J’ai vu notre terre

Elle était couchée sur la poussière, son dos contre la pierre, l’ombre d’un olivier mutilé protégeant la moitié de son corps du soleil blanc. Nur avait refusé de voir jusqu’à cet instant. Elle observa son abdomen, entre les plis elle aperçut le petit trou, noir à l’intérieur et rouge sur les côtés. Bientôt l’orange du textile allait être noyé par le garance baveux, plus tard la terre pomperait son sang et les insectes s’en régaleraient. Personne ne viendrait la chercher, Nur le savait. Je vais crever ici, pensa-t-elle doucement. D’abord, elle n’avait pas compris. Un coup, violent, venu de nulle part. Puis le bruit, sec et froid. Projetée contre le mur du moulin abandonné, bien avant le mal qui viendrait ensuite, Nur s’était évanouie. La douleur l’avait ramenée à la vie ; pour un instant seulement. Alors elle saisit. D’instinct elle mit ses mains à son ventre, le chaud qui en coulait l’effraya. Elle avait bien vu faire Ardina dans la nuit, ce n’était pas la première fois qu’elle voyait une blessure par balle, compresser, panser, surtout ne pas relâcher, et après ? Un bras ou une jambe, ok, elle aurait pu se faire un garrot, serrer jusqu’à en chialer, se relever et trouver de l’aide. Mais à quoi bon comprimer ses viscères perforés ? A quoi bon asphyxier son corps de ce sang qui ne demandait qu’à s’en aller ?
Nur releva la tête, la douleur avait fini par s’estomper. Par l’anesthésier. La colère était passée. Mais qui avait pu la viser ? Quelle menace représentait-elle ? s’était-elle demandé. Elle ne faisait que passer dans le champ de son père, en paix elle allait. Puis elle avait compris et séché ses larmes. Une balle perdue. Un vulgaire morceau de plomb tiré de la tour de Netzarim ou par un fedday planqué derrière une ruine ferait d’elle une victime de plus, une martyre comme ils disaient. Ainsi en allaient les vies à Gaza et après la vie la mort. D’abord la terre transformée en désert et ensuite les femmes et les hommes qui de leurs rêves brisés nourrissaient ce qu’il en restait. Nur relâcha la pression sur son ventre, regarda ses paumes et sur elles le sang sec et visqueux au milieu, c’est comme si le trop-plein de rouge qui ruisselait entre ses jambes et tout contre son sexe emportait avec lui l’injustice et sa rage et ses cris. Quelques fourmis curieuses vinrent sentir le liquide brun, Nur se dit qu’il était à leur goût, très vite elles furent des dizaines puis une colonie tout entière, formant de minuscules boules de terre noires qu’elles roulaient de leurs pattes étranges vers l’ailleurs. C’était donc vrai, la vie perdurait, bien après la mort. Nur allait mourir et pourtant persistait avec elle un cycle éternel. Je ne veux pas que l’on me trouve, pensa-t-elle. Non ! qu’on me laisse ici, dans le champ de papa. Demain je serai un olivier et tu viendras me voir, tu prendras soin de moi, tu tailleras mes branches, gentiment, comme tu le fais toujours, dans le secret tu me parleras et je te donnerai mes fruits et mon amour et tu m’enlaceras. Je sais, après maman, ce sera dur pour toi. Mais tu verras, ça va aller. Tu me laisseras ici, d’accord ? Je ne vais pas sécher comme une vieille racine au soleil, non, je vais devenir autre chose, ni m’en aller ni être la même, la fille que tu connais et chéris tant, juste autre chose. Surtout ne m’enterre pas là où les gens pleurent et marchent la tête basse, creuse un trou et jette-moi là. Je veux que mon corps soit utile à cette terre qui se meurt, juste un linceul blanc, rien de plus, vite il s’en ira.

Un Martin triste se posa à quelques pas, Nur y vit un signe, une réponse. Elle savait désormais. Non elle n’allait pas rejoindre les cimetières et leurs morts puants, son père la trouverait et exaucerait sa dernière volonté. Une patte relevée, tel un braque à l’affût, l’oiseau l’observa de ses yeux noirs et autour de ses yeux le jaune qui brillait dans le jour naissant, rassuré il fixa les points vivants qui travaillaient et transportaient en bande le brun qui boulait. Quelques minutes avaient suffi pour que toute la chaîne alimentaire se mette en place, pour que la vie reprenne le dessus et toujours ait le dernier mot. Sans doute un rapace volait-il là-haut, et après lui, une fois au sol et repus de la chair déchirée, un chien errant osant s’attaquer aux serres élimées. Le Martin avança prudemment, Nur l’ignora, heureuse de le voir picorer de son bec jaune et fin les fourmis excitées. Je suis vous, se dit-elle en expirant profondément.
Elle déchira le tissu, vit pour la première fois sa plaie, à peine plus large que la tête d’une punaise, le rouge la quittait d’un flux continu. Elle en avait vu, Nur, des artères perforées qui pissaient par jets. Deux ans qu’elle bossait comme instrumentiste au Croissant Rouge, les derniers mois avaient été riches d’expériences. De morts et de vivants. Autant de miraculés sauvés par les mains de médecins épuisés qu’il fallait encore et encore éponger, coulant de toute leur sueur pour stopper le sang. Cet écoulement lui sembla toutefois nouveau, comme étranger, elle se vidait en toute tranquillité, tel un robinet que l’on aurait oublié de fermer, dans le silence absurde de deux ennemis qui avaient tacitement décidé de remettre leur hostilité au lendemain. Nur mit sa main juste en-dessous de la déchirure, elle sentit le chaud sur ses doigts, elle regarda, elle le trouva beau. Un frisson parcourut le haut de son corps, ses forces s’en allaient. « Je vais mourir, dit-elle à l’oiseau qui piquait heureux les fourmis qui fuyaient. Oui papa, tu seras en colère, ne t’éloigne pas de la maison, ils tirent et tuent tout ce qui bouge, tu m’avais dit. Pardon papa. Ne m’en veux pas. Et s’il te plaît, ne sois pas triste, pas trop longtemps, tu me connais, je ne regrette rien. Si c’était à refaire ? C’est ainsi papa, on ne décide pas, c’est toi qui me l’as appris. Ce matin, j’ai voulu voir la mer, les champs et les arbres, tu sais, ce vieil olivier bombardé qui tient fier et droit, imperturbable face aux hommes et leurs machines qui cassent et déracinent et finissent par tuer. Il est là, devant moi. Amputé, blessé, comme moi il est troué. Il vivra. Et avec lui tu me retrouveras. Oui papa, je vois les hommes. Ils souffrent et meurent pour d’autres hommes, pour eux ils ne comptent pas. Ici et là-bas, chez nous comme de l’autre côté de la frontière, ils sont tous jeunes et beaux, comme moi désormais, demain ils mourront. C’est ainsi, papa. C’est ainsi. J’ai vu les vagues et en elles le bleu et le blanc qui se mélangent, j’ai vu le vert des olives qui bientôt donneront l’huile et le sourire sur nos lèvres, j’ai vu le jaune du matin et le soleil qui brûle les yeux et rougit les piments qui brûlent nos gorges et nous font pleurer et rire tous ensemble, j’ai vu notre terre et avec elle le lendemain, je vois maman, tu sais, elle me prend par la main. Je regarde autour de moi et je vois la vie, la vie et encore la vie. Ne pleure pas papa. Je meurs libre. »

Ne rien lâcher

Quatre jours qu’elle l’avait repoussé. Un peu comme la pluie que l’on voit venir, nuages blancs tout là-haut et bientôt noirs en leur base, ils s’approchent, ils menacent, ils sentent le mouillé, ils semblent s’écarter, répit de courte durée, et vlan ! tout se met à trembler, les feuilles, les branches, les hommes qui luttent contre le vent et courent s’abriter. Impossible désormais de repousser le labeur, l’appartement et l’orage ne faisaient plus qu’un. Dans la chambre des gosses, les jouets régnaient en maîtres, épars, jetés, disséminés, Jeanne avait fini par s’y habituer. Peu à peu, leurs répliques, cubes, briques, voitures miniatures et bonshommes extraordinaires se faisaient une place dans le couloir et dans la salle de bain et sous le canapé du salon. Mais tout cela n’était rien. Rien comparé à la baignoire bordée de traces noires, à l’évier et son dentifrice collé, rien comparé aux empreintes brumeuses sur les fenêtres et le miroir de la salle de bain. Le pire était à venir : huile, farine et sel incrustés dans l’inox des plaques électriques, quatre cercles de couleur pétrole qui puaient les calamars fris de la veille, les frites de midi et la purée des autres jours. Je m’y mets après le repas, s’encouragea-t-elle. Jeanne regarda sa montre, bientôt Charlotte attendrait son frère devant l’école, ensemble ils allaient parcourir le chemin bordé d’arbres au nord et de la voix ferrée côté Léman, Pierre allait réciter sa première poésie, dix minutes de jeu et il serait temps d’y retourner. Jeanne les embrasserait. Un, deux et trois, les bisous, tout le monde aimait ça. Elle regarda une nouvelle fois sa montre, « allez ! lâcha-t-elle à voix haute, j’ai juste le temps ».
Jeanne s’assit sur le balcon et fit claquer la cannette de 16 en pensant à son foutu ménage. Elle s’était laissé aller, ces derniers jours, ok, mais les enfants en avaient-ils souffert ? Non. Et puis, de toute façon, cela ne changeait rien au fait qu’elle pouvait être fière d’elle, Jeanne. Et comment ?! Combien de fois aurait-elle pu baisser les bras, renoncer et parce que c’était si simple une raison se trouver ? Trois fois, elle était passée devant le juge, une femme que c’était, trois fois elle avait juré et fait part de ses progrès, démontant les arguments d’un père qui le jour venu n’aurait pas su quoi en faire, de son fils et de sa fille, comme il disait. Jeanne avait fini par gagner, convaincre et trouver le calme. Pas la paix, pas la sérénité ; le calme. Je suis sur le bon chemin, se dit-elle dans la baie vitrée, les cheveux ébouriffés par l’effort à venir. Ils n’ont plus rien à me reprocher. Ni ce con qu’elle avait épousé ni la gouine en noir qui n’avait jamais poussé et gueulé et juré pour se libérer. Tout allait pour le mieux. Enfin… pas si mal. Il y avait bien ces bières qu’elle cachait dans l’armoire de sa chambre, manège discret, deux canettes de 16 allongées dans le frigo, semblant d’une paire éternelle, comme inamovible. Ils étaient encore petits, mais bon, mieux valait faire comme si, qu’elle se disait souvent, Jeanne, dans le nuage de sa fumée. Tout le monde avait sa charge, non ? Elle l’alcool, d’autres la dope, le jeu ou les putes, à chacun son secret. Oui, elle avait menti à la juge, « c’est fini, derrière » elle avait dit. Et alors ? Que seraient-ils devenus, sans elle ? Placés ? En institution, comme ils disaient. Chez leur père ? Que dalle ! Elle était mère. Elle savait. Elle sentait. Ok elle picolait, l’important était que ses chéris aient une maman comme tous les enfants du monde. Une maman seule, qui bossait et qui trimait, qui parfois avait besoin de l’aide de l’Etat pour boucler les fins de mois, mais cela ils ne le savaient pas. Une famille ordinaire. Comme tant d’autres. Romande et blanche, modeste et heureuse. Oui, blanche ! Jeanne était chez elle, non ? Les Suisses de souche n’étaient pas noirs, à ce qu’elle en savait. « Merde à la fin ! » soupira-t-elle en écrasant sa Winston rouge. Fallait voir la cage d’escaliers ! Les boîtes aux lettres détruites, les sachets et déchets jetés des fenêtres, le chat de la voisine en avait crevé, du plastique il avait bouffé. Trois ans qu’elle était dans cet immeuble du social, ah ça oui ! elle le regrettait, son ancien appartement. Vue sur le lac, balcon bien large, comme il fallait, presque une terrasse, chambres vastes, deux salles de bain et un lave-vaisselle, si seulement elle avait réussi à payer son loyer. Trois mois d’arriérés. La gérance l’avait sommée puis menacée, finalement les flics avaient fait péter la serrure, comme une conne qu’elle s’était retrouvée. Tout ça à cause de son ex-mari. De l’alcool, aussi. Un peu. Un peu seulement. Elle avait oublié, voilà tout. Fallait gérer ! Elle voulait bien vous y voir, Jeanne, hein ! seule avec deux bambins et le patron qui rouspétait à chaque retard. Elle avait fini par perdre son job, aussi un peu à cause des plaintes de ses collègues, elle sentait, ils disaient. Bande de connards ! Depuis, Jeanne avait abandonné le vin pour la bière, niveau thunes, elle y avait même gagné ; quant au goût… il n’était pas si mauvais, ce Salvagnin en brique. C’est vrai qu’il marquait, les gencives et les dents aussi. La bière, au moins, c’était ni vu ni connu. La cannette de 16 lui revenait à 50 centimes, elle avait ses contacts Jeanne, un grossiste, Bertrand, il avait le béguin pour elle alors il lui faisait un prix. Ils avaient fricoté, tous les deux. Deux ans, ça avait duré. Bertrand était marié, un homme seul, comme tant d’autres, ça lui allait, à Jeanne, il ne demandait rien, juste des baisers. Il les aimait bien mouillés, les baisers, pas sur la joue, le cochon ! il en demandait encore et encore, des câlins, comme il chuchotait. De toute façon, Jeanne aimait bien le sucer, il avait une belle bite et il lui faisait pas si mal l’amour. Pas toujours, ça dépendait. De la veille. De sa femme et de l’effort qu’elle avait consenti pour le garder. Bertrand avait fini par mettre un terme à leur relation, son épouse avait fini par découvrir la rivale, renversement de vapeur, ah ça ! elle en avait profité pour lui faire miroiter un divorce salé. Bertrand n’avait pas augmenté le prix des canettes ; chic type.
Midi moins cinq, le temps de s’en jeter une petite ? Du balcon, elle les verrait arriver, ça lui laisserait le temps de la vider. Ok, allez ! Jeanne se leva, traversa le salon et le couloir dont les Playmobil étaient rois, se précipita dans sa chambre et sortit deux bières de son armoire. Sous les draps, elle les planquait. D’un trait elle ouvrit le frigidaire, saisit la fraîche qui restait et disposa avec attention les demi-litres à l’endroit consacré. Clac ! Pas le temps de me la verser, se dit-elle en avalant la mousse qui coulait de l’aluminium et dans sa gorge encore humide. Une clope et une bibine. C’était son plaisir à elle. Pas grand-chose. Mieux que rien. Peut-être demain en aurait-elle de plus frétillants, de vraies joies, aimer, l’être aussi, se maquiller, se faire jolie, marcher dans les rues de Lausanne en couleur et en robe d’été. Jeanne avait un beau corps, elle en était consciente. Elle en connaissait, des nanas de trente ans qui rêvaient d’avoir ses jambes, ses fesses, ses épaules et ses seins. Fiers qu’ils étaient. Seule la peau de son cou trahissait les années, le corps déjoue parfois le temps mais ne lui résiste jamais. Si seulement elle retrouvait un bon job. Un vrai boulot, pas un quarante pourcents ici et là. Marre de galérer, de faire des sourires faux à la conne des RH de la Migros et de voir encore et encore des étrangères aux caisses et dans les rayons. Sans parler de leur accent… La bonne formation, l’expérience, le savoir, l’entregent, elle avait tout pour elle, Jeanne ! Elle ne demandait pas un salaire exorbitant, le strict nécessaire, rien de plus. 3’600 francs bruts, de quoi payer l’appartement, les frais des enfants, l’assurance maladie subside compris, l’électricité, le téléphone, la base quoi ! Avec 3’300 francs nets, elle pourrait même leur offrir des vacances, aux petits, pas le luxe, pas même l’hôtel, une semaine de camping à la montagne ou au Tessin. Et une fois, peut-être deux, un resto, une pizza, une vraie, avec la pâte fine et la mozzarella qui colle aux doigts, pas cette merde congelée qu’elle achetait parfois. « Merde ! le repas ! » cracha-t-elle dans le froid. Comment avait-elle pu oublier ? Les aiguilles indiquaient midi une, pas une seconde à perdre. Pates et fromage râpé, les gosses adoraient ça.

Jeanne écrasa sa clope dans le cendrier et dans le cendrier les mégots froids. Une forme attira son regard. La voisine. La voilée. Entourée de ses deux gamines, leur prénom, quelque chose qui finissait en a. Encore une qui profitait du social. Son mari boitait, Jeanne le suspectait de broder, feignant qu’il était. Des Irakiens, Kurdes, enfin, de là-bas, lui avait confié la concierge. Portugaise. Jeanne l’appréciait, trente ans qu’elle était en Suisse, une bosseuse, jamais elle ne se plaignait. Elle en voyait pourtant de toutes les couleurs, la faune ne l’épargnait pas. Personne ne leur avait dit ? Personne ne leur avait expliqué, à la frontière ? C’était pourtant pas si compliqué. En Suisse, on ne jette pas ses cigarettes de sa fenêtre, on les entasse dans un bol ou une tasse ou ce que vous voulez et ensuite on les met dans un sac payant, les blancs, ceux que la commune vous vend. Et on ne pisse pas dans les espaces communs, bordel ! A dix heures, on se la ferme et on dort, parce le lendemain on travaille, pour mériter l’asile ou son permis B. L’assistante sociale lui avait dit que les voisins n’y étaient pour rien, des jeunes du quartier… conneries oui !
Jeanne croisa le regard de la femme en noir, ses yeux brillaient dans le vert et le brun de l’herbe d’automne. A et A lui firent signe de leurs petites mains, Jeanne répondit malgré elle. Elles n’y pouvaient rien, les gamines. Combien d’années allaient-elles encore pouvoir laisser leurs cheveux noirs voler au vent ? La plus jeune devait avoir cinq ans, sa sœur huit ou neuf. Toutes deux parlaient parfaitement le français, nées en Suisse, sans doute. Leur mère ? Jeanne n’en savait rien, elle ne lui avait jamais adressé la parole. Toutes deux s’étaient pourtant croisées cent fois dans l’immeuble, autant d’occasions pour Jeanne de consulter son portable, ouvrir son courrier, observer les marches plates et toujours les mêmes, éviter et s’épargner la confrontation, le bonjour, fût-ce des yeux. De toute façon, elle ne lui répondrait pas, Jeanne en était convaincue, alors à quoi bon ? Etait-ce la faute du mari ? Etait-ce lui qui l’obligeait à se couvrir ? Il lui avait toutefois semblé l’avoir croisé à l’épicerie du quartier, une bouteille de whisky à peine dissimulée dans un sac transparent. Jeanne évacua le doute de son esprit, ça ne voulait rien dire, et puis quelle femme voudrait porter ce bout de fichu ridicule ? se dit-elle en touchant du bout des doigts la petite croix qui pendait à son cou.

« Nom de Dieu ! » s’exclama-t-elle en se levant. Charlotte et Pierre se tenaient par la main, ils avançaient dans le béton gris et nu, le même vert et le même brun tout autour d’eux, soudain ils sonneraient à la porte en bas. En plus c’est jeudi, se dit Jeanne, ignorant la crasse de la plaque froide. Elle l’alluma d’un tour de main, sortit un paquet de Penne du placard et remplit la casserole d’eau chaude. Vite ! la table. Que ce soit comme d’habitude. Merde ! la bière ! Et l’interphone qui résonnait. Appuyer sur le bouton et planquer la 16. Dans l’ordre. Ne pas merder. Ça va aller, se dit-elle. Surtout, ne rien lâcher.

Dans la nuit

Sa voix était douce, chaude comme un premier baiser. Sophie dormait. L’avait-elle entendu ? Seul un léger mouvement des doigts le laissait penser. Un instant troublée, sa main gauche retrouva son calme, libre et longue dans le soleil du matin. La vieille et tard dans la nuit une autre main reposait sur le nombril creux et la chair blanche de son ventre, une main d’homme, curieuse, alerte, assoiffée de découvrir ce corps inconnu, patiente et bientôt certaine d’un désir qu’elle avait fait naître. Se souvenait-elle de son prénom ? Peu importe. Martin le savait, il était l’homme d’un soir, sorte de petit plus à usage unique, au mieux compensait-il un chagrin, l’ennui ou simplement une envie irrépressible de se sentir aimée, fût-ce le temps d’une nuit. Ça me va, se dit-il alors que Sophie repoussait d’une jambe endormie le drap qui couvrait le bas de son corps. Oh oui ! ça me va, sourit-il dans le jaune de la pièce et dans le chaud qui montait en lui. Les jambes de Sophie formaient désormais un triangle sur le coton, le genou droit légèrement écarté, de quoi permettre à son sexe de respirer, se dit Martin en observant celle qui dans son sommeil se donnait entièrement, nue et fraîche, confiante. Enfin une femme qui n’avait pas cédé à cette mode stupide de tout raser ! Sans doute les sensations étaient-elles différentes, lèvres épilées. Plus intenses, plus subtiles, Martin le comprenait, et l’acceptait. Son plaisir à lui, égoïste : frôler une toison de sa joue et de son front, tutoyer les poils châtains des lèvres qui exigent l’amour avant de se dévoiler, sentir et renifler, s’approcher et plonger, lui parler, à cette chatte encore timide, lui dire des mots cochons, un baiser, l’effleurer, la remercier secrètement d’être si douce, peu à peu découvrir le rose qui à son tour réclame sa part de tendresse, la goûter, oh oui la goûter, s’enivrer de sa couleur et de son odeur, pas seulement la lécher, non, la bouffer. La savoir humide puis trempée et de son jus se régaler. Et si je la réveillais avec ma langue ? se dit-il en sentant son sexe durcir. Pas encore le moment.

Martin ouvrit la porte de sa chambre, le froid du carrelage le saisit, la gérance n’avait pas jugé utile de chauffer les espaces communs. Il emprunta le long couloir du sous-sol, la porte vitrée de la salle de bain était ouverte en grand, panneau de bois vert dans lequel un artisan avait mastiqué quatre carreaux troubles et jaunis par les années. C’était tout le pallier qui dormait. Jean, l’infirmier, devait se remettre d’une longue nuit de garde à moins qu’il n’eût rejoint sa famille et délaissé pour quelques jours la minuscule pièce qui lui servait de pied-à-terre et accessoirement de garçonnière. Idem pour François, le cuisinier de nuit, vieux garçon, Valaisan le week-end et Lausannois les jours de semaine. Seuls Martin et Jahia vivaient en permanence dans ce trou à rats, elle la Togolaise sans papiers, lui l’étudiant qui dans l’urgence avait dû trouver un toit. Martin déposa sa serviette sur le bord du lavabo, fit couler l’eau, sentit ses doigts, Sophie… peut-être aurait-il à nouveau le plaisir de l’avoir tout autour de lui. Martin sourit, se rinça le visage et les mains, pressa le tube multicolore sur les poils de sa brosse à dents et s’observa dans le miroir vieilli. Ça ne va pas durer, se dit-il en faisant mousser le dentifrice, profite mon vieux, profite ! Sophie n’avait pas bronché en découvrant la minuscule pièce dans laquelle il vivait. Elle l’avait cherché, elle l’avait eu. Voilà tout. Le reste, elle s’en fichait. Elle dormait paisiblement dans le lit étroit, c’était tout ce qui comptait. Sans doute allait-elle lui demander, plus tard : « tu vis ici depuis longtemps ? Et… ça va ? » Elles posaient toujours ce genre de questions. Martin payait ses études, alors oui, ça lui allait. Pour l’instant. Et puis qu’était-ce demain ? Seule la vie décidait, Martin en était persuadé. Il suffisait d’accepter cette idée et de la faire sienne. Certes il étudiait, il faisait parfois des plans, oui, des projets qu’il avait, mais au final la vie ne se résumait-elle pas en deux ou trois choix importants, le reste étant comme hors de portée, indépendant de sa volonté ? Martin avait décidé à deux reprises, vingt-cinq ans et deux décisions, il ne m’en reste plus qu’une, se dit-il en frottant l’émail de ses dents. La première fois : se tirer de cette secte dans laquelle il était né. Faire ses adieux à Jésus et son Père et leurs dignitaires aussi malsains qu’humains, au diable la Jérusalem céleste et ses interdits terrestres, désormais transgresser et tout essayer. Où cela le mènerait-il ? Martin n’en savait fichtre rien. Il avait décidé de vivre, de faire l’amour et encore de faire l’amour, cette nuit Sophie et demain une autre Sophie. Peut-être le comprendrait-elle ? Peut-être était-elle aussi désespérée qu’il l’était ? Bah !… chassa-t-il de la main, soit elles consomment, soit elles aiment. Et quand elles tombent amoureuses, elles aiment à confondre fidélité et exclusivité. Martin avait bien essayé de s’expliquer, de dire avec ses mots et ses mains que pour lui la fidélité comptait, seule sa définition changeait. Le monde autour de lui imposait la restriction des corps sans condamner la multiplicité des fantasmes et la volatilité des désirs secrets. Etre infidèle, c’était tromper, acter dans sa chair, peu importe les culs que l’on matait et ces chattes que l’on rêvait de baiser, autant de corps possédés en silence et qu’un sourire faux effaçait dans la bienfaisance d’un amour convenu. Combien de fois une Sophie lui avait-elle fait l’amour des yeux, sa main tendrement lovée contre celle de l’homme qu’elle disait aimer ? Une autre situation, un endroit particulier, un instant différent et au regard se seraient joints les mains et les bouches et très vite les corps. Comment faire semblant, après ? Mentir à l’être que l’on dit aimer ? Faire comme si de rien n’était et le reléguer à cette place si contraire à la complicité ? Rien de tout ça pour Martin. L’exclusivité des sentiments ne pouvait s’accommoder d’une pensée clandestine. Aimer c’était s’avouer, refouler toute idée d’ego et de possession, admettre sa nature et oser le déclarer ; le nier, c’était déjà tromper. Aimer les corps et le dire et l’assumer et dire au revoir quand l’on sait ne pas être compris était un culte que Martin s’imposait. Son sacré. Comme toute discipline, elle exigeait sa part de solitude. Martin l’acceptait, sorte de compagne qu’elle devenait. Et quand la vie le voulait, une Sophie venait la rompre et alors tout recommençait, les questions et avec elles les prochains adieux. Sophie était-elle différente des autres Sophie ? Martin cracha dans le lavabo et dans le tuyau blanc et mousseux et bientôt gris et ténébreux, « ce serait bien, dit-il à voix haute en observant ses gencives, elle me plaît bien… »

Martin ôta son caleçon et enjamba la baignoire. Répétition de la leçon. Dûment enseignée par le concierge, pauvre con. Pour l’homme, les résidants du sous-sol ne comptaient pas. Ils étaient tolérés. Pour autant qu’ils ne mouillent pas le sol de la salle de bain et se taisent, le soir venu. Surtout, qu’on ne les voie pas ! La pomme de douche et avec elle le calcaire qui bouchait la moitié de ses orifices cracha son jus, l’eau était glacée. Martin avait perdu l’habitude de se doucher à l’eau froide, elle allait se réchauffer, il patientait. Il arrosa fébrilement ses doigts de pied, se souvint de la citerne sur le toit, l’eau de pluie s’y accumulait régulièrement et d’un geste ruisselait sur son front et ses épaules, fraîche puis tiède, réchauffée par le soleil qui claquait. Martin avait appris à aimer ces douches brèves, et plus encore l’air ambiant qui séchait rapidement son corps. Il respira un bon coup, dressa le bras et s’arrosa. S’en aller du Sri Lanka avait été sa deuxième et dernière décision. En quittant cette terre il avait fait le choix de renoncer au soleil, aux vagues dans lesquelles il aimait se glisser, aux coraux et poissons bariolés, à l’idée même qu’il s’était fait de la vie. Martin avait choisi d’étudier et ainsi espérer être un peu moins idiot pour tenter de cerner son époque, percevoir le monde comme un tout et non la somme de ses parties… Résultat : une chambre minable, un concierge qu’il allait un jour frapper, une université et ses enfants pour qui tout était acquis, les passants morts rêvant d’un samedi à bouffer la merde d’Ikea, une brasserie et une boîte de nuit dans lesquelles il travaillait et accessoirement s’enivrait et la brune sniffait, le froid, le stratus et le gris qui vous attristent et demain vous tuent, putain qu’il était lourd ! le prix à payer. Je suis là, se dit-il en frottant ses bras et son torse dans le chaud naissant. Martin était en Suisse pour longtemps, son ventre le lui disait. La décision prise quelques mois plus tôt n’était pas sans conséquence. Il avait choisi, il allait subir. Pour la deuxième fois de son existence il s’était trouvé face à une bifurcation, il avait décidé d’emprunter la voie difficile, il allait en chier. Aurait-il dû accepter la proposition de cet Allemand rongé par le soleil et l’alcool ? 10’000 dollars qu’il en voulait, de sa Guest House sur la plage. Trois fois rien pour ne plus entendre parler de ce pays qu’il avait un jour adoré. 10’000 dollars, un kilo de black transporté en Europe, ils étaient si nombreux à prendre le risque, les expatriés d’un genre particulier. Martin avait finalement renoncé. What’s done cannot be undone, noircit-il un jour.

Martin s’ébroua comme un chien mouillé, frictionna sa chair et enfila un caleçon propre. Sophie dormait-elle encore ? Il pensa à leur rencontre, les shots qu’elle lui avait fait boire, lui derrière le comptoir, elle décidée à l’essayer. L’alcool s’était comme évaporé dès les premières caresses, laissant place aux effluves des corps se mélangeant et bientôt ne faisant plus qu’un. Animal mutant, quatre jambes avançant et reculant, autant de bras et de mains emmêlées, entrelacées, rigides et griffant, agiles et serviles, regards perdus et lèvres brunies par les baisers, agrégat de chair et de sueur pour un instant seulement. Martin ouvrit la porte, Sophie reposait sur les draps fripés, il la trouva belle, elle et son sexe offert aux barreaux de l’unique fenêtre de la pièce et derrière eux les feuilles jaunies et les moineaux curieux.

I am twice the man you are

1’396. Ashraf les avait comptées, et recomptées. Encore et toujours, sans jamais s’arrêter. Comme s’il eût fallu contrôler. Sorte d’archive qu’il devenait. Petites et grandes, rondes et rectangulaires, certaines servaient de support, les autres, presque des cailloux, comblaient et les espaces et le ciment effrité. Pour tout nouvel entrant, elles n’étaient qu’une sommes empilée, semblables et grises et blanches et vieillies par les ongles qui grattent et qui crient. Lui aussi ne s’y était pas intéressé, les premiers mois ; depuis, il le savait : seules leurs différences avaient permis l’érection de cette composition. Ashraf les connaissait désormais par cœur. A certaines, ses préférées, il leur avait donné un nom. La belle, la brune, le ronde, la jolie, la cassée, la carrée, la pointue, la tordue, la zébrée, autant de prénoms inventés et qui pourtant, Ashraf le sentait, témoignaient d’un passé dont il était l’unique présent.

C’est à partir du quatrième mois qu’Ashraf s’est mis à les compter. Les premiers jours, il s’était dit : c’est une question d’heures. Au bout d’une semaine, il comptait en jours. Dès le quatre-vingt-treizième jour, sans vraiment savoir pourquoi, Ashraf le comprit : il faudrait compter en années. C’est ce jour-là qu’il s’est dit, à voix haute, s’adressant à la pointue : « soit tu deviens mon amie, soit je me fracasse le crâne contre toi ». Les pierres ne répondaient pas, Ashraf le savait, pourtant il lui avait semblé entendre une réponse. Un accord. Tacite. Sourd. Comme un souffle froid dont lui seul avait ressenti le frisson réconfortant. Alors il en avait fait ses alliées. Elles aussi avaient été arrachées à la terre, des hommes étaient venus et les voici entassées, par une main étrangère à jamais terrassées. A bien les regarder, Ashraf se trouva chanceux, oui, de l’espoir il restait. Leur sort était scellé, mais le sien ? Qu’en savait-il finalement ? Demain, peut-être, la porte s’ouvrirait. Combien de fois s’était-il laissé abuser ? Des bruits de pas, un homme s’arrête, une clef cherche et finit par trouver, mécanisme rouillé et avec lui le bruit de la clef qui tourne et actionne… toujours les mêmes yeux qui vérifient l’emplacement du prisonnier par le large judas sécurisé, la même trappe pivotant sur les charnières et au travers d’elle des doigts qui glissent sur le sol et au bout des doigts un petit plateau rond contenant la ration de la journée. Des visites, il n’en avait pas reçues, seuls ses geôliers étaient venus le chercher pour l’interroger. Les trois premiers jours, Ashraf avait refusé de manger. Ils comprendront, je n’ai rien à me reprocher, s’était-il dit. Très vite le quatrième repas et la nécessité de survivre, oui, vivre et vivre encore pour leur montrer et leur prouver. Etait-ce cela, qui avait changé, au quatre-vingt-treizième jour ? Peut-être, se disait Ashraf en s’adressant à la brune, peut-être oui, quoi que je fasse, ils s’en fichent. Ça ne tient qu’à moi. A moi. Surtout se taire. Et nier.

Ashraf s’agenouilla, déplia ses bras et les plongea dans le bidet qu’il lui servait de fontaine et de lavabo et de cabinet. Il avait trouvé son rythme. Et avec lui un minimum d’hygiène. Dès le lever, Ashraf buvait. Un litre, plus, il n’en savait rien. Il buvait jusqu’à l’épuisement. Pause. Puis venaient les exercices. Pompes, cinq vingtaines ; abdos, trois cents. Rien de plus efficace pour faire descendre les selles le long de ses viscères. Les expulser. Une fois par jour. Les observer. Fermes et brunes, aucune trace de sang, pas de noir, ni de vers, soulagement. Quelques gouttes d’eau suffisaient à le nettoyer. Surtout, ne plus boire avant la nuit, l’eau du riz et des tomates suffirait. Pause. Et avant de compter ses amies, prier. Bien dix ans qu’il ne s’était plus adressé à Dieu. Si je m’adresse aux pierres, je peux bien me confier en Dieu, s’était-il dit, conscient toutefois que seule la peur de ne plus voir Nour avait ranimé sa pratique de la prière. Avait-il foi ? Croyait-il vraiment en Allah ? Ashraf chassa ses doutes et se mit à genoux. Que Dieu la garde. Que Dieu me garde. Point.

« Debout ! » hurla une voix.
Ashraf se leva d’un trait, se retourna. Une bouche et des poils noirs autour des lèvres s’éloignaient lentement du judas, son sang se glaça. Son corps se rétracta, lui aussi reculait, tout contre les pierres. Bien quinze jours qu’il n’avait pas subi d’interrogatoire. Tais-toi, se dit-il en secret. Une clef racla la serrure principale, la porte s’ouvrit. Tais-toi.
« تَفَـضَّل » dit la voix.
Ashraf ne comprit pas. A qui s’adresse-t-elle avec tant de politesse ? se demanda-t-il, les pierres froide dans son dos et derrière les pierres cette autre prison dont il avait été arraché six mois plus tôt. Un homme se présenta au seuil de la cellule. Palestinien. Barbu, cheveux courts, grand, mince, un bel homme. Mais de tout cela Ashraf s’en fichait. Seul importait le croissant rouge bien en vue sur son torse.
« Bonjour, dit l’homme. Puis-je entrer ?
- Bienvenue » répondit Ashraf.
L’homme sourit, encore capable d’ironie, bon signe, se dit-il en entrant. Il remercia le surveillant, la porte se ferma sur les pierres et l’inconnu. Ashraf lui fit signe de s’asseoir sur le matelas fin à même le sol, l’homme accepta. Il s’appelait Moncef, travaillait pour le croissant rouge, enfin le CICR mais depuis quelques temps il devenait difficile de rentrer dans les prisons avec la croix rouge en plein milieu du tronc, le croissant rouge, oui, c’était mieux ainsi. Moncef lui expliqua en vitesse son boulot, sa mission dans les prisons, le droit pour tout prisonnier d’être entendu par une instance neutre, même si dans le cas d’Ashraf, c’était un peu particulier.
« En général, nous visitons plutôt les Palestiniens prisonniers en Israël, expliqua-t-il, les prisonniers politiques. Dans ton cas… c’est un peu différent. Tu es ici, mais pour des raisons qui nous ont semblé mériter notre attention.
- Merci… cela fait six mois, oui…
- Nous faisons ce que nous pouvons, avec les autorités que tu connais, recadra Moncef.
- Que sais-tu des raisons, comme tu dis, de mon incarcération ? demanda Ashraf, méfiant.
- Que tu es accusé de fornication avec une femme, une Gazaouite, qui a délibérément quitté le territoire avant d’être arrêtée. Avec la complicité d’un étranger qui lui aussi est parti avant d’être pris. D’après ce que nous savons, il n’a pas fui, il est simplement parti, à temps manifestement.
- Et cela ferait de moi un prisonnier politique ?
- Oui et non. Si tu es athée et si tu as agi par conviction, nous pourrions en effet…
- Parce qu’il faut ne pas croire en Dieu et le revendiquer pour aimer ? coupa Ashraf.
- Je ne suis pas là pour te juger, encore moins t’extirper des aveux, précisa Moncef. Mon boulot est de savoir si tes droits sont respectés. Et cela dépend de toi. Malheureusement.
- Avouer pour que tu puisses m’aider, c’est ça que tu me conseilles ? demande Ashraf, les deux yeux fixés sur ceux de l’homme au croissant.
- En quelque sorte…
- Tu sais ce qu’il m’attend si j’avoue ? lâcha-t-il, en se levant d’un bond. Tu le sais ? Tu te rends compte de ce que tu es en train de dire ? » lui asséna-t-il.
L’homme encaissa. Il venait de se prendre un gauche en plein foie, il le savait, il était touché, un genou à terre. Qu’avait-il à lui proposer, finalement ? De parler ? De tout balancer ? Et après ? Alors oui son administration pourrait réclamer, faire acte, relancer et faire remonter le cas, à Genève s’il le fallait. Mais lui, l’homme, le prisonnier ? Qu’allait-il advenir de lui ? Son crime délié, Moncef le savait, Ashraf le redoutait : le Hamas allait en faire un exemple. A ne pas suivre. A fuir. Et le CICR de protester formellement contre le châtiment, a posteriori, comme toujours, fût-ce la mort.
« Tu peux retourner de là où tu viens, merci » déclara Ashraf, d’un ton neutre.
Moncef se leva, ouvrit la bouche.
« Oui, on me nourrit, coupa Ashraf, mal mais on me nourrit, et j’ai de l’eau à boire, celle dans laquelle je chie mais ça me va, je fais avec, je bois. Tu peux y aller, merci » conclut-il, la main posée sur la pierre fendue. Elle le comprenait, Ashraf en silence la remerciait.

L’homme frappa à la porte noire et lourde, il ne se retourna pas jusqu’à ce que le geôlier vint le libérer. A peine l’homme parti et avec lui la porte verrouillée, Ashraf s’effondra sur son matelas. Nour avait pu leur échapper ! الْحَمْدُ للَّهِ ! Comment avait-elle quitté la Bande de Gaza ? Par Erez ? Impossible ! Ne restait que Rafah. Et ses tunnels et avec eux au loin vers la lumière l’Egypte et après l’Egypte l’inconnu, l’occident peut-être ? Nour était donc en Egypte, au Caire sans doute, Ashraf se souvint qu’elle y avait de la famille. Dieu soit loué !
Puis il réalisa.
Mais cela ne comptait pas.
Nour avait pu échapper à la faux qui rase les rêves et avec eux les individus qui les portent, qu’elle vive ! Oui, qu’elle vive ! Jamais il ne la reverrait, Ashraf le savait désormais. Plus jamais il ne pourrait embrasser ses mains et ses seins, tenir son visage entre ses mains et le regarder encore, le toucher et de ses lèvres le goûter. Mais ce plus jamais, oh non, ils ne pourront pas me l’enlever, jura-t-il aux pierres qui le regardaient. Nous avons fait l’amour ! Oui, l’amour ! Dans le lit d’un étranger qui a bien voulu s’en aller quelques heures et se faire discret, nos corps se sont mêlés et nos âmes se sont aimées. Et dans nos cris nous nous sommes dit oui et par nos bruits nous vous avons dit non. Non comme je vous dis merde aujourd’hui.

