J’ai vu notre terre

Elle était couchée sur la poussière, son dos contre la pierre, l’ombre d’un olivier mutilé protégeant la moitié de son corps du soleil blanc. Nur avait refusé de voir jusqu’à cet instant. Elle observa son abdomen, entre les plis elle aperçut le petit trou, noir à l’intérieur et rouge sur les côtés. Bientôt l’orange du textile allait être noyé par le garance baveux, plus tard la terre pomperait son sang et les insectes s’en régaleraient. Personne ne viendrait la chercher, Nur le savait. Je vais crever ici, pensa-t-elle doucement. D’abord, elle n’avait pas compris. Un coup, violent, venu de nulle part. Puis le bruit, sec et froid. Projetée contre le mur du moulin abandonné, bien avant le mal qui viendrait ensuite, Nur s’était évanouie. La douleur l’avait ramenée à la vie ; pour un instant seulement. Alors elle saisit. D’instinct elle mit ses mains à son ventre, le chaud qui en coulait l’effraya. Elle avait bien vu faire Ardina dans la nuit, ce n’était pas la première fois qu’elle voyait une blessure par balle, compresser, panser, surtout ne pas relâcher, et après ? Un bras ou une jambe, ok, elle aurait pu se faire un garrot, serrer jusqu’à en chialer, se relever et trouver de l’aide. Mais à quoi bon comprimer ses viscères perforés ? A quoi bon asphyxier son corps de ce sang qui ne demandait qu’à s’en aller ?
Nur releva la tête, la douleur avait fini par s’estomper. Par l’anesthésier. La colère était passée. Mais qui avait pu la viser ? Quelle menace représentait-elle ? s’était-elle demandé. Elle ne faisait que passer dans le champ de son père, en paix elle allait. Puis elle avait compris et séché ses larmes. Une balle perdue. Un vulgaire morceau de plomb tiré de la tour de Netzarim ou par un fedday planqué derrière une ruine ferait d’elle une victime de plus, une martyre comme ils disaient. Ainsi en allaient les vies à Gaza et après la vie la mort. D’abord la terre transformée en désert et ensuite les femmes et les hommes qui de leurs rêves brisés nourrissaient ce qu’il en restait. Nur relâcha la pression sur son ventre, regarda ses paumes et sur elles le sang sec et visqueux au milieu, c’est comme si le trop-plein de rouge qui ruisselait entre ses jambes et tout contre son sexe emportait avec lui l’injustice et sa rage et ses cris. Quelques fourmis curieuses vinrent sentir le liquide brun, Nur se dit qu’il était à leur goût, très vite elles furent des dizaines puis une colonie tout entière, formant de minuscules boules de terre noires qu’elles roulaient de leurs pattes étranges vers l’ailleurs. C’était donc vrai, la vie perdurait, bien après la mort. Nur allait mourir et pourtant persistait avec elle un cycle éternel. Je ne veux pas que l’on me trouve, pensa-t-elle. Non ! qu’on me laisse ici, dans le champ de papa. Demain je serai un olivier et tu viendras me voir, tu prendras soin de moi, tu tailleras mes branches, gentiment, comme tu le fais toujours, dans le secret tu me parleras et je te donnerai mes fruits et mon amour et tu m’enlaceras. Je sais, après maman, ce sera dur pour toi. Mais tu verras, ça va aller. Tu me laisseras ici, d’accord ? Je ne vais pas sécher comme une vieille racine au soleil, non, je vais devenir autre chose, ni m’en aller ni être la même, la fille que tu connais et chéris tant, juste autre chose. Surtout ne m’enterre pas là où les gens pleurent et marchent la tête basse, creuse un trou et jette-moi là. Je veux que mon corps soit utile à cette terre qui se meurt, juste un linceul blanc, rien de plus, vite il s’en ira.

Un Martin triste se posa à quelques pas, Nur y vit un signe, une réponse. Elle savait désormais. Non elle n’allait pas rejoindre les cimetières et leurs morts puants, son père la trouverait et exaucerait sa dernière volonté. Une patte relevée, tel un braque à l’affût, l’oiseau l’observa de ses yeux noirs et autour de ses yeux le jaune qui brillait dans le jour naissant, rassuré il fixa les points vivants qui travaillaient et transportaient en bande le brun qui boulait. Quelques minutes avaient suffi pour que toute la chaîne alimentaire se mette en place, pour que la vie reprenne le dessus et toujours ait le dernier mot. Sans doute un rapace volait-il là-haut, et après lui, une fois au sol et repus de la chair déchirée, un chien errant osant s’attaquer aux serres élimées. Le Martin avança prudemment, Nur l’ignora, heureuse de le voir picorer de son bec jaune et fin les fourmis excitées. Je suis vous, se dit-elle en expirant profondément.
Elle déchira le tissu, vit pour la première fois sa plaie, à peine plus large que la tête d’une punaise, le rouge la quittait d’un flux continu. Elle en avait vu, Nur, des artères perforées qui pissaient par jets. Deux ans qu’elle bossait comme instrumentiste au Croissant Rouge, les derniers mois avaient été riches d’expériences. De morts et de vivants. Autant de miraculés sauvés par les mains de médecins épuisés qu’il fallait encore et encore éponger, coulant de toute leur sueur pour stopper le sang. Cet écoulement lui sembla toutefois nouveau, comme étranger, elle se vidait en toute tranquillité, