L’ordre et le chaos

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Saleem est cité dans le Lonely Planet, ses prix peut-être à la hauteur de sa réputation mais Martin s’en fiche, il n’y aura que lui, les chameaux et les habitants de villages ignorés par les guides, il ne veut qu’une chose : une moto fiable. Et même, dans le pire des cas, panne au milieu de rien, planté dans le désert du Rajasthan, il le sait très bien : où que l’on soit, il y a toujours un Indien qui débarque de nulle part, la plupart du temps magicien, bout de fil de fer et la moto redémarre, elle tiendra jusqu’au prochain garage. A défaut, l’homme appellera un cousin, son camion et la moto hissée derrière la cabine passager et devant la route droite et au bout de la route une ville et un autre magicien.

L’ordre et le chaos

Le garage de Saleem est minuscule, un local de huit mètres carrés, perché en haut de trois marches, on a vu plus pratique. La pièce est sombre, le contraste avec le rose de la ville est frappant. Contre un des murs, une demi-douzaine de pots chromés brillent dans le gris, dessous un établi et sur l’établi un châssis noir, quelques posters aussi, vieilles Enfield sur papier jauni, bidons d’huile et liquide de frein traînent à même le sol, ne manquent que Pirelli et ses gonzesses débraillées, il ne s’agit manifestement pas d’un oubli. Saleem est au téléphone, du regard il indique un homme à Martin. Son fils, Shakher, la trentaine, des yeux d’un vert translucide. Avant toute chose : le thé. Il est brûlant, servi dans un petit goblet blanc, lait, gingembre écrasé et beaucoup de sucre, le chai est bon dans le nord de l’Inde. Martin le remercie d’un sourire, Shakher devance sa question, patience fait-il comprendre d’un geste de la main droite, en plongée il signifie tout va bien, dans le cas présent que l’attente sera brève comme l’écart est étroit entre ses pouce et majeur. Martin en doute, il faudra s’y faire ; ici, tout prend du temps, impossible d’arriver, louer, régler et s’en aller.

Deux types déboulent dans Dhada Market, les Bullet se suivent et pétaradent en écho dans la rue étriquée. La première est récente, le modèle exporté en Europe, Desert Storm, couleur sable, jolie, sans plus. La seconde est sublime. Peinture blanche, cadre blanc, selle triangulaire, cuir marron et deux ressorts pour compenser une suspension dépassée, sélecteur de vitesses à droite, la première est en haut, plaque d’immatriculation soudée au garde-boue avant, parallèle à la roue, freins à tambour à tous les étages, le tout agrémenté d’un long pot chromé au silencieux en forme de queue de poisson. Naturellement, le mec qui en descend est raccord. Jeans vieilli, boots sales sans être dégueulasses, chemise en lin blanc, deux, trois bijoux discrets, sa barbe est fournie, d’un noir pétrole, parfaitement taillée. Quant à sa moustache, ça coule de source : à la Rajasthanaise. Son ami porte un keffieh palestinien, son Enfield ne tourne pas rond. Shakher enfourche la Desert Storm, elle démarre au premier coup de kick. Martin se dit qu’un peu de route lui ferait du bien, il doit en avoir marre le mono de se contenter de la ville et des feux que personne ne respecte, raz-le-bol de passer de la seconde à la troisième, il lui faut de la route, de l’espace, de longs bouts droits et des bornes et des bornes pour ronronner en toute liberté.

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Saleem invite Martin à s’asseoir près de lui, deux minis tabourets à l’entrée de son palais. le père tient à ses bécanes, il n’est pas du genre à les louer au premier venu. L’Inde a ses règles en matière de circulation et la plupart des Occidentaux soit ne les comprennent pas soit s’en effraient et renoncent ainsi à ce bonheur unique pour autant de mauvaises raisons qu’ils diront bonnes et raisonnables. « You have a bike in… where you’re from ? » demande le père. « Oh yeah… » Martin passe la première étape avec succès. « First time in India ? » Niveau 2 OK. « And you’re OK to ride in India ? Saint Graal ! Le droit de louer est acquis, reste le choix de la moto. Sélecteur de vitesses à droite ou à gauche? Martin admet n’avoir jamais conduit un modèle inversé, il demande à essayer. D’un signe du menton, Saleem l’invite à monter sur la Bullet noire qui leur fait face, « Year 84, the key is on the bike » précise-t-il. Pas de démarreur électrique, va falloir leur prouver qu’il sait kicker, tout va bien se passer, s’encourage Martin. C’était sans compter sur la vélocité de Shakher qui s’installe sur la selle passager. La pression monte pour de bon. Martin a droit aux explications, elles sont les bienvenues. Le matin, starter ; inutile en l’instant. Du pied, abaisser le kick jusqu’au point dur, pousser légèrement du pouce gauche le levier de décompression, le relâcher immédiatement, le kick s’affaisse automatiquement, le laisser remonter aux deux-tiers, y aller franchement, d’un mouvement décidé, sans accélérer ; ôter son pied du bras de levier une fois le moteur en marche, pas avant. Père et fils se répartissent les tâches, tous deux cherchent à savoir à qui ils ont à faire. Martin respire un bon coup, suit à la lettre la marche à suivre, silence. Deuxième tentative, rebelote. Il sent sur son épaule gauche la main de Shakher, le robinet d’essence se ferme et s’ouvre sur une Enfield. Il suffit d’y penser. La bécane finit par démarrer. Première, seconde, c’est à son pied droit de bosser, le gauche n’aura qu’à freiner au bon moment. Au bout de cent mètres, Martin s’engage sur Agra Road, passe la troisième, la quatrième, comme toutes les Enfield elle s’apprécie bas dans les tours. Martin vérifie mentalement la position de ses pieds, de ses quatre doigts posés sur les leviers, non… en-haut, rien n’a changé, se rassure-t-il. En bas par contre… Etrange sentiment que de devoir réfléchir en conduisant. Tout ce qui était devenu instinctif avec les années lui est désormais étranger. Deux, trois mille bornes comme ça, est-ce bien prudent ? Il va s’y faire, cela prendra néanmoins du temps. Combien de temps ?

Très vite, le trafic se densifie, désormais les scooters valsent entre les Three Wheelers et les bus qui crachent leur fumée noire à chaque remise des gaz. Ça klaxonne de partout, quelques piétons se font tout petits le long de la rambarde qui divise la chaussée, une vache marche à contre-courant, impassible, elle se fiche et de la circulation et du vacarme ambiant. Soudain, un flic sort de nulle part et tend le bras vers le ciel, c’est tout ce bordel et tout ce bruit qui freine à l’unisson. A une exception. Une Enfield noire. Un étranger au guidon, un local amusé derrière lui, Shakher était prêt à parier qu’il allait se mélanger les pinceaux à la première fortuité. La moto finira par s’arrêter dix mètres plus loin : « OK, I take a new one » lâche Martin, peu fier de son effet.

« Take it easy ! lui dit Shakher d’une voix amicale. « You need to enjoy your trip« , ajoute-t-il en l’enjoignant de faire demi-tour. Il en a vu assez, en condition normale, l’esprit libéré et pleinement disposé à scruter ce monde qui l’entoure et qui bouge de manière hasardeuse, oui, Martin sait rouler dans ce pays. Il a compris qu’en Inde tout est question de profusion, d’éruption. Qu’il importe de conserver le bon rythme et de ne jamais considérer que la voiture devant soi va agir en toute logique, conformément à ce qu’on serait en droit d’attendre d’un véhicule roulant dans une direction donnée. Son conducteur peut piler pour s’arrêter pisser, mettre son clignotant d’un côté et continuer tout droit pour ensuite le plus naturellement du monde obliquer dans le sens opposé. De même, camions et bus n’hésiteront pas à venir à dépasser quitte à le chasser sur le bas-côté. Autant de contingences auxquelles il faut ajouter les chiens suicidaires, les vaches intrépides et flegmatiques, les singes fous et les chameaux hargneux. En Inde, ce sont les lois mêmes de la physique qui diffèrent en matière de circulation. Bienvenue dans le monde de la physique quantique ! Comme elle, aussi surprenant que cela puisse être, c’est bien du chaos qu’émane l’ordre. Un ordre incertain, mais un ordre tout de même.

Article publié en partenariat avec esprit-moto.ch.

L’Inde à moto

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L’Inde à moto, oui, le sujet a été traité à de multiples reprises. La plupart du temps pour y lire les mêmes constats, les mêmes invitations à la prudence et en conclusion une recommandation qui semble faire consensus : si vous le pouvez, éviter de rouler à moto. Rien que ça ! A défaut, fuyez les grandes traversées et contentez-vous de brefs trajets ; surtout, ne roulez pas la nuit. Ultime conseil : si deviez vraiment tenir à découvrir le pays à moto, optez pour telle ou telle société, leurs circuits sont bien préparés, les motos fiables, que vouloir de plus ? sécurité et authenticité.

Ces boîtes font sans doute très bien leur boulot, là n’est pas la question. Celle qui mérite d’être posée : est-il vraiment raisonnable de faire sienne cette idée qu’un motard  -  et sous le casque il y a un adulte responsable avec plus ou moins d’expérience  -  ne peut pas, n’est pas à même, ne devrait pas découvrir seul ce pays à moto ? Seul ou en couple ou avec un pote peu importe : sans escorte. Puisque c’est bien de cela dont il s’agit. Que cette aventure serait au-dessus de ses forces, de l’ordre de l’inaccessible… Combien sommes-nous à avoir, un jour, porté cette large étiquette autour de notre cou d’enfant ? une hôtesse à nos côtés, il est temps d’embarquer mon petit, suis-moi. Bonne nouvelle ! A ceux qui furent un jour UM est désormais proposée la formule UR, Unaccompanied Rider. Ah ! nostalgie, quand tu nous tiens…

L’Inde à moto

Allez, soyons fous ! Imaginons-nous un instant dans le peau de cet inconscient. Nous l’appellerons Martin.

A peine débarqué, il balance son UR dans la première poubelle, les bureaux de l’immigration passés il entrevoit deux bras et sur un carton son nom. Dessous, un homme, plus grand que ses congénères il parvient à se faire voir des arrivants, ils sont nombreux cette nuit-là à se donner du coude, entassés derrière la rambarde, les uns cherchant à remplir leur taxi, les autres à récupérer des touristes dont ils ne connaissent que le numéro de vol et le nom. Ça tombe bien, Martin n’aura pas à se dissimuler dans la foule, il lui suffit d’ignorer les regards. Mais que lui est-il passé par la tête ? Lui qui avait tout préparé durant des mois, la destination précise fonction de la météo, des paysages, de l’état de routes aussi, le choix de l’agence, de la moto, le circuit enfin, formule 8 jours/7 nuits, hôtels minimum 3 étoiles, 800 kilomètres, ça semble pas grand-chose mais vous verrez, ici, faut les faire, ces 800 bornes ! Il avait même payé, la totalité. Et le voilà dans un taxi pour le centre-ville, le chauffeur choisit pour lui, very good hotel, comme tous ses collègues dans le monde l’homme fait son job et touchera une commission ; Martin lui ne rêve que d’une chose : une douche chaude.

Etrangement, la question qui le taraudait la veille s’est tue. Comme s’il sait avoir fait le bon choix. Quant aux raisons qui lui dictèrent de tout plaquer, comme ça, d’un coup, aussi bref et violent que cet instant où la gomme cesse d’adhérer au bitume et se voit remplacée par le cuir salvateur qui glisse et protège, il n’en a aucune idée. Le ventre de Martin a parlé, voilà tout. Et pour une fois, il l’a écouté. Il a bien fait, il le sait. Il se sent bien, Martin sourit. Au programme de la matinée : trouver une bonne moto, négocier le prix de location s’il le faut, revenir à l’hôtel, boucler son sac et l’attacher fermement sur la selle passager, ne pas oublier la bouteille d’eau et ciao. Direction ? Le Nord. Son itinéraire, il le fera au jour le jour. Sa méthode ? Choisir une destination sur Google Maps, zoomer sur le parcours proposé, repérer les villages aux alentours, les petites routes, les détours, noter quelques noms sur un bout de papier, Martin se fixe une seule règle : fuir le bleu du chemin proposé et s’offrir une partie de ce blanc délaissé par les guides et les gens derrière eux.

Article publié en partenariat avec esprit-moto.ch.

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Le barbier de Chapora

Le bitume, six marches et derrière, le jaune,
Six mètres carrés, un miroir et deux trônes,
Assis qu’il était le barbier de Chapora,
Ses deux tongs, une main et les news de Goa.

L’homme plia son journal, le pied cadencé,
Derrière le mur sale, au sol, le papier,
Devant lui les fauteuils vides vieillissaient,
Avec eux c’est tout un monde qui s’en allait.

Nues étaient ses chevilles et plus haut le coton,
Visage et tronc, avait-il seulement un nom ?
Un passé, une voix, quel était son prénom ?
Une ombre moite dans le jaune du salon.

Les murs et le miroir et personne dedans,
Suspendues les aiguilles et avec elles le temps,
Au loin les clients et bientôt la poussière,
La vie d’un homme et disparaît la lumière.

La tourbe

Elles s’emballent dans le bain chaud et luisant,
Sachez-le, c’est ici que vivent les rugissants,
Tournent, volent, chantent les bielles en circulant,
La machine est lancée, ne reste que le vent.

Le vert puis le brun, le bleu et le noir enfin,
Têtes baissées elles foncent et par elles naît demain,
Les visages passent et les corps se courbent,
Rient et pleurent les âmes face à la tourbe.

Rien n’y fait, droit devant et les rêves s’en aller,
Avec eux le chemin et bientôt un sentier,
La forêt et après les feuilles le rocher,
Minéral et froid, patient, et peu nous sied.

Elles sont faites pour durer, et pour crever,
L’un et l’autre, l’un pour l’autre, comme une idée.
Couple éternel, il exige toujours son prix,
Parce que l’individu disparaît, la vie.

J’ai vu notre terre

Elle était couchée sur la poussière, son dos contre la pierre, l’ombre d’un olivier mutilé protégeant la moitié de son corps du soleil blanc. Nur avait refusé de voir jusqu’à cet instant. Elle observa son abdomen, entre les plis elle aperçut le petit trou, noir à l’intérieur et rouge sur les côtés. Bientôt l’orange du textile allait être noyé par le garance baveux, plus tard la terre pomperait son sang et les insectes s’en régaleraient. Personne ne viendrait la chercher, Nur le savait. Je vais crever ici, pensa-t-elle doucement. D’abord, elle n’avait pas compris. Un coup, violent, venu de nulle part. Puis le bruit, sec et froid. Projetée contre le mur du moulin abandonné, bien avant le mal qui viendrait ensuite, Nur s’était évanouie. La douleur l’avait ramenée à la vie ; pour un instant seulement. Alors elle saisit. D’instinct elle mit ses mains à son ventre, le chaud qui en coulait l’effraya. Elle avait bien vu faire Ardina dans la nuit, ce n’était pas la première fois qu’elle voyait une blessure par balle, compresser, panser, surtout ne pas relâcher, et après ? Un bras ou une jambe, ok, elle aurait pu se faire un garrot, serrer jusqu’à en chialer, se relever et trouver de l’aide. Mais à quoi bon comprimer ses viscères perforés ? A quoi bon asphyxier son corps de ce sang qui ne demandait qu’à s’en aller ?
Nur releva la tête, la douleur avait fini par s’estomper. Par l’anesthésier. La colère était passée. Mais qui avait pu la viser ? Quelle menace représentait-elle ? s’était-elle demandé. Elle ne faisait que passer dans le champ de son père, en paix elle allait. Puis elle avait compris et séché ses larmes. Une balle perdue. Un vulgaire morceau de plomb tiré de la tour de Netzarim ou par un fedday planqué derrière une ruine ferait d’elle une victime de plus, une martyre comme ils disaient. Ainsi en allaient les vies à Gaza et après la vie la mort. D’abord la terre transformée en désert et ensuite les femmes et les hommes qui de leurs rêves brisés nourrissaient ce qu’il en restait. Nur relâcha la pression sur son ventre, regarda ses paumes et sur elles le sang sec et visqueux au milieu, c’est comme si le trop-plein de rouge qui ruisselait entre ses jambes et tout contre son sexe emportait avec lui l’injustice et sa rage et ses cris. Quelques fourmis curieuses vinrent sentir le liquide brun, Nur se dit qu’il était à leur goût, très vite elles furent des dizaines puis une colonie tout entière, formant de minuscules boules de terre noires qu’elles roulaient de leurs pattes étranges vers l’ailleurs. C’était donc vrai, la vie perdurait, bien après la mort. Nur allait mourir et pourtant persistait avec elle un cycle éternel. Je ne veux pas que l’on me trouve, pensa-t-elle. Non ! qu’on me laisse ici, dans le champ de papa. Demain je serai un olivier et tu viendras me voir, tu prendras soin de moi, tu tailleras mes branches, gentiment, comme tu le fais toujours, dans le secret tu me parleras et je te donnerai mes fruits et mon amour et tu m’enlaceras. Je sais, après maman, ce sera dur pour toi. Mais tu verras, ça va aller. Tu me laisseras ici, d’accord ? Je ne vais pas sécher comme une vieille racine au soleil, non, je vais devenir autre chose, ni m’en aller ni être la même, la fille que tu connais et chéris tant, juste autre chose. Surtout ne m’enterre pas là où les gens pleurent et marchent la tête basse, creuse un trou et jette-moi là. Je veux que mon corps soit utile à cette terre qui se meurt, juste un linceul blanc, rien de plus, vite il s’en ira.

Un Martin triste se posa à quelques pas, Nur y vit un signe, une réponse. Elle savait désormais. Non elle n’allait pas rejoindre les cimetières et leurs morts puants, son père la trouverait et exaucerait sa dernière volonté. Une patte relevée, tel un braque à l’affût, l’oiseau l’observa de ses yeux noirs et autour de ses yeux le jaune qui brillait dans le jour naissant, rassuré il fixa les points vivants qui travaillaient et transportaient en bande le brun qui boulait. Quelques minutes avaient suffi pour que toute la chaîne alimentaire se mette en place, pour que la vie reprenne le dessus et toujours ait le dernier mot. Sans doute un rapace volait-il là-haut, et après lui, une fois au sol et repus de la chair déchirée, un chien errant osant s’attaquer aux serres élimées. Le Martin avança prudemment, Nur l’ignora, heureuse de le voir picorer de son bec jaune et fin les fourmis excitées. Je suis vous, se dit-elle en expirant profondément.
Elle déchira le tissu, vit pour la première fois sa plaie, à peine plus large que la tête d’une punaise, le rouge la quittait d’un flux continu. Elle en avait vu, Nur, des artères perforées qui pissaient par jets. Deux ans qu’elle bossait comme instrumentiste au Croissant Rouge, les derniers mois avaient été riches d’expériences. De morts et de vivants. Autant de miraculés sauvés par les mains de médecins épuisés qu’il fallait encore et encore éponger, coulant de toute leur sueur pour stopper le sang. Cet écoulement lui sembla toutefois nouveau, comme étranger, elle se vidait en toute tranquillité, tel un robinet que l’on aurait oublié de fermer, dans le silence absurde de deux ennemis qui avaient tacitement décidé de remettre leur hostilité au lendemain. Nur mit sa main juste en-dessous de la déchirure, elle sentit le chaud sur ses doigts, elle regarda, elle le trouva beau. Un frisson parcourut le haut de son corps, ses forces s’en allaient. « Je vais mourir, dit-elle à l’oiseau qui piquait heureux les fourmis qui fuyaient. Oui papa, tu seras en colère, ne t’éloigne pas de la maison, ils tirent et tuent tout ce qui bouge, tu m’avais dit. Pardon papa. Ne m’en veux pas. Et s’il te plaît, ne sois pas triste, pas trop longtemps, tu me connais, je ne regrette rien. Si c’était à refaire ? C’est ainsi papa, on ne décide pas, c’est toi qui me l’as appris. Ce matin, j’ai voulu voir la mer, les champs et les arbres, tu sais, ce vieil olivier bombardé qui tient fier et droit, imperturbable face aux hommes et leurs machines qui cassent et déracinent et finissent par tuer. Il est là, devant moi. Amputé, blessé, comme moi il est troué. Il vivra. Et avec lui tu me retrouveras. Oui papa, je vois les hommes. Ils souffrent et meurent pour d’autres hommes, pour eux ils ne comptent pas. Ici et là-bas, chez nous comme de l’autre côté de la frontière, ils sont tous jeunes et beaux, comme moi désormais, demain ils mourront. C’est ainsi, papa. C’est ainsi. J’ai vu les vagues et en elles le bleu et le blanc qui se mélangent, j’ai vu le vert des olives qui bientôt donneront l’huile et le sourire sur nos lèvres, j’ai vu le jaune du matin et le soleil qui brûle les yeux et rougit les piments qui brûlent nos gorges et nous font pleurer et rire tous ensemble, j’ai vu notre terre et avec elle le lendemain, je vois maman, tu sais, elle me prend par la main. Je regarde autour de moi et je vois la vie, la vie et encore la vie. Ne pleure pas papa. Je meurs libre. »

Ne rien lâcher

Quatre jours qu’elle l’avait repoussé. Un peu comme la pluie que l’on voit venir, nuages blancs tout là-haut et bientôt noirs en leur base, ils s’approchent, ils menacent, ils sentent le mouillé, ils semblent s’écarter, répit de courte durée, et vlan ! tout se met à trembler, les feuilles, les branches, les hommes qui luttent contre le vent et courent s’abriter. Impossible désormais de repousser le labeur, l’appartement et l’orage ne faisaient plus qu’un. Dans la chambre des gosses, les jouets régnaient en maîtres, épars, jetés, disséminés, Jeanne avait fini par s’y habituer. Peu à peu, leurs répliques, cubes, briques, voitures miniatures et bonshommes extraordinaires se faisaient une place dans le couloir et dans la salle de bain et sous le canapé du salon. Mais tout cela n’était rien. Rien comparé à la baignoire bordée de traces noires, à l’évier et son dentifrice collé, rien comparé aux empreintes brumeuses sur les fenêtres et le miroir de la salle de bain. Le pire était à venir : huile, farine et sel incrustés dans l’inox des plaques électriques, quatre cercles de couleur pétrole qui puaient les calamars fris de la veille, les frites de midi et la purée des autres jours. Je m’y mets après le repas, s’encouragea-t-elle. Jeanne regarda sa montre, bientôt Charlotte attendrait son frère devant l’école, ensemble ils allaient parcourir le chemin bordé d’arbres au nord et de la voix ferrée côté Léman, Pierre allait réciter sa première poésie, dix minutes de jeu et il serait temps d’y retourner. Jeanne les embrasserait. Un, deux et trois, les bisous, tout le monde aimait ça. Elle regarda une nouvelle fois sa montre, « allez ! lâcha-t-elle à voix haute, j’ai juste le temps ».
Jeanne s’assit sur le balcon et fit claquer la cannette de 16 en pensant à son foutu ménage. Elle s’était laissé aller, ces derniers jours, ok, mais les enfants en avaient-ils souffert ? Non. Et puis, de toute façon, cela ne changeait rien au fait qu’elle pouvait être fière d’elle, Jeanne. Et comment ?! Combien de fois aurait-elle pu baisser les bras, renoncer et parce que c’était si simple une raison se trouver ? Trois fois, elle était passée devant le juge, une femme que c’était, trois fois elle avait juré et fait part de ses progrès, démontant les arguments d’un père qui le jour venu n’aurait pas su quoi en faire, de son fils et de sa fille, comme il disait. Jeanne avait fini par gagner, convaincre et trouver le calme. Pas la paix, pas la sérénité ; le calme. Je suis sur le bon chemin, se dit-elle dans la baie vitrée, les cheveux ébouriffés par l’effort à venir. Ils n’ont plus rien à me reprocher. Ni ce con qu’elle avait épousé ni la gouine en noir qui n’avait jamais poussé et gueulé et juré pour se libérer. Tout allait pour le mieux. Enfin… pas si mal. Il y avait bien ces bières qu’elle cachait dans l’armoire de sa chambre, manège discret, deux canettes de 16 allongées dans le frigo, semblant d’une paire éternelle, comme inamovible. Ils étaient encore petits, mais bon, mieux valait faire comme si, qu’elle se disait souvent, Jeanne, dans le nuage de sa fumée. Tout le monde avait sa charge, non ? Elle l’alcool, d’autres la dope, le jeu ou les putes, à chacun son secret. Oui, elle avait menti à la juge, « c’est fini, derrière » elle avait dit. Et alors ? Que seraient-ils devenus, sans elle ? Placés ? En institution, comme ils disaient. Chez leur père ? Que dalle ! Elle était mère. Elle savait. Elle sentait. Ok elle picolait, l’important était que ses chéris aient une maman comme tous les enfants du monde. Une maman seule, qui bossait et qui trimait, qui parfois avait besoin de l’aide de l’Etat pour boucler les fins de mois, mais cela ils ne le savaient pas. Une famille ordinaire. Comme tant d’autres. Romande et blanche, modeste et heureuse. Oui, blanche ! Jeanne était chez elle, non ? Les Suisses de souche n’étaient pas noirs, à ce qu’elle en savait. « Merde à la fin ! » soupira-t-elle en écrasant sa Winston rouge. Fallait voir la cage d’escaliers ! Les boîtes aux lettres détruites, les sachets et déchets jetés des fenêtres, le chat de la voisine en avait crevé, du plastique il avait bouffé. Trois ans qu’elle était dans cet immeuble du social, ah ça oui ! elle le regrettait, son ancien appartement. Vue sur le lac, balcon bien large, comme il fallait, presque une terrasse, chambres vastes, deux salles de bain et un lave-vaisselle, si seulement elle avait réussi à payer son loyer. Trois mois d’arriérés. La gérance l’avait sommée puis menacée, finalement les flics avaient fait péter la serrure, comme une conne qu’elle s’était retrouvée. Tout ça à cause de son ex-mari. De l’alcool, aussi. Un peu. Un peu seulement. Elle avait oublié, voilà tout. Fallait gérer ! Elle voulait bien vous y voir, Jeanne, hein ! seule avec deux bambins et le patron qui rouspétait à chaque retard. Elle avait fini par perdre son job, aussi un peu à cause des plaintes de ses collègues, elle sentait, ils disaient. Bande de connards ! Depuis, Jeanne avait abandonné le vin pour la bière, niveau thunes, elle y avait même gagné ; quant au goût… il n’était pas si mauvais, ce Salvagnin en brique. C’est vrai qu’il marquait, les gencives et les dents aussi. La bière, au moins, c’était ni vu ni connu. La cannette de 16 lui revenait à 50 centimes, elle avait ses contacts Jeanne, un grossiste, Bertrand, il avait le béguin pour elle alors il lui faisait un prix. Ils avaient fricoté, tous les deux. Deux ans, ça avait duré. Bertrand était marié, un homme seul, comme tant d’autres, ça lui allait, à Jeanne, il ne demandait rien, juste des baisers. Il les aimait bien mouillés, les baisers, pas sur la joue, le cochon ! il en demandait encore et encore, des câlins, comme il chuchotait. De toute façon, Jeanne aimait bien le sucer, il avait une belle bite et il lui faisait pas si mal l’amour. Pas toujours, ça dépendait. De la veille. De sa femme et de l’effort qu’elle avait consenti pour le garder. Bertrand avait fini par mettre un terme à leur relation, son épouse avait fini par découvrir la rivale, renversement de vapeur, ah ça ! elle en avait profité pour lui faire miroiter un divorce salé. Bertrand n’avait pas augmenté le prix des canettes ; chic type.
Midi moins cinq, le temps de s’en jeter une petite ? Du balcon, elle les verrait arriver, ça lui laisserait le temps de la vider. Ok, allez ! Jeanne se leva, traversa le salon et le couloir dont les Playmobil étaient rois, se précipita dans sa chambre et sortit deux bières de son armoire. Sous les draps, elle les planquait. D’un trait elle ouvrit le frigidaire, saisit la fraîche qui restait et disposa avec attention les demi-litres à l’endroit consacré. Clac ! Pas le temps de me la verser, se dit-elle en avalant la mousse qui coulait de l’aluminium et dans sa gorge encore humide. Une clope et une bibine. C’était son plaisir à elle. Pas grand-chose. Mieux que rien. Peut-être demain en aurait-elle de plus frétillants, de vraies joies, aimer, l’être aussi, se maquiller, se faire jolie, marcher dans les rues de Lausanne en couleur et en robe d’été. Jeanne avait un beau corps, elle en était consciente. Elle en connaissait, des nanas de trente ans qui rêvaient d’avoir ses jambes, ses fesses, ses épaules et ses seins. Fiers qu’ils étaient. Seule la peau de son cou trahissait les années, le corps déjoue parfois le temps mais ne lui résiste jamais. Si seulement elle retrouvait un bon job. Un vrai boulot, pas un quarante pourcents ici et là. Marre de galérer, de faire des sourires faux à la conne des RH de la Migros et de voir encore et encore des étrangères aux caisses et dans les rayons. Sans parler de leur accent… La bonne formation, l’expérience, le savoir, l’entregent, elle avait tout pour elle, Jeanne ! Elle ne demandait pas un salaire exorbitant, le strict nécessaire, rien de plus. 3’600 francs bruts, de quoi payer l’appartement, les frais des enfants, l’assurance maladie subside compris, l’électricité, le téléphone, la base quoi ! Avec 3’300 francs nets, elle pourrait même leur offrir des vacances, aux petits, pas le luxe, pas même l’hôtel, une semaine de camping à la montagne ou au Tessin. Et une fois, peut-être deux, un resto, une pizza, une vraie, avec la pâte fine et la mozzarella qui colle aux doigts, pas cette merde congelée qu’elle achetait parfois. « Merde ! le repas ! » cracha-t-elle dans le froid. Comment avait-elle pu oublier ? Les aiguilles indiquaient midi une, pas une seconde à perdre. Pates et fromage râpé, les gosses adoraient ça.