Ashraf se leva, se dirigea vers la porte de sa cellule et frappa de ses poings le bois noirci par les années. La clef tourna dans l’orifice du judas :
« Qu’est-ce que tu veux ? lui dit la voix.
- Tout vous raconter ! Oui, tout vous dire ! Comme ce fut bon ! Oh putain que ce fut beau ! Te le cracher à la gueule, à toi, à vous, oui, vous tous qui êtes là. Et les détails vous donner. Si vous saviez, comme ce fut bon. Si seulement vous saviez… »

La cafetière

Hichem s’était levé de mauvaise humeur. Rien n’avait fonctionné comme ils l’avaient espéré, le son, la lumière, ils avaient même eu droit à une panne du générateur en pleine coupure de courant. Hichem le savait, l’incident avait eu des conséquences bien plus graves qu’un groupe interrompu dès le deuxième titre, un mec sur le billard ne s’en était pas relevé, deux balles dans le bide et une en plein cou qu’il avait pris, autant dire que la respiration artificielle devait jouer son rôle durant l’opération. Le chirurgien de garde avait tout essayé, en vain. Sale coup, c’était sa première nuit, à la nouvelle. Mais quand même, c’est pas de bol, se dit Hichem en retombant sur le lit à même le sol. Trois ans et enfin une scène qui veut bien de nous ! Un morceau et demi qu’on a joué… Dans le noir et dans le plus grand silence le public clairsemé s’en était allé. Si bien qu’une fois l’électricité de retour, Hichem et ses deux amis s’étaient retrouvés face à une salle vide, ne restait plus qu’à tout remballer et se tirer. Fait chier… Hichem regarda son ventre, ses bras, la peau de ses cuisses et les deux bourrelets qui s’évadaient des deux côtés de son slip gris, faut que je maigrisse, décida-t-il. Il s’encouragea, les deux talons fermement plaqués contre le matelas, le poing droit planté derrière lui. Il déplia d’un geste sec son bras droit, ses orteils touchèrent enfin le carrelage blanc, encore un effort et il fut debout. Hichem n’avait pas vraiment le profil du coin. Roux et le visage parsemé de pointes orange, sa peau était blanche, presque diaphane, sa carrure celle d’un demi de mêlée irlandais, la taille en plus, le dur des muscles qui retiennent, poussent, brûlent et font un mal de chien en moins. Il avait suffit de quelques années, trois au rythme de vingt kilos par an pour qu’il perde et ses abdominaux et ses pectoraux, l’ensemble, ses fesses et ses cuisses aussi, peu à peu dissimulés derrière une graisse qu’il imaginait de la couleur de ses cheveux. Foutu job, se dit Hichem en allumant le gaz. Il n’avait pas que des inconvénients, ce travail, c’est vrai, il avait fait son trou, petit à petit, tout le monde l’appréciait, du directeur aux ambulanciers, mais bon, assis toute la nuit à dire ici ou là et répondre au téléphone entre deux keftas, ça n’aidait pas. Avait-il eu le choix ? Fallait bien bosser. Voilà trois ans que ses parents lui avaient ordonné de mettre un terme à son groupe, les Gaza Mother Fuckers qu’ils l’avaient appelé, « tu as perdu la raison ! avait crié son père, tu arrêtes ou tu quittes cette maison ! » Hichem avait pris sa guitare et avec elle son indépendance. Fuck them ! il avait pensé, fort, dans les escaliers. Mahmud, chanteur et bassiste la nuit, fleuriste la journée, lui avait fait une place dans son studio, un matelas jeté au sol, tu es chez toi, أخي. Trois ans que ça durait. Hichem n’avait pas à se plaindre, il avait un toit, il était toutefois plus proche de la trentaine que de ses vingt ans. Ses amis d’enfance étaient mariés, ils avaient tous formés de nouvelles familles. A l’exception de Mahmud et Younes, le batteur, le seul qui osait encore porter les cheveux longs et noirs et détachés, des tatous plein les bras et le dos, un pétard toujours coincé entre l’index et le majeur. Le Hamas allait lui tomber dessus un de ces quatre, il le savait. Il s’y attendait. La dernière échoppe vendant de l’alcool à Gaza venait de cramer, le vieux s’était fait rouster grave, deux jours qu’ils l’avaient gardé, dans une maison bien connue au milieu du camp de Jabaliya. Personne n’avait protesté. Même sa femme ne l’avait pas réclamé, patiente, confiante. Certains disaient même qu’elle les avait sollicités, les hommes en armes, voilée de noir et de honte qu’elle était. L’homme était bien revenu dans son foyer, les bras bleus et le dos marqué. Il avait compris, maintenant, « j’ai compris » qu’il répétait. Personne ne lui en voulait, dans le quartier, au contraire tous regrettaient secrètement sa discrétion, sa diligence aussi quand le soir il livrait à domicile. La fin d’une époque, voilà tout. Mais de tout ça, Younes s’en fichait. Il leur crachait à la gueule, qu’il disait. Il ne plaisantait pas, Hichem et Mahmud le savaient. Younes leur ressemblait, finalement, aux hommes en noir, lui aussi s’en foutait de mourir pour des idées. « A chacun son combat, je ne soutiens pas le leur mais je le respecte, alors qu’ils me laissent en paix ! » Eux avaient choisi le sang et la vengeance, uniques défenseurs du pays qu’ils se disaient, Younes avait pour lui le rock et la drogue et le sexe, les mots aussi, ceux qu’ils composaient et Mahmud de les cracher. Youtube et Facebook n’étaient pas encore nés, le Web allait gagner la planète entière, Younes en était convaincu, « tu verras, demain, on aura des milliers de fans du monde entier. On sera forts, ils ne pourront plus nous atteindre, nous aussi, nous deviendrons la Palestine, une part d’elle, un petit bout mais un bout quand même, intouchables qu’on sera. » Mahmud y croyait, parfois ; Hichem le laissait parler. Ils nous auront avant, pensait-il en secret. Eux et ceux d’en face. Eux aussi voulaient vivre en paix et pourtant eux aussi se radicalisaient. Un tueur, qu’ils avaient mis au pouvoir. Avec pour sainte mission de restaurer la sécurité, quitte à bombarder la ville entière. Hichem en était conscient, plus le Hamas et le Djihad plastiquaient les bus israéliens, plus de civils ils tuaient, plus la réponse allait être violente. Et plus le gouvernement israélien encourageait l’implantation des colons, fidèles et droits qu’ils étaient les pions venus de Russie et d’occident, plus les espoirs de voir naître un Etat palestinien allaient disparaître et la colère gronder. « Tu écris avec tes tripes comme eux pensent avec les leurs » lui avait dit un jour Hichem. Younes s’était tu, que répondre ? il avait raison, le con. Et avec ces mots un demi-siècle à venir plus sanglant encore que le précédent.

Hichem se fit un café, Mahmud dormait encore, il va être bon, ce café, se dit-il en posant la petite cafetière italienne sur le feu. Hichem l’utilisait pour la première fois, la Bialetti 3 tasses que lui avait offerte la nouvelle, tard dans la nuit. Il n’en revenait toujours pas, pourquoi moi ? se disait-il en regardant les flammes lécher le métal froid puis tiède et bientôt chaud, et dans le métal l’eau s’en aller tout en haut vers le petit tuyau. Elle lui avait fait un cadeau, et un beau, alors qu’il ne la connaissait pas la veille, et dire que lui ne se souvenait pas de son prénom… Il souleva avec précaution le petit couvercle convexe, les premières gouttes coulaient le long de la petite cheminée et tâchaient l’aluminium poli et neuf. Ils avaient certes discuté une bonne partie de la nuit, Hichem le savait, il avait été présent, au bon moment. Oui, son premier patient était mort, « t’en connais beaucoup, toi, des chirurgiens qui sauvent des vies dans le noir le plus complet ? » lui avait-il demandé, avant de lui rappeler la gamine que tout le monde croyait morte sur le pallier, dans les bras d’un père perdu et seul, plus tard viendrait la colère et la rage et sans doute le sang. Contre toute attente, la fillette avait survécu, et son père d’embrasser dans le hall les mains de la femme aux cheveux courts. Avaient suivi dans la nuit deux hommes et deux chebabs, tous quatre combattants et tous les quatre chanceux. Le plus jeune avait perdu deux doigts d’un coup de 5.56 alors qu’il rampait à deux cents mètres de la tour de Netzarim, invoquant Allah et le priant de supprimer d’une balle sainte la sentinelle, c’est dans sa poche qu’elle les avait trouvés, la nouvelle, et c’est au bout de sa main gauche qu’ils étaient lorsque le chebab sortit de la salle d’opération.
« Cinq contre un, lui avait dit Hichem, et pour celui qui est mort, tu n’y es pour rien… pas tout le monde peut s’enorgueillir d’un tel résultat, pour une première garde, tu sais.
- Ça ne marche pas comme ça, avait-elle évacué de la main.
- Ça ne marche jamais comme on veut, surtout aussi » avait conclu Hichem.
La femme avait acquiescé d’un léger mouvement de nuque, peut-être a-t-il raison, semblait-elle penser. Hichem lui avait présenté un Nescafé, « je n’ai qu’ça » s’était-il excusé. C’est sans doute à ce moment-là qu’elle a pensé à me l’offrir, se dit Hichem en versant le liquide noir dans un petit verre transparent. Je vais le goûter sans sucre, se dit-il, s’il est vraiment bon, je pourrai m’en passer. Hichem trempa la lèvre supérieure, la retira aussitôt, passa sa langue sur l’épiderme et jura.
« Et puis à quoi bon ? dit-il dans le vide, j’aime le café, je vais boire le meilleur café de ma vie, et je veux me passer de sucre ! Merde ! Je vous emmerde, mon poids et l’Italie avec !
- Qu’est-ce que tu dis pour des conneries ? marmonna une voix rauque, éraillée par une nuit passée à chanter et crier et gueuler dans la cave de l’immeuble à défaut de la scène du Croissant-Rouge. C’est quoi, ce truc que tu bois ? Putain ça sent bon ! T’as passé la frontière en secret dans la nuit ?
- C’est tout comme ! lâcha Hichem, content et fier de son effet. Je t’en verse un verre ?
- Une tasse oui ! »
Mahmud se leva péniblement, ses abdominaux lui paraissaient et durs et secs comme le sol de son pays qui cherchait à en être un. Il se gratta la gorge :
« Quelle soirée de merde, conclut-il en se grattant les couilles. Heureusement que les vieux du rez sont sourds dingues, on a pu jouer tous les morceaux rayés de la liste par l’autre connard qui nous offre une scène sans son et lumière, au moins ça…
- Il a essayé, lui, dit Hichem, une tasse en porcelaine à la main. Tu tiens d’où cette vaisselle de vieux ?
- De mes vieux justement… ma mère est allée un jour en France, dans les années soixante-dix, à Lim… je ne sais plus quoi, elle a ramené tout un paquet de ces saloperies.
- Je trouve ça joli…
- Humm… alors, c’est quoi cette cafetière ? » demanda Mahmud, les paupières relevées, sa manière à lui de dire putain il est bon c’café !
Hichem lui raconta et sa nuit et la femme aux cheveux courts, Mahmud n’en savait rien du drame qui s’était joué en salle 1, alors qu’il rouspétait contre le dirlo et Arafat et le Hamas et les Israéliens, eux les premiers. Son score, ah ça oui, c’était une nouvelle :
« 5 à 1, qu’elle a fait, la miss. Et encore, je parie qu’elle l’aurait sauvé, le clamsé.
- Pas de bol pour lui, conclut Mahmud en vidant sa tasse. T’en as encore ?
- J’en refais, c’est une 3 tasses, enfin, un verre et ta tasse bizarre…
- Et donc, elle t’a filé ce bijou, comme ça, la doc ? Elle a craqué ou quoi ?
- T’es con ! A vrai dire, j’en sais rien… je crois qu’elle a compris que j’aimais le café et que sans lui, les nuits, assis à cette putain de réception, je ne tiendrai pas, alors elle a dû se dire : voilà mon client ! Vous avez joué toute la nuit alors ? relança Hichem qui avait rejoint sa chaise et son téléphone et les boutons qui le rendaient compliqué une fois le public parti.
- Comme on peut sans guitare, oui… » acquiesça Mahmud en se grattant les fesses.
Hichem le savait, depuis le temps qu’il vivait en sa compagnie, un deuxième café et ça lui passerait.

