuse et sédentaire, elle ne demande qu’à rester là où elle est, certaine et de connaître et de maîtriser son environnement, comme une obligation peu à peu elle prend possession de l’être pour en faire son propre assujettissement. Non, Martin n’allait renoncer ni aux creux ni aux sommets, sur les vagues de son destin il irait naviguer. Et peut-être, un jour, chavirer.

Martin sentit son estomac gargouiller, depuis hier soir qu’il n’avait pas mangé. Il avait quitté son boulot à dix heures du matin, des verres et des cendriers qu’il avait lavés et essuyés, autant de nanas et de mecs qui les avaient et vidés et remplis au fil de la nuit. Les samedis soirs étaient impersonnels, les habitués ne venaient pas, ils privilégiaient les jeudis et vendredis, nuits où ils pouvaient se sentir un peu particuliers, comme chouchoutés par la barmaid pour les uns, par Martin pour les pédés. C’était un peu son rôle, tout le monde le savait, il aimait les femmes mais plaisait aux hommes, alors tant que les thunes et les pourboires rentraient. La fermeture n’était que le commencement d’une nuit sans fin, une fois que tout était rangé, que tous les verres étaient propres et disposés en rangs bien alignés, alors la fête débutait pour de vrai. Le staff et quelques privilégiés, la coke sur le comptoir et l’héroïne en secret dans les chiottes privées, même dans ce monde-là la brune avait mauvaise réputation. Martin et son boss et Catherine, la barmaid qui baisait et l’un et l’autre, séparément, se rejoignaient à intervalles réguliers pour nettoyer le miroir posé sur l’évier et ensuite dissimulé entre les rouleaux de papier toilette. Combien de lignes y avait-il sniffé, à l’abri dans le bleu des néons des toilettes que personne à part eux n’utilisaient ? Martin ne pouvait plus les compter. En avait-il honte ? Les regrettait-il ? Pas le moindre du monde. Et encore moins quant il rejoignait les rangs de l’université les lundis, qu’avait-il en commun avec ses camarades dont il ne connaissait ni les prénoms ni les âges, à peine savait-il d’eux qu’ils ne payaient ni leurs études ni leur logement. La dope, c’était venu comme ça, une année clean puis les verres en fin de soirée, au début ensuite, pour se donner du courage, et un jour une ligne proposée et acceptée, blanche, pour commencer. Et la confidence, il n’y a quand même rien de mieux que la brune, même son patron avait été surpris. Une personne de plus à régaler et une personne de moins à qui mentir, juste compromis pour l’un et pour l’autre. Alors oui, la brune Martin l’aimait. Un peu trop, il le savait. Allait-elle le détruire ? Martin n’y pensait pas. Il sniffait le week-end et faisait l’étudiant la semaine, voilà tout. Avec brio, l’un comme l’autre.

Les mercredis et jeudis en fin d’après-midi, après ses cours, question de boucler les fins de mois, Martin servait des apéritifs aux bourgeois du centre-ville. Son boss venait d’acheter la brasserie, l’ancien avait piqué la caisse et le nouveau avait désormais un bureau au premier pour s’en foutre plein le nez, Martin à ses côtés. C’était comme ça, dans cet endroit-là, on bossait dur et on sniffait dans le bureau du patron de la brune qui faisait mal au nez et que c’était bon d’avoir ce mal-là. Comme quoi. C’est un mercredi que le vieil homme s’adressa pour la première fois à Martin. Un mercredi comme les autres, automne indien, il faisait doux et l’orange se mélangeait au bleu sur le Salève. L’heure de l’apéro était passée, les Lausannois s’étaient levés d’un mouvement soudain et avaient rejoint épouses, maris et gamins en vue d’une soirée comme tant d’autres, manger, devoirs à corriger, border, télé et baiser si tout allait bien. Bientôt, le noir, et avec le noir les clients qui vivaient la nuit et avec eux les boissons que l’on ne servait pas dans la journée. Trois clients étaient assis dans la véranda, l’un d’eux s’appelait Hamid, il était noir et con comme sa peau était foncée. Vraiment con. Souvent, Martin eût aimé qu’il soit aussi blanc qu’il était noir pour lui dire ce qu’il en pensait, de son comportement, mais l’homme en jouait, et de sa couleur et de ses souffrances, alors Martin se taisait et supportait, le client était roi dans ce putain