Jeanne écrasa sa clope dans le cendrier et dans le cendrier les mégots froids. Une forme attira son regard. La voisine. La voilée. Entourée de ses deux gamines, leur prénom, quelque chose qui finissait en a. Encore une qui profitait du social. Son mari boitait, Jeanne le suspectait de broder, feignant qu’il était. Des Irakiens, Kurdes, enfin, de là-bas, lui avait confié la concierge. Portugaise. Jeanne l’appréciait, trente ans qu’elle était en Suisse, une bosseuse, jamais elle ne se plaignait. Elle en voyait pourtant de toutes les couleurs, la faune ne l’épargnait pas. Personne ne leur avait dit ? Personne ne leur avait expliqué, à la frontière ? C’était pourtant pas si compliqué. En Suisse, on ne jette pas ses cigarettes de sa fenêtre, on les entasse dans un bol ou une tasse ou ce que vous voulez et ensuite on les met dans un sac payant, les blancs, ceux que la commune vous vend. Et on ne pisse pas dans les espaces communs, bordel ! A dix heures, on se la ferme et on dort, parce le lendemain on travaille, pour mériter l’asile ou son permis B. L’assistante sociale lui avait dit que les voisins n’y étaient pour rien, des jeunes du quartier… conneries oui !
Jeanne croisa le regard de la femme en noir, ses yeux brillaient dans le vert et le brun de l’herbe d’automne. A et A lui firent signe de leurs petites mains, Jeanne répondit malgré elle. Elles n’y pouvaient rien, les gamines. Combien d’années allaient-elles encore pouvoir laisser leurs cheveux noirs voler au vent ? La plus jeune devait avoir cinq ans, sa sœur huit ou neuf. Toutes deux parlaient parfaitement le français, nées en Suisse, sans doute. Leur mère ? Jeanne n’en savait rien, elle ne lui avait jamais adressé la parole. Toutes deux s’étaient pourtant croisées cent fois dans l’immeuble, autant d’occasions pour Jeanne de consulter son portable, ouvrir son courrier, observer les marches plates et toujours les mêmes, éviter et s’épargner la confrontation, le bonjour, fût-ce des yeux. De toute façon, elle ne lui répondrait pas, Jeanne en était convaincue, alors à quoi bon ? Etait-ce la faute du mari ? Etait-ce lui qui l’obligeait à se couvrir ? Il lui avait toutefois semblé l’avoir croisé à l’épicerie du quartier, une bouteille de whisky à peine dissimulée dans un sac transparent. Jeanne évacua le doute de son esprit, ça ne voulait rien dire, et puis quelle femme voudrait porter ce bout de fichu ridicule ? se dit-elle en touchant du bout des doigts la petite croix qui pendait à son cou.

« Nom de Dieu ! » s’exclama-t-elle en se levant. Charlotte et Pierre se tenaient par la main, ils avançaient dans le béton gris et nu, le même vert et le même brun tout autour d’eux, soudain ils sonneraient à la porte en bas. En plus c’est jeudi, se dit Jeanne, ignorant la crasse de la plaque froide. Elle l’alluma d’un tour de main, sortit un paquet de Penne du placard et remplit la casserole d’eau chaude. Vite ! la table. Que ce soit comme d’habitude. Merde ! la bière ! Et l’interphone qui résonnait. Appuyer sur le bouton et planquer la 16. Dans l’ordre. Ne pas merder. Ça va aller, se dit-elle. Surtout, ne rien lâcher.

Dans la nuit

Sa voix était douce, chaude comme un premier baiser. Sophie dormait. L’avait-elle entendu ? Seul un léger mouvement des doigts le laissait penser. Un instant troublée, sa main gauche retrouva son calme, libre et longue dans le soleil du matin. La vieille et tard dans la nuit une autre main reposait sur le nombril creux et la chair blanche de son ventre, une main d’homme, curieuse, alerte, assoiffée de découvrir ce corps inconnu, patiente et bientôt certaine d’un désir qu’elle avait fait naître. Se souvenait-elle de son prénom ? Peu importe. Martin le savait, il était l’homme d’un soir, sorte de petit plus à usage unique, au mieux compensait-il un chagrin, l’ennui ou simplement une envie irrépressible de se sentir aimée, fût-ce le temps d’une nuit. Ça me va, se dit-il alors que Sophie repoussait d’une jambe endormie le drap qui couvrait le bas de son corps. Oh oui ! ça me va, sourit-il dans le jaune de la pièce et dans le chaud qui montait en lui. Les jambes de Sophie formaient désormais un triangle sur le coton, le genou droit légèrement écarté, de quoi permettre à son sexe de respirer, se dit Martin en observant celle qui dans son sommeil se donnait entièrement, nue et fraîche, confiante. Enfin une femme qui n’avait pas cédé à cette mode stupide de tout raser ! Sans doute les sensations étaient-elles différentes, lèvres épilées. Plus intenses, plus subtiles, Martin le comprenait, et l’acceptait. Son plaisir à lui, égoïste : frôler une toison de sa joue et de son front, tutoyer les poils châtains des lèvres qui exigent l’amour avant de se dévoiler, sentir et renifler, s’approcher et plonger, lui parler, à cette chatte encore timide, lui dire des mots cochons, un baiser, l’effleurer, la remercier secrètement d’être si douce, peu à peu découvrir le rose qui à son tour réclame sa part de tendresse, la goûter, oh oui la goûter, s’enivrer de sa couleur et de son odeur, pas seulement la lécher, non, la bouffer. La savoir humide puis trempée et de son jus se régaler. Et si je la réveillais avec ma langue ? se dit-il en sentant son sexe durcir. Pas encore le moment.

Martin ouvrit la porte de sa chambre, le froid du carrelage le saisit, la gérance n’avait pas jugé utile de chauffer les espaces communs. Il emprunta le long couloir du sous-sol, la porte vitrée de la salle de bain était ouverte en grand, panneau de bois vert dans lequel un artisan avait mastiqué quatre carreaux troubles et jaunis par les années. C’était tout le pallier qui dormait. Jean, l’infirmier, devait se remettre d’une longue nuit de garde à moins qu’il n’eût rejoint sa famille et délaissé pour quelques jours la minuscule pièce qui lui servait de pied-à-terre et accessoirement de garçonnière. Idem pour François, le cuisinier de nuit, vieux garçon, Valaisan le week-end et Lausannois les jours de semaine. Seuls Martin et Jahia vivaient en permanence dans ce trou à rats, elle la Togolaise sans papiers, lui l’étudiant qui dans l’urgence avait dû trouver un toit. Martin déposa sa serviette sur le bord du lavabo, fit couler l’eau, sentit ses doigts, Sophie… peut-être aurait-il à nouveau le plaisir de l’avoir tout autour de lui. Martin sourit, se rinça le visage et les mains, pressa le tube multicolore sur les poils de sa brosse à dents et s’observa dans le miroir vieilli. Ça ne va pas durer, se dit-il en faisant mousser le dentifrice, profite mon vieux, profite ! Sophie n’avait pas bronché en découvrant la minuscule pièce dans laquelle il vivait. Elle l’avait cherché, elle l’avait eu. Voilà tout. Le reste, elle s’en fichait. Elle dormait paisiblement dans le lit étroit, c’était tout ce qui comptait. Sans doute allait-elle lui demander, plus tard : « tu vis ici depuis longtemps ? Et… ça va ? » Elles posaient toujours ce genre de questions. Martin payait ses études, alors oui, ça lui allait. Pour l’instant. Et puis qu’était-ce demain ? Seule la vie décidait, Martin en était persuadé. Il suffisait d’accepter cette idée et de la faire sienne. Certes il étudiait, il faisait parfois des plans, oui, des projets qu’il avait, mais au final la vie ne se résumait-elle pas en deux ou trois choix importants, le reste étant comme hors de portée, indépendant de sa volonté ? Martin avait décidé à deux reprises, vingt-cinq ans et deux décisions, il ne m’en reste plus qu’une, se dit-il en frottant l’émail de ses dents. La première fois : se tirer de cette secte dans laquelle il était né. Faire ses adieux à Jésus et son Père et leurs dignitaires aussi malsains qu’humains, au diable la Jérusalem céleste et ses interdits terrestres, désormais transgresser et tout essayer. Où cela le mènerait-il ? Martin n’en savait fichtre rien. Il avait décidé de vivre, de faire l’amour et encore de faire l’amour, cette nuit Sophie et demain une autre Sophie. Peut-être le comprendrait-elle ? Peut-être était-elle aussi désespérée qu’il l’était ? Bah !… chassa-t-il de la main, soit elles consomment, soit elles aiment. Et quand elles tombent amoureuses, elles aiment à confondre fidélité et exclusivité. Martin avait bien essayé de s’expliquer, de dire avec ses mots et ses mains que pour lui la fidélité comptait, seule sa définition changeait. Le monde autour de lui imposait la restriction des corps sans condamner la multiplicité des fantasmes et la volatilité des désirs secrets. Etre infidèle, c’était tromper, acter dans sa chair, peu importe les culs que l’on matait et ces chattes que l’on rêvait de baiser, autant de corps possédés en silence et qu’un sourire faux effaçait dans la bienfaisance d’un amour convenu. Combien de fois une Sophie lui avait-elle fait l’amour des yeux, sa main tendrement lovée contre celle de l’homme qu’elle disait aimer ? Une autre situation, un endroit particulier, un instant différent et au regard se seraient joints les mains et les bouches et très vite les corps. Comment faire semblant, après ? Mentir à l’être que l’on dit aimer ? Faire comme si de rien n’était et le reléguer à cette place si contraire à la complicité ? Rien de tout ça pour Martin. L’exclusivité des sentiments ne pouvait s’accommoder d’une pensée clandestine. Aimer c’était s’avouer, refouler toute idée d’ego et de possession, admettre sa nature et oser le déclarer ; le nier, c’était déjà tromper. Aimer les corps et le dire et l’assumer et dire au revoir quand l’on sait ne pas être compris était un culte que Martin s’imposait. Son sacré. Comme toute discipline, elle exigeait sa part de solitude. Martin l’acceptait, sorte de compagne qu’elle devenait. Et quand la vie le voulait, une Sophie venait la rompre et alors tout recommençait, les questions et avec elles les prochains adieux. Sophie était-elle différente des autres Sophie ? Martin cracha dans le lavabo et dans le tuyau blanc et mousseux et bientôt gris et ténébreux, « ce serait bien, dit-il à voix haute en observant ses gencives, elle me plaît bien… »