Mahmud renifla un bon coup, regarda Hichem dans les yeux, il le fixait.
« Quoi ? dit Hichem.
- Dis-moi… fit Mahmud, la main droite dans ses cheveux, des cheveux fins et fous, fous comme son corps et sa tête et son envie d’une femme : elle est bonne, la nouvelle ? »

Dans la boutique

C’est dans la boutique, là où Myriam travaillait, que ça s’est passé. Un mercredi. Un jour comme les autres, midi approchait et Myriam sentait son estomac gargouiller. Pas envie d’un sandwich, pas aujourd’hui, se dit-elle en jouant avec son alliance, elle n’y était pas encore habituée, à porter ce cercle d’or blanc autour de son annulaire gauche. A peine un mois qu’elle était mariée. C’était encore frais. Encore neuf. Et pourtant déjà inscrit dans la durée. Pourquoi s’est-elle mariée ? Myriam n’en savait pas rien, au fond, elle avait accepté la proposition de Nicolas, comment aurait-elle pu dire non ? Qu’avait-elle à lui reprocher ? Rien. Absolument rien. Un homme parfait, qu’il était. Doux, attentionné, il soutenait sa démarche en subvenant sans broncher aux principales charges du foyer, il l’aimait, ça, pour sûr, qu’il l’aimait, Nicolas. Dix ans de vie commune, ça comptait quand même. Myriam venait de fêter ses trente ans, elle avait rencontré Nicolas douze ans plus tôt, dès leur vingt ans ils avaient pris un studio ensemble. Puis un deux pièces, un quatre pièces et depuis deux ans tous deux vivaient dans un magnifique appartement, dans les beaux quartiers. La carrière de Nicolas avait décollé, directeur adjoint qu’il était, dans l’immobilier, son patron était vieux et fatigué, il allait prendre la main tout soudain. Juste une question de temps. L’avenir ? Scellé, aucun souci à se faire, Nicolas voulait des enfants et Myriam deux filles, « on se donne encore une année » s’étaient-ils dit en se disant oui. Le temps pour Myriam de lancer sa propre marque de chaussures pour hommes, « ça va marcher » qu’elle se disait tous les matins, sur le chemin de la boutique. Son boulot lui plaisait à moitié, oui pour son amour des chaussures et de savoir les hommes bien chaussés, non pour tout ce temps perdu et tous ces croquis qu’elle aurait pu dessiner. Ce n’était qu’un soixante pourcent, mais quand même, trois jours par semaine à ne pas inventer lignes et courbes, quartier et talonnette et design de la dentelure, mais pourquoi les hommes ne savaient-ils plus se chausser ? pestait-elle dans la rue, matin et soir. C’est bien joli vos Converse, qu’elle se disait, les yeux fixés sur le trottoir et les pieds qui défilaient devant elle et à côté d’elle et bientôt derrière elle, mais merde ! un pied dans un Derby ou une Richelieu, ça a quand même un peu plus de gueule ! Même Nicolas, elle n’avait pas totalement réussi à le convertir, il portait toujours des horribles baskets blanches le week-end, autant dire les jour où elle le voyait le plus. La semaine, son patron avait droit à des belles Italiennes et des sublimes Anglaises, mais elle ? « Et moi alors, lui avait-elle dit un jour, je n’ai droit qu’à la grossièreté ? » Nicolas s’était marré et avait esquivé. Fait chier quand même ! qu’elle avait pensé. Il n’y comprenait rien, voilà tout. Bord franc, empeigne, œillet, quartiers cousus ou non sur la claque, teinte et qualité du cuir, tout cela le laissait froid. Soit. Un compromis ils avaient trouvé, elle lui achetait ses chaussures quand elle ne les lui fabriquait pas, ses merdes de caoutchouc il se les payait seul, inutile de compter sur elle pour l’accompagner dans une boutique de sport, et bien planquées qu’elles étaient, tout au fond d’une armoire que Myriam ignorait.

« Je prends ma pause, dit-elle à Benoît, le patron, tu veux que je te ramène quelque chose à manger ? » Benoît négligea d’un signe de la main, il a ses ragnagnas, se dit Myriam, habituée aux humeurs du pédé qui n’avait rien trouvé de mieux que se découvrir hétérosexuel le jour de ses cinquante ans. Fallait comme le faire ! Myriam n’en crut pas un mot, quand il lui annonça la nouvelle, très sérieusement, un jour de janvier. Vexé et plus sérieux que jamais, elle finit par acquiescer, « c’est bien, qu’elle lui avait dit, si tu le sais alors vis-le et fiche-toi du qu’en dira-t-on ». Il a juste envie d’un gosse, qu’elle s’était dit en descendant les escaliers menant au stock, tout en bas, dans la cave froide et belle. « Quant à me faire croire qu’il est vraiment attiré par les femmes, mon cul oui ! » qu’elle dit à voix basse, face au miroir qui lui renvoyait son image de femme. Non mais je rêve ou quoi ? se dit-elle face à ses traits, quarante ans qu’il est pédé comme un phoque, une vraie folle, y a pas un cul de mec un tant soit peu formé qu’il ne reluque et maintenant il veut me faire croire qu’il aime les femmes… qu’est-ce que je fous dans cet endroit de cinglés ? se demanda-t-elle en remontant les marches, son sac à l’épaule et son veston un peu kitch mais très distingué dans le creux de son bras gauche. En plus, il y croit dur comme fer… Myriam salua Benoît, il lui sourit amicalement, folle et versatile, conclut-elle en sortant de la boutique.
La pluie venait de cesser. Brève averse, sorte de crachin qui tombait et s’arrêtait, temps de merde quoi. Myriam leva la tête vers les nuages, devait-elle prendre un parapluie ou allait-elle passer entre les gouttes ? Allez ! j’y vais comme ça, s’encouragea-t-elle. Les pavés de la ruelle étaient noirs et mouillés, Myriam fit attention à ne pas glisser, à deux reprises qu’elle s’était cassé la gueule en mettant le pied dehors, courge qu’elle était, se disait-elle en repensant à ses fesses sur les pierres dures et froides. Myriam gravit les quelques marches qui menaient à l’avenue, les badauds allaient et venaient, beaucoup étaient agglutinés dans les boulangeries du quartier, les plus chanceux assis dans les restaurants du coin. Putain ce que j’ai faim ! se dit Myriam, c’est à croire que je suis enceinte. Elle sourit puis chassa rapidement cette pensée, un mois qu’ils n’avaient pas baisé, la nuit du mariage, elle s’en souvenait. Avec Nicolas, ce fut bon, au début. Deux années que ça avait duré. Puis ils avaient emménagé ensemble et tout s’était enrayé. Pas d’un jour à l’autre, non, ça avait pris des années, lentement, doucement, et le rythme et l’intensité avaient baissé jusqu’à son équilibre actuel. Faut vraiment que je me rase la chatte, se dit-elle en entrant dans un Indien. Elle adressa un sourire au serveur posté à l’entrée, s’il savait à quoi je pense, qu’elle se disait, se marrant secrètement. Myriam prit place à l’une des tables libres, elle savait exactement ce qu’elle voulait : du riz, blanc, papadum, egg curry, dawl curry, fish curry. Le repas traditionnel indien, la bouffe du peuple, pas celle des grands restaurants, non, la croque de l’employé qui se fait livrer son repas dans ces gobelets d’étain, empilés les uns sur les autres et qui comme par miracle conservent et les senteurs et la chaleur des saveurs de l’Inde. Comme ce pays lui manquait ! Myriam le connaissait mal, c’est vrai, mais au moins y était-elle allée, une fois, le pays en train et en Ambassador qu’elle avait parcouru, les slums et les palaces elle les avait vus, les plus riches et les plus pauvres elle les avait observés, et les touristes aussi, unique pays dans lequel on peut les voir péter un plomb à l’aéroport et supplier l’hôtesse de terre de leur trouver un biller retour, le plus vite possible, oui ! s’en aller, quitter ce pays insupportable, Dieu que cette misère je ne peux la voir ! Le serveur lui apporta l’assiette et le riz dans l’assiette, les papadum, dans une autre assiette, plus petite, et trois bols évasés contenant les mets et autour d’eux le lait de coco et les épices qui piquent et qui arrachent et qui sentent si bon. Spicy, qu’elle avait demandé, Myriam. Le piment rouge du fish curry ne lui faisait pas peur, oh non ! elle allait bien transpirer un peu, peut-être même mouillerait-elle ses aisselles, se dit-elle en versant les couleurs sur le riz blanc.