de monde de blancs. Il claqua des doigts, comme à son habitude, Martin l’ignorait désormais, il le savait, il allait finir par l’appeler correctement et lui demander l’addition avec ses dents belles et blanches. Le noir se leva et s’en alla, suivi par un blanc aussi transparent que le noir voulait se faire voir. Paire de lunettes hypertrophiée, coupe à la noix, dents en avant, pli sur le jeans et mocassins trop bien cirés, empoussiéré qu’il était. Le dernier client n’avait pas de nom. Depuis le premier jour, Martin lui servait un Perrier citron. Les mercredis et les jeudis, Martin s’était renseigné, l’homme posait ses fesses sur l’osier des chaises de la brasserie et commandait toujours la même boisson. Toujours, il écrasait la rondelle au fond du verre à l’aide du bâtonnet en plastique vert offert par la marque, une, deux, trois et quatre fois, puis laissait le citron remonter à la surface, plongeait ses doigts vieillissants dans l’eau qui encore et encore faisait des bulles, sans s’arrêter, étrange histoire quand même que ces bulles qui naissent de rien, saisissait la rondelle et la déchiquetait de ses dents que Martin ne savait ni fausses ni vraies, sans doute un mixte d’une étrange composition. Alors l’homme déposait son reste dans le cendrier, un zeste long et étroit qui suivait la courbe du métal brossé. Débarrassé du citron, l’homme versait les quelques gouttes restées au fond de la bouteille, à raz-bord qu’il le buvait son Perrier. Le verre vide et sur la table, l’homme appelait Martin, payait et disait merci de la tête puis s’en allait dans un monde que lui seul connaissait. L’homme fit signe à Martin, paya, tendit la main, paume au ciel, mit la monnaie dans sa poche et pour une fois ne sourit pas. Il regarda Martin et lui dit :
« Mais qu’est-ce que tu fais là ? Ta place est en Amérique, pas ici, profite, si j’avais eu ta belle gueule, crois-moi que j’en aurais fait ma bonne fortune. Fais du cinéma, ils t’ouvriront les bras ! »
- Je crois en ma tête, pas en mon corps, déclara Martin, lui-même surpris par son aplomb.
- Comme tu veux, petit… mais sache-le, on n’a qu’une vie », lui dit l’homme en tournant son regard vers Genève et le soleil qui disparaissait loin derrière, là-bas, au-dessus de Lyon et après Agen et plus loin la côte basque qui jurait que cette journée n’allait jamais se terminer.
Martin quitta la salle et l’homme aux cheveux blancs, il posa le plateau sur le comptoir, près de la caisse, fit le tour du bar et rangea délicatement les verres sales dans la machine qui bientôt recracherait au plafond et sa chaleur et sa vapeur. Et s’il avait raison ? se demanda Martin, en appuyant sur le bouton rouge qui lançait le cycle de lavage court. Ne suis-je pas en train de passer à côté d’une chance que beaucoup m’envieraient ? J’ai une belle gueule, un beau corps si je le travaille, du charme à ce qu’on dit, les langues, je sais les apprendre, les accents je sais les prendre… Il a raison, le vieux, qu’est-ce que je fous là ? Ces études, finalement, pour qui je les fais ? Pour moi ou pour tous ceux à qui je veux prouver que moi aussi, le petit serveur, je peux réussir et l’université et mieux que quiconque, oui, à tous leur montrer. C’est pour eux que je trime comme un forcené ? Carriériste je ne le suis pas, je m’en fiche complètement de savoir ce que je ferai plus tard, je ne crois pas en leur société où il faut étudier pour augmenter ses chances de dégoter un bon boulot, qu’ils crèvent, eux et le mérite érigé en divinité. Martin le savait, comme il avait cru en Dieu et son fils cloué au poteau, pas la croix, le poteau, jamais il n’accepterait la compromission. Jamais il n’irait draguer les recruteurs de jeunes talents, son titre et son prix de faculté en poche. Plutôt clamser.

Martin se leva, derrière lui le Léman et la voile qui s’en allait au loin, devant lui son destin qu’il savait tenir comme la nuit entre ses mains. Le vieil homme n’avait rien compris, décida Martin. J’ai faim, se dit-il en gravissant l’avenue des Bains. Ses pupilles n’étaient plus aussi noires que d’habitude, la nuit avait eu raison d’elles, leur détente laissait entrevoir un peu de brun, le brun de cette drogue qui l’aimait tant.

Déblayer la neige

Marc en avait plein les pattes. De sa femme, de son chalet, de ses mioches aussi. Même son boulot, il ne pouvait plus le saquer. Mécanicien, qu’il était.
Depuis toujours, son truc à lui, c’était le métal. L’acier des bagnoles. Des carrosseries les plus extravagantes. Chrysler, Ford, Pontiac, Chevrolet, rouges, bleues, jaunes, blanches, unies ou bariolées, Convertible, Pillarless, Sedan, Station Wagon, Roadster, ils les aimait toutes, pourvu qu’elles soient ricaines. Lignes acérées, courbes folles, capots sans fin, châssis démesurés, passer sa main sur le métal peint et se remémorer chaque arête, chaque pli, chaque commissure et reconnaître le modèle les yeux fermés, ça lui était venu comme ça, il venait d’avoir 8 ans, un jour d’été, comme une évidence. L’école terminée, monsieur Boillat accepta d’en faire son apprenti, son père avait bataillé fort pour que la place lui soit assurée. L’homme était réputé, sa clientèle fidèle, y en a même qui venaient de loin, des Bernois et des Zurichois, c’est dire. Le premier jour, il enfila son bleu, impatient de commencer. D’apprendre. Mais très vite, il comprit. Il en chiala. Et le soir et la nuit. C’est toute sa vie qui s’effondrait. Mais que faire? Impossible de s’en aller. Son père ne lui aurait pas pardonné. Lui qui ne brûlait que de poncer, papier de verre et mastiquer, d’accorder et mélanger les pigments pour ensuite les épandre au pistolet, c’est dans les carters et les boîtes à vitesses qu’il allait se plonger, des freins à tambour et des embrayages qu’il allait réparer. Et ses ongles, tous les soirs, qu’il fallait briquer.
Les premiers jours furent les plus durs. Une semaine, un mois, une éternité. Un matin de janvier, il neigeait fort sur le chemin de l’atelier, Ouchy se perdait dans le blanc et le Léman traçait un pli grisé dans le néant, Marc alluma une cigarette et se fit une raison. Au moins, elles étaient là. Il les côtoyait, les sublimes. Même s’il eut préféré être à leurs côtés et non sous leur châssis, le nez planté dans le noir et le corps plein de crasse de tout ce que les pneumatiques arrachent au bitume et recrachent de gomme qui colle, ce monde qu’il avait tant désiré devenait sien; pas exactement comme il l’avait souhaité, un peu c’était mieux que rien. L’avenue de Rhodanie était déserte, la chaussée et les trottoirs et les quais dissimulés sous la monotonie, à sa droite le port de plaisance, la jetée et la France au loin dans l’hiver opalin. Depuis ce jour-là, c’est à croire que monsieur Boillat avait pris sa résignation pour de la ferveur, Marc eut pour responsabilité d’ouvrir la boutique. Il aimait ça, avancer dans le noir, éviter tout obstacle de mémoire, s’adosser au mur et de la main gauche allumer les ampoules qui chauffent au plafond et leurs filaments qui rythment l’apparition des chromes orange, puis jaunes et très vite argentés. Près de deux mois qu’elle hivernait là, l’Eldorado Biarritz, modèle 1959, flambant neuve, rouge carmin. Elle appartenait au Vieu’Bô, comme disait Boillat. Il crânait dur, l’Cosandey, sur le cuir sang de son paquebot. Sa Cadillac, il l’avait achetée douze mois plus tôt, à Miami, « à son volant » qu’il disait, il avait traversé l’océan. Ce couple insolent se faisait remarquer à Ouchy, pour ça oui, ça jasait ! Faut dire qu’il ne se faisait pas prier pour en rajouter, l’Vieu’Bô : chapeau blanc, foulard blanc, lunettes noires, l’air faussement négligé, dès les premiers jours du printemps 61 le cabriolet paradait entre Vidy et la Tour Haldimand, allers-retours incessants, surtout ne pas rouler trop vite question de bien se montrer, fallait la roder qu’il disait. Quel engin! quelle gueule! et quel cul! Depuis la fin novembre, les ouvriers du garage étaient aux petits soins, même le patron y mettait du sien, comprenez lui seul la faire rouler par une belle journée d’hiver. Pour aimer le métier, ça aide, ce genre de bagnole. Oui! la mécanique c’est de la saleté, ça pue, ça s’incruste, on la chlingue jusqu’à s’en imprégner et la suer, mais y a pas à chier, un moteur pareil, ça vous convertit même le plus propret.