Martin ôta son caleçon et enjamba la baignoire. Répétition de la leçon. Dûment enseignée par le concierge, pauvre con. Pour l’homme, les résidants du sous-sol ne comptaient pas. Ils étaient tolérés. Pour autant qu’ils ne mouillent pas le sol de la salle de bain et se taisent, le soir venu. Surtout, qu’on ne les voie pas ! La pomme de douche et avec elle le calcaire qui bouchait la moitié de ses orifices cracha son jus, l’eau était glacée. Martin avait perdu l’habitude de se doucher à l’eau froide, elle allait se réchauffer, il patientait. Il arrosa fébrilement ses doigts de pied, se souvint de la citerne sur le toit, l’eau de pluie s’y accumulait régulièrement et d’un geste ruisselait sur son front et ses épaules, fraîche puis tiède, réchauffée par le soleil qui claquait. Martin avait appris à aimer ces douches brèves, et plus encore l’air ambiant qui séchait rapidement son corps. Il respira un bon coup, dressa le bras et s’arrosa. S’en aller du Sri Lanka avait été sa deuxième et dernière décision. En quittant cette terre il avait fait le choix de renoncer au soleil, aux vagues dans lesquelles il aimait se glisser, aux coraux et poissons bariolés, à l’idée même qu’il s’était fait de la vie. Martin avait choisi d’étudier et ainsi espérer être un peu moins idiot pour tenter de cerner son époque, percevoir le monde comme un tout et non la somme de ses parties… Résultat : une chambre minable, un concierge qu’il allait un jour frapper, une université et ses enfants pour qui tout était acquis, les passants morts rêvant d’un samedi à bouffer la merde d’Ikea, une brasserie et une boîte de nuit dans lesquelles il travaillait et accessoirement s’enivrait et la brune sniffait, le froid, le stratus et le gris qui vous attristent et demain vous tuent, putain qu’il était lourd ! le prix à payer. Je suis là, se dit-il en frottant ses bras et son torse dans le chaud naissant. Martin était en Suisse pour longtemps, son ventre le lui disait. La décision prise quelques mois plus tôt n’était pas sans conséquence. Il avait choisi, il allait subir. Pour la deuxième fois de son existence il s’était trouvé face à une bifurcation, il avait décidé d’emprunter la voie difficile, il allait en chier. Aurait-il dû accepter la proposition de cet Allemand rongé par le soleil et l’alcool ? 10’000 dollars qu’il en voulait, de sa Guest House sur la plage. Trois fois rien pour ne plus entendre parler de ce pays qu’il avait un jour adoré. 10’000 dollars, un kilo de black transporté en Europe, ils étaient si nombreux à prendre le risque, les expatriés d’un genre particulier. Martin avait finalement renoncé. What’s done cannot be undone, noircit-il un jour.

Martin s’ébroua comme un chien mouillé, frictionna sa chair et enfila un caleçon propre. Sophie dormait-elle encore ? Il pensa à leur rencontre, les shots qu’elle lui avait fait boire, lui derrière le comptoir, elle décidée à l’essayer. L’alcool s’était comme évaporé dès les premières caresses, laissant place aux effluves des corps se mélangeant et bientôt ne faisant plus qu’un. Animal mutant, quatre jambes avançant et reculant, autant de bras et de mains emmêlées, entrelacées, rigides et griffant, agiles et serviles, regards perdus et lèvres brunies par les baisers, agrégat de chair et de sueur pour un instant seulement. Martin ouvrit la porte, Sophie reposait sur les draps fripés, il la trouva belle, elle et son sexe offert aux barreaux de l’unique fenêtre de la pièce et derrière eux les feuilles jaunies et les moineaux curieux.