Benoît s’était fait livré des makis, rien à faire, lui et les baguettes n’étaient pas copains, il les mangeait avec les doigts, « il avait le droit, disait-il, au Japon, on les mange aussi comme ça ». Durant les trois mois d’été, indépendamment des nuages qui refusaient de quitter le ciel helvétique, déversant par alternance leur trop-plein sur la ville, la boutique était ouverte sans interruption, de 10h à 18h30, non-stop. Benoît avait compris, l’expérience faisant, que les hommes achetaient des chaussures une fois le ventre plein. Pourquoi, il n’en savait trop rien, c’était ainsi. Les hommes, plus encore les mariés, aimaient se faire enculer les viscères vides et achetaient des chaussures une fois repus. Soit. Du coup, fort de cette vérité, il prenait sur lui d’assurer la pause de midi entre début juin et la fin août, exigeant toutefois de Myriam qu’elle assurât cet intérim un jour par semaine, les jeudis de préférence. « Demain, tu seras là, hein ? lui dit-il la bouche pleine. Parce que j’ai un rendez-vous… et puis, on sera jeudi. » Myriam acquiesça d’un sourire faux, un rendez-vous… avec une femme, j’imagine, la future mère de la fratrie ! pensa-t-elle en rejoignant la cave et avant elle les escaliers pentus qui tournaient et descendaient. Elle déposa son sac dans un coin, sa veste posée soigneusement sur le dossier d’une chaise en osier, allez ! s’encouragea-t-elle, vends de belles godasses et essaie d’en tirer quelque chose, pour toi, oui, pour toi. Elle monta les dix-huit marches qui tournaient cette fois dans le sens inverse, Benoît discutait avec un homme, la trentaine, difficile à dire, il paraissait jeune et sûr de lui, tous deux semblaient se connaître sans être intimes, un mec que Benoît n’avait pas baisé, se dit-elle instinctivement. Il y avait pourtant une sorte de complicité entre eux, ça se voyait dans les yeux et dans les gestes de Benoît, rien n’indiquait en l’instant présent une hypocrisie marchande et encore moins le souvenir d’un coup d’un soir. Ils se connaissaient, voilà tout. Et apparemment s’appréciaient. L’homme avait quelque chose d’efféminé, il aurait très pu être pédé, peut-être l’était-il, après tout, Myriam était certaine d’une seule chose : Benoît ne l’avait pas défoncé. Il en bandait, il en rêvait, oh ça oui qu’il y avait pensé, et il y pensait encore, à lui mettre son machin dans son petit trou dilaté, mais cela ne s’était pas réalisé, pour le plus grand malheur du premier. L’homme était conscient de son attrait, il en jouait, une sorte d’allumeuse en fait, se dit Myriam en pensant à sa chatte barbue alors qu’elle arrangeait quelques paires de Derby sur une étagère en bois vert.
Une cliente entra, dans tout son fracas, quarantaine épanouie, belle et fraîche, elle se dirigea droit sur Benoît, écartant de sa présence l’homme qui n’eut d’autre choix que s’intéresser à ce pourquoi il était là. Myriam l’observa, elle comprit immédiatement que l’homme était perdu. Encore un qui porte des Converse, se dit-elle intérieurement. Elle s’approcha.
« Je peux vous aider ?… dit-elle d’une voix douce et chaleureuse. L’homme la regarda, il comprit qu’elle souhaitait réellement qu’il reparte avec la paire de chaussures qui avait été et pensée et confectionnée pour lui, pour ses pieds à lui qui pour une fois souhaitaient être bien habillés.
- Je cherche une paire de chaussures…
- Oui… fit-elle en souriant. En voilà un futé, se dit-elle avant de le relancer. Une occasion particulière ?
- Non… marcher, en ville… est-ce assez particulier ?
- Ça me convient, lâcha Myriam, amusée. Un genre particulier ?
- …
- Je vois… Quelle est votre pointure ? 42.5 ?
- En effet, fit l’homme, interloqué.
- J’ai l’œil, coupa Myriam, certaine de maîtriser et la situation et le bonhomme. Bon, asseyez-vous, je vous propose deux trois modèles qui me plaisent et qui, je crois, vous plairont, ok ?
- Ok », fit-il en prenant place dans un fauteuil, en retrait, tout près des escaliers.
Myriam revint au bout de quelques secondes, quatre cartons dans les mains, empilés les uns sur les autres.
« Oui, quatre, les quatre paires qui j’aime, fit-elle en tirant sous ses fesses un tabouret de cuir rouge.
- Une suffira…
- J’ai bien compris, mais je vous donne le choix, je suis sympa, non ? »
L’homme répondit par un sourire. Ses lèvres inertes, seuls ses yeux souriaient. Ils ne s’étaient même pas plissés, juste une lumière que Myriam avait remarquée et interprétée comme un sourire, comme un oui. La première paire était d’une vieux brun patiné, bout fleuri et perforations discrètes, naturellement cousues à la main, une production familiale, vénitienne. « J’adore » dit Myriam en présentant la gauche à celui dont elle ne connaissait que la marque des chaussettes, bon point, pensa-t-elle observant le fil d’Ecosse qui s’en allait et dessous et dessus sans jamais s’arrêter.
« Alors ? Qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle, sûre de son choix.
- Vous avez un très beau visage » dit l’homme d’une voix monocorde, contrastant d’autant avec l’intensité de son regard. L’homme ne regardait pas Myriam, il la bouffait littéralement, de ses deux yeux il la prenait, là, tout en bas des escaliers, dans cette cave qu’elle connaissait parfaitement et pourtant qu’elle découvrait pour la première fois.
Myriam sentit une chaleur traverser et son corps et son esprit et son âme et son putain de con qu’elle n’avait pas rasé depuis trop, bien trop longtemps, mais peut-être aurait-elle le temps vite quelque part dans les chiottes de se le faire joli, son minou. Ta gueule ! en l’instant, elle se sut et nue et perdue, totalement à disposition de l’inconnu. Elle sentit la chaleur du rouge sur ses joues, je suis grillée, se dit-elle en levant les yeux vers l’homme, conquise, séduite, prise.
« Merci… dit-elle en lui souriant.
- Je les prends » répondit-il, conscient de son effet.
L’homme se leva, « je m’appelle Paul, lui lâcha-t-il en la quittant, enchanté » ajouta-t-il en la saluant d’une légère inclinaison de la tête.

La cliente venait de quitter la boutique, Benoît allait encaisser à sa place, dommage se dit Myriam. Pourtant, là, tout au milieu d’elle, Myriam le savait : elle allait se raser, se faire toute belle, de jolies lèvres qu’elle avait, bientôt, vite, ils allaient se voir, se rencontrer, se mélanger. Et merde ! se dit-elle, consciente désormais de devoir l’accepter : oui, au pluriel on pouvait aimer.

Plutôt crever

Martin avait les yeux verts de son père. Des sourcils longs et étroits qui suivaient la courbure de ses paupières et ses paupières suivaient l’arrondi de ses yeux verts. Tout au centre, deux points noirs, aussi noirs que le pétrole paraît noir quand il coule dans le désert.
Il faisait nuit, une nuit sans lune et sans étoiles, toutes masquées par le halo des lumières de la ville. Pas une de ces nuits piquées de blanc, de bleu, de jaune et de rouge que son père lui avait appris à lire, là-haut, allongés dans les alpages, bien au chaud entre une couverture épaisse et un duvet de plumes. La nuit était d’encre, comme brouillée, un noir diffus et pourtant plus présent que jamais tant il reléguait dans un passé inexistant les astres dont la lumière ne parvenait à crever l’obscurité. Un ciel pour les croyants, se dit Martin, les bras repliés derrière sa nuque, couché dans l’herbe. C’est à croire qu’on est seuls dans cet univers, fit-il à voix haute, se sachant seul dans l’herbe et tout autour de lui dans le parc. Malgré son jeune âge, Martin en connaissait un rayon sur les croyants. Non pas tant sur la religion, même si elles disaient un peu toutes la même chose en racontant des histoires bien différentes, ça, c’est ce que pensait Martin, mais bien sur le fait de croire, d’être croyant. D’avoir la foi. De savoir savoir. Et en toute occasion d’avoir raison. Seize ans, ça lui avait suffit, à Martin, pour en prendre conscience, de cette force étrange faisant de vous un être à la fois différent et étranger de tous ceux dont un jour vous croisez le chemin. C’est du passé, tout ça, balaya Martin d’une main imaginée. Il ouvrit les yeux et vit les traces de ses cinq doigts dans le noir cotonneux, peut-être ai-je un peu de ciel sur la main, se dit-il en fermant le poing. Ce serait bien, un petit peu de ciel rien qu’à moi. Qu’en ferai-je ? Il finirait bien par se dissiper, de toute façon, alors à quoi bon… Martin releva le buste, assit dans l’herbe brûlée par un été qui n’en finissait pas, le Léman devant lui et les lumières de la France au loin. Peut-être le savaient-ils, les hommes, qu’en construisant des villes ils créeraient de nouvelles étoiles, autant de lumières qui effaçaient avec le temps et les gens qui les peuplaient les naines blanches, brunes, et les géantes aussi. Encore une pensée qu’il chassa d’un trait : les choses se sont ainsi faites, voilà tout, se persuada Martin. Deux voiles mates glissaient sur le Léman, elles devaient être à moins d’un mile. Sans doute un passionné, se dit Martin, seul à bord, profitant des brises nocturnes pour naviguer où bon lui semblait tant qu’il se contentait de longer et la Côte et le Lavaux. Martin ne put distinguer l’embarcation, s’agissait-il d’un vieux gréement, probablement, peut-être un 6 Metre, était-ce un 12 ? Martin ne le saurait jamais. Le voilier filait vers l’Est, laissant sur sa gauche le chantier naval de la CGN et derrière lui les montagnes de sable de la Sagrave. Ah ! que Martin l’avait aimée, cette régate entre la Corse et la Sardaigne ! Sa première vraie expérience de la mer, un Sloop de vingt mètres, tout en bois, une grand-voile haute comme une immeuble de sept étages, un foc aussi puissant qu’impressionnant une fois gonflé par la Tramontane, venant du nord, sèche et violente. Ils en avaient eu des galères, à bord, même qu’ils s’étaient échoués sur le sable de la Sardaigne, de nuit, le skipper faisant de son mieux pour dissimuler et sa colère et sa honte, soixante-cinq ans qu’il avait, et presque autant d’années de navigation en Méditerranée. Mais ce dont Martin se souvenait, c’étaient les hauts et les bas qui remuaient, entre La Maddalena et Bonifacio, quatre, cinq, peut-être six mètres qu’ils faisaient les creux entre lesquels ils fallait et barrer à gauche et barrer à droite. Ah ! comme il envoyait dur le skipper, et comme il le faisait bien, presqu’une ligne droite qu’ils dessinait lui et son voilier dans le bordel ambiant. Putain que c’était bon ! Dangereux aussi, trois hommes avaient failli perdre la vie, ce jour-là, à l’entrée du goulet de Bonifacio, mais de cela Martin se fichait. Il se l’était juré, à quai : ne pas avoir peur. Jamais ne renoncer simplement parce que la raison dit non. La raison dit toujours non, frileuse et sédentaire, elle ne demande qu’à rester là où elle est, certaine et de connaître et de maîtriser son environnement, comme une obligation peu à peu elle prend possession de l’être pour en faire son propre assujettissement. Non, Martin n’allait renoncer ni aux creux ni aux sommets, sur les vagues de son destin il irait naviguer. Et peut-être, un jour, chavirer.