Bon gré mal gré, Marc en apprenait les rudiments de ce fichu boulot, les codes, les non-dits, les secrets aussi. Mais pour maîtriser, apprendre ne suffisait pas : il fallait sentir ; écouter. Poser la main et prendre le pouls, renifler et dénicher, s’interroger et questionner, parce qu’ils vous répondaient ces foutus V8, ils gueulaient ou chantaient, c’était selon.
« C’est le métier qui rentre, petit ! qu’y disait, l’Boillat. Tu verras, ça viendra, comme ça, au bout des doigts. »
Fallait le supporter, le patron, mais question tapin, c’était un as, et ses mécanos, il les jaugeait aussi bien que les moulins. Une fois de plus, Boillat avait raison. Un après-midi de février, sans même réfléchir à ce qu’il faisait, rapide diagnostique, deux trois manipulations et le moteur récalcitrant d’une Jeep US ronronnait comme au premier jour du débarquement. Ça l’avait comme rassuré, Marc. Apaisé aussi. Son rêve n’était pas mort, simplement différé. Ça viendrait plus tard, la carrosserie, oui, un de ces jours, il n’y avait aucune raison de s’inquiéter. Même Boillat allait en prendre pour son grade, ah ça non ! il ne l’avait pas vu venir, ce talent-là ! Sans même y avoir touché, les courbes, Marc savait les lire, elles lui parlaient. Entre elles et lui, ça dialoguait.

Marc ouvrit les yeux. Depuis le temps, il s’y était habitué : même rêve, même fin abrupte pleine d’espoir, déception identique tous les matins. Il sentit la chaleur de sa femme sur sa droite, du côté de la fenêtre et de l’aube. La bouche entrouverte, Nicole ronflait en sourdine. Souvent il s’était lové en silence tout contre le chaud et se disait qu’il en avait de la chance d’avoir une si jolie femme qui ronronnait à ses côtés. C’était il y a longtemps. Sans faire de bruit, Marc mit ses deux pieds à terre, assis sur le bord du lit il contempla un instant ses pantoufles parfaitement alignées sur la moquette, quelque chose lui dit de ne pas les enfiler. Il trouva l’idée con et se leva. Il descendit d’un étage, se fit un café et alluma une clope en écoutant l’eau chauffer. Quelque chose en lui ne tournait pas rond. Pas fiévreux, pas grippé, pas même constipé, Marc se sentait tout chose, oui, c’était ça, tout chose, sans comprendre ni quoi ni pourquoi. Il respira un grand coup, vida et remplit ses poumons, encore une fois, une dernière fois, ça ne passait pas. Les nerfs, se dit-il, les nerfs. «Calme-toi» répéta-t-il plusieurs fois.
Il s’approcha de la fenêtre qui donnait à l’ouest, il écarta de la main le voile léger qui rembrunissait la pièce, les crêtes se découpaient au loin, noires et rigoureuses dans le bleu métal du matin. L’arrondi brûlant fit son apparition et tandis qu’il s’élevait au-dessus des cimes un halo flou et gris puis violet et enfin vert inonda le chalet. Il avait encore neigé cette nuit, les sapins et le brun étaient recouverts d’une épaisse couche de poudre fraîche. Marc mit un sucre dans le café, le touilla machinalement et ouvrit la porte qui donnait sur le porche et le jardin et derrière la forêt. Le froid le saisit et le réveilla pour de bon. Il était pieds nus, ne se l’expliqua pas, enfila une paire de bottes en caoutchouc jaune, vérifia que les moutons étaient bien au sec, les uns contre les autres et tous entassés au fond de l’abri contre la paille. Marc but son café tiède et alluma une deuxième cigarette. « L’hiver sera rude » dit-il à voix haute. Quarante centimètres de poudreuse s’ajoutaient au mètre tombé ces derniers jours, rien d’anormal en cette saison que la neige soit abondante, les couches s’étaient toutefois accumulées sans répit et se confondaient désormais dans les champs. Marc observa les toits, le grand du chalet et le plus petit de l’abri, encore une nuit comme celle-ci et il allait devoir les délester, prendre l’échelle et monter. Il leva les yeux au ciel, les dernières étoiles se paraient de gris et de bleu, cela le soulagea un peu, le front froid était passé, peut-être aurait-il droit à plusieurs jours de beau et aux premières fontes tant espérées. Quant au chemin pour accéder au village et au garage, la météo n’y pouvait rien. Il allait devoir sortir la Willys, garance qu’il l’avait repeinte, souvenir de jeunesse, y fixer la lame à l’avant et monter patiemment en première. Peut-être allait-il devoir répéter l’opération, une fois en haut, devant le garage et sur le faux-plat, modifier l’angle d’attaque de la lame pour descendre et remonter pour bosser.

La semaine prochaine, ça fera quinze ans, pensa-t-il dans le froid. Déjà quinze ans que Marc avait repris l’atelier de mécanique de Charnex. En arrivant de la plaine, on ne pouvait pas se tromper : le bled marqué en noir sur le panneau, un pâturage des deux côtés de la chaussée, à gauche l’adret qui montait sec et de l’autre côté l’ubac qui plongeait dans la vallée, un dernier virage et là, planté en contrebas, Rocher Carrosserie & Mécanique, caractères noirs et décatis sur une plaque d’alu qui vieillissait. Quinze ans que Marc regardait ses mains et constatait jour après jour le lent travail d’altération. Ses mains, Marc les inspectait tous les jours. Tous les soirs. Tout le temps en fait. Encore une chose qu’il ne comprenait pas. Durant les dix premières années, elles étaient restées intactes, comme étanches au cambouis qui souille et intangibles face au papier de verre qui décape et oblitère jusqu’aux empreintes identitaires. Et Dieu sait la merde qu’elles avaient bouffée durant ses quatre années d’apprentissage et les six autres passées au service du vieux ! Il les revoyait encore et toujours, ses mains, alors qu’il venait de trouver Boillat qui ne répondait pas et qui était clamsé dans les chiottes, le même qui la veille était vivant et trinquait aux dix ans de son employé dans la maison. Il les avait astiquées, ses mains, avant d’ôter pour ne plus l’enfiler son bleu à l’écusson Chevrolet, et comme toujours le noir et le sale s’en étaient allés, comme le patron ils s’étaient effacés. Il n’y avait rien à comprendre, c’était comme ça. Ce trou, fallait pas y travailler, même pas y habiter. Ses mains le lui rappelaient.
Charnex, c’était pour Nicole. Elle en avait tellement rêvé, et parlé, de ce chalet. Enceinte du premier, le père de Nicole leur cédait la propriété, le garage était à vendre, une affaire, inoccupé depuis des années. Du boulot, il y en avait, tous ceux du village et les autres, chaque famille possédait au moins un véhicule. Tentant. Une maison, de l’espace, un cadre idyllique, la rivière un peu plus bas, un bassin naturel pour les enfants, se baigner et pêcher, une chute d’eau pour quand ils seront plus grands. Nicole heureuse et la savoir femme, être nus dans les champs, crier et baiser ; Nicole rassurée, et bientôt mère. Pour Marc, la perspective de se mettre à son compte à tout juste 26 ans. Et passer le reste de sa vie à plonger ses mains dans le cambouis. Peut-être parviendrait-il à attirer quelques amateurs de belles carrosseries, du boulot parfait et le prix juste, tout le monde y croyait, Nicole la première. Soit, mais qu’on ne s’y trompe pas : ce serait Carrosserie & Mécanique et non l’inverse.

Marc sentit une chaleur entre ses doigts, puis une brûlure, son mégot. Décidément, il n’était pas dans son état normal, il n’avait même pas jeté un coup d’œil dans la chambre de la petite dernière en descendant. Un rapace attira son attention, il tournoyait bas dans le ciel, son vol croisait souvent le blanc. Il s’approcha sans battre des ailes, la tête et le bec pointés vers le sol, soudain plongea et disparu derrière le toit. Curieux, Marc fit quelques pas de côté, le milan noir était perché sur le pare-brise de la Jeep, une proie difforme entre les serres. Il sentit l’homme et s’échappa au loin et avec lui le rongeur mort dont ne restait qu’une trace de sang noir sur le métal rouge.
La lame. La neige. Le chemin. Et tout là-haut, la carrosserie dont tout le monde se fichait. Trop d’années que Marc se tapait des caisses pourries, « tant qu’ça roule ! » qu’ils se marraient, les paysans. Marc y avait cru au début ; au début seulement. Il arrivait encore qu’un homme de goût délaissât sa concession pour celui dont la réputation, jadis, s’était frayée un sentier jusqu’à la ville. C’était sa poche d’air à Marc, gratuitement qu’ils les auraient tous accueillis, les amoureux dans son genre. Mais ça, c’était avant. Ils se faisaient rares désormais, faute à l’époque, mais pas seulement : il est des voitures que l’on ne confie pas à celui dont les ongles sont négligés. Marc le savait et plus le temps passait, plus il s’en fichait. Dix ans déjà qu’il s’était résigné et avait remplacé son rêve par son métier, alors. On pouvait encore distinguer dans le blanc de l’enseigne le contour d’un C déjeté et d’un double rr bouffé par les années. C’est tout ce qu’il restait de son talent.
Fallait pourtant bien bouffer. « Allez ! » dit-il fort devant lui. Bourknecht récupérait en fin de matinée la Subaru de sa femme, aile arrière droite enfoncée, pas propre tout ça, l’épouse du syndic se devait d’être digne devant les électeurs de son crétin de mari. Marc n’avait plus qu’une dernière retouche à faire, histoire d’une demi-heure, tout au plus. Dans le pire des cas, il serait le seul à remarquer l’imperfection de son travail. Il en était là, Marc, saloper son propre boulot. La première fois, il avait eu honte ; désormais il se disait que c’était comme ça. D’ailleurs, avait-il vraiment envie de la finir, cette foutue japonaise ? La seule idée de croiser Bourknecht et son humour épais le rendait las. Et si je n’y allais pas? se demanda Marc en allumant sa troisième clope. « Si je n’y allais pas… » qu’il chuchotait aux montagnes devant lui. Se faire porter malade? Non, ne pas y aller, tout court. Sécher. Ce matin. Cet après-midi… aussi? Et demain? Et les jours d’après? Terminé! « Et pourquoi pas ? » lança-t-il au rapace qui venait de reprendre sa place dans les airs. Après tout, ils ne manquaient de rien, ils avaient de quoi tenir un bon moment et il leur en resterait toujours assez. Au diable ce putain de garage qui lui rongeait et le talent et le sang ! S’accorder six mois, rien qu’à lui, un an s’il le fallait, il le méritait, oh qu’il le méritait ! Quinze ans ! Quinze années à foutre son nez dans des bagnoles dont même le tissu des sièges sentait le purin ! Devoir décoller la merde au Kärcher pour atteindre la tôle et toujours justifier ses tarifs et les heures passés pour finalement se faire payer sans un merci et encore une fois supporter l’odeur de vinasse dès 9 heures du mat et les blagues toujours les mêmes et toujours racistes. Qu’ils aillent se faire foutre! Putain qu’il le méritait, son congé, comme il allait en bander de la décrocher cette enseigne de merde ! « Comment ai-je pu supporter ça ? » cracha-t-il au loin. Tout était là, à portée de main, il suffisait de fermer, de condamner les portes vitrées, de virer les pneus, au diable l’huile ennemie jurée de son œuvre, au feu tout ce qui n’était pas précieux. Oh oui ! revenir à ses amours premiers et retrouver le plaisir du métal. De son contact. A nouveau fermer les yeux, patienter un peu, encore un peu… Vaine prétention de vouloir les imaginer, les voilà d’elles-mêmes qui prenaient forme, ainsi naissaient les courbes, les cambrures, les arcs, inutiles et beaux. Ensuite seulement venaient les mains et l’exigence de la création.
Marc eut soudain le besoin de réveiller Nicole. Elle croyait en lui, elle avait toujours cru en son talent. « Elle comprendra » dit-il haut et fort dans le bleu qui bientôt congédiait les couleurs vives au lendemain. Et le rapace de piquer droit vers la rivière, les ailes repliées le long de son corps et le cou tendu vers sa proie. Marc enviait sa liberté. La sienne comme celle de la truite qui elle aussi avait sa chance, lui de l’harponner, elle d’esquiver. Leur monde était dur, violent, sans concession. Jamais cruel. Nullement faussé. Ils jouaient cash, les règles du jeu étaient simples, limpides. Vraies. Marc se mentait. L’illusion fut de courte durée. Nicole croyait en lui, oui, Marc était un homme, oui, mais avant tout, il était son mari. Le père de ses 3 filles. Allait-elle vraiment le laisser se réaliser, quitte à mettre en péril la stabilité du foyer ? Sa pérennité.
« Quelques soirées par semaine, oui, le week-end si tu veux. Mais tu ne peux pas tout arrêter comme ça, mon chéri, si tu fermes plus d’un mois, tes clients iront voir ailleurs et ne reviendront plus. Tu le sais bien, plus personne n’achète ou ne restaure ces grosses américaines. Que peux-tu espérer ? Une ? Deux par année ? De quoi vivrons-nous ? Je pourrais reprendre un travail à temps partiel, mais tu le sais bien : tout ce que je gagnerai partira dans la garde des enfants. Et puis qu’en dirait papa ? C’est quand même grâce à lui, tout ça, tout ce que nous avons. La maison, le garage… allez ! viens un peu près de moi, viens dans mes bras. »
Fin de l’histoire. Marc pouvait-il le lui reprocher ? Elle aussi avait dû faire des choix, mettre un terme à ses études alors que celle qui deviendra l’aînée avait passé le cap des trois mois et commençait à lui donner un relief dont tous deux s’émerveillaient. « La priorité, c’est nous trois maintenant » avait-elle prévenu. Elle s’était faite lionne et ferait le nécessaire pour qu’il ne devînt pas lion. Se souvenait-il seulement de la dernière fois qu’une décision importante, concernant la famille, le couple, n’avait pas été prise, au final, par son épouse ? N’en allait-il pas ainsi pour tous les maris et pères ? Après tout, de quoi se plaignait-il ? De quel droit ? Son beau-père l’avait cadré, le jour de leurs fiançailles : « Chez nous, on s’plaint pas, on marche toujours droit et si dedans, parfois, ça fait mal, on fait avec, on va de l’avant et ça passera parce qu’avec le temps, ça passe, et parce que c’est comme ça. » Passaient le temps et avec lui la vie. Ne le voyaient-ils pas ? Marc ressentait désormais tout le vide de son existence sur ses épaules. « Ça pèse lourd, le vide » se dit-il. Il y avait cru, un bref instant. En lui, en elle, en son soutien. En cette possibilité de ne plus subir. De se libérer de ceux qui ne comprenaient pas, qui ne pouvaient pas comprendre. Le connaissait-elle si peu ? Si mal ? Pensait-elle vraiment qu’il était de ceux qui résignent et acceptent, tête basse, d’être ainsi dépossédés de leur destinée ? L’avait-elle seulement écouté ?
Le milan avait repris de l’altitude, il planait et traçait derrière lui des cercles invisibles. Marc les voyait, les imaginer c’était déjà les faire exister. Il suffisait d’y croire. Il suffisait d’y croire. « Je plaque tout ! » Ces trois mots résonnaient encore et dans sa tête et dans les airs, il ne les avait pas dits, il les avait crachés. Comme un cri sourd audible de lui seul. Marc s’en rendait bien compte, il était bouleversé. Il avait osé formuler l’impensable. Nicole ne lui laissait guère le choix, de compromis il n’y avait pas. C’était soit se taire et continuer, se soumettre et faire semblant, amen et crève en silence ! soit dire non et agir en conséquence. Etre l’un d’eux, mari émasculé qui demain dans le con d’une pute s’en ira d’un trait décharger son trop-plein d’amertume, à moins que l’alcool ne prenne le pas sur un sexe las; ou refuser la fatalité et s’en aller. Sa femme ? Ses enfants ? Mieux valait le souvenir d’un père absent que la présence d’un homme dangereux. Un jour, sa femme, il finirait par la détester. Non pour ce qu’elle était mais pour ce qu’il n’avait pas pu être à ses côtés. Il lui fallait s’en aller. Le plus tôt serait le mieux. Bientôt Bourknecht allait téléphoner et gueuler dans le combiné, très vite Nicole et les enfants allaient se réveiller, c’était maintenant ou jamais. Se tirer alors que tout le monde dormait ?… ça lui ressemblait finalement, la lâcheté est une boursoufflure dont s’accommodent parfois les décisions courageuses. Il mit de l’ordre dans ses pensées, il avait tout juste le temps de regrouper trois quatre affaires, le strict minimum, boucler son sac et se tirer. Pour aller où ? Les choses se feraient d’elles-mêmes. Une fois au calme, au loin. Alors il se raserait, couperait sa barbe et enfin retrouverait cette fossette qu’il aimait tant.

Une main se posa sur son épaule, la chaleur d’un corps contre le sien.
« Il a encore neigé, dit Nicole.
– Oui » répondit Marc.
La lame et la neige et le chemin l’attendaient.