Martin sentit son estomac gargouiller, depuis hier soir qu’il n’avait pas mangé. Il avait quitté son boulot à dix heures du matin, des verres et des cendriers qu’il avait lavés et essuyés, autant de nanas et de mecs qui les avaient et vidés et remplis au fil de la nuit. Les samedis soirs étaient impersonnels, les habitués ne venaient pas, ils privilégiaient les jeudis et vendredis, nuits où ils pouvaient se sentir un peu particuliers, comme chouchoutés par la barmaid pour les uns, par Martin pour les pédés. C’était un peu son rôle, tout le monde le savait, il aimait les femmes mais plaisait aux hommes, alors tant que les thunes et les pourboires rentraient. La fermeture n’était que le commencement d’une nuit sans fin, une fois que tout était rangé, que tous les verres étaient propres et disposés en rangs bien alignés, alors la fête débutait pour de vrai. Le staff et quelques privilégiés, la coke sur le comptoir et l’héroïne en secret dans les chiottes privées, même dans ce monde-là la brune avait mauvaise réputation. Martin et son boss et Catherine, la barmaid qui baisait et l’un et l’autre, séparément, se rejoignaient à intervalles réguliers pour nettoyer le miroir posé sur l’évier et ensuite dissimulé entre les rouleaux de papier toilette. Combien de lignes y avait-il sniffé, à l’abri dans le bleu des néons des toilettes que personne à part eux n’utilisaient ? Martin ne pouvait plus les compter. En avait-il honte ? Les regrettait-il ? Pas le moindre du monde. Et encore moins quant il rejoignait les rangs de l’université les lundis, qu’avait-il en commun avec ses camarades dont il ne connaissait ni les prénoms ni les âges, à peine savait-il d’eux qu’ils ne payaient ni leurs études ni leur logement. La dope, c’était venu comme ça, une année clean puis les verres en fin de soirée, au début ensuite, pour se donner du courage, et un jour une ligne proposée et acceptée, blanche, pour commencer. Et la confidence, il n’y a quand même rien de mieux que la brune, même son patron avait été surpris. Une personne de plus à régaler et une personne de moins à qui mentir, juste compromis pour l’un et pour l’autre. Alors oui, la brune Martin l’aimait. Un peu trop, il le savait. Allait-elle le détruire ? Martin n’y pensait pas. Il sniffait le week-end et faisait l’étudiant la semaine, voilà tout. Avec brio, l’un comme l’autre.

Les mercredis et jeudis en fin d’après-midi, après ses cours, question de boucler les fins de mois, Martin servait des apéritifs aux bourgeois du centre-ville. Son boss venait d’acheter la brasserie, l’ancien avait piqué la caisse et le nouveau avait désormais un bureau au premier pour s’en foutre plein le nez, Martin à ses côtés. C’était comme ça, dans cet endroit-là, on bossait dur et on sniffait dans le bureau du patron de la brune qui faisait mal au nez et que c’était bon d’avoir ce mal-là. Comme quoi. C’est un mercredi que le vieil homme s’adressa pour la première fois à Martin. Un mercredi comme les autres, automne indien, il faisait doux et l’orange se mélangeait au bleu sur le Salève. L’heure de l’apéro était passée, les Lausannois s’étaient levés d’un mouvement soudain et avaient rejoint épouses, maris et gamins en vue d’une soirée comme tant d’autres, manger, devoirs à corriger, border, télé et baiser si tout allait bien. Bientôt, le noir, et avec le noir les clients qui vivaient la nuit et avec eux les boissons que l’on ne servait pas dans la journée. Trois clients étaient assis dans la véranda, l’un d’eux s’appelait Hamid, il était noir et con comme sa peau était foncée. Vraiment con. Souvent, Martin eût aimé qu’il soit aussi blanc qu’il était noir pour lui dire ce qu’il en pensait, de son comportement, mais l’homme en jouait, et de sa couleur et de ses souffrances, alors Martin se taisait et supportait, le client était roi dans ce putain de monde de blancs. Il claqua des doigts, comme à son habitude, Martin l’ignorait désormais, il le savait, il allait finir par l’appeler correctement et lui demander l’addition avec ses dents belles et blanches. Le noir se leva et s’en alla, suivi par un blanc aussi transparent que le noir voulait se faire voir. Paire de lunettes hypertrophiée, coupe à la noix, dents en avant, pli sur le jeans et mocassins trop bien cirés, empoussiéré qu’il était. Le dernier client n’avait pas de nom. Depuis le premier jour, Martin lui servait un Perrier citron. Les mercredis et les jeudis, Martin s’était renseigné, l’homme posait ses fesses sur l’osier des chaises de la brasserie et commandait toujours la même boisson. Toujours, il écrasait la rondelle au fond du verre à l’aide du bâtonnet en plastique vert offert par la marque, une, deux, trois et quatre fois, puis laissait le citron remonter à la surface, plongeait ses doigts vieillissants dans l’eau qui encore et encore faisait des bulles, sans s’arrêter, étrange histoire quand même que ces bulles qui naissent de rien, saisissait la rondelle et la déchiquetait de ses dents que Martin ne savait ni fausses ni vraies, sans doute un mixte d’une étrange composition. Alors l’homme déposait son reste dans le cendrier, un zeste long et étroit qui suivait la courbe du métal brossé. Débarrassé du citron, l’homme versait les quelques gouttes restées au fond de la bouteille, à raz-bord qu’il le buvait son Perrier. Le verre vide et sur la table, l’homme appelait Martin, payait et disait merci de la tête puis s’en allait dans un monde que lui seul connaissait. L’homme fit signe à Martin, paya, tendit la main, paume au ciel, mit la monnaie dans sa poche et pour une fois ne sourit pas. Il regarda Martin et lui dit :
« Mais qu’est-ce que tu fais là ? Ta place est en Amérique, pas ici, profite, si j’avais eu ta belle gueule, crois-moi que j’en aurais fait ma bonne fortune. Fais du cinéma, ils t’ouvriront les bras ! »
- Je crois en ma tête, pas en mon corps, déclara Martin, lui-même surpris par son aplomb.
- Comme tu veux, petit… mais sache-le, on n’a qu’une vie », lui dit l’homme en tournant son regard vers Genève et le soleil qui disparaissait loin derrière, là-bas, au-dessus de Lyon et après Agen et plus loin la côte basque qui jurait que cette journée n’allait jamais se terminer.
Martin quitta la salle et l’homme aux cheveux blancs, il posa le plateau sur le comptoir, près de la caisse, fit le tour du bar et rangea délicatement les verres sales dans la machine qui bientôt recracherait au plafond et sa chaleur et sa vapeur. Et s’il avait raison ? se demanda Martin, en appuyant sur le bouton rouge qui lançait le cycle de lavage court. Ne suis-je pas en train de passer à côté d’une chance que beaucoup m’envieraient ? J’ai une belle gueule, un beau corps si je le travaille, du charme à ce qu’on dit, les langues, je sais les apprendre, les accents je sais les prendre… Il a raison, le vieux, qu’est-ce que je fous là ? Ces études, finalement, pour qui je les fais ? Pour moi ou pour tous ceux à qui je veux prouver que moi aussi, le petit serveur, je peux réussir et l’université et mieux que quiconque, oui, à tous leur montrer. C’est pour eux que je trime comme un forcené ? Carriériste je ne le suis pas, je m’en fiche complètement de savoir ce que je ferai plus tard, je ne crois pas en leur société où il faut étudier pour augmenter ses chances de dégoter un bon boulot, qu’ils crèvent, eux et le mérite érigé en divinité. Martin le savait, comme il avait cru en Dieu et son fils cloué au poteau, pas la croix, le poteau, jamais il n’accepterait la compromission. Jamais il n’irait draguer les recruteurs de jeunes talents, son titre et son prix de faculté en poche. Plutôt clamser.

Martin se leva, derrière lui le Léman et la voile qui s’en allait au loin, devant lui son destin qu’il savait tenir comme la nuit entre ses mains. Le vieil homme n’avait rien compris, décida Martin. J’ai faim, se dit-il en gravissant l’avenue des Bains. Ses pupilles n’étaient plus aussi noires que d’habitude, la nuit avait eu raison d’elles, leur détente laissait entrevoir un peu de brun, le brun de cette drogue qui l’aimait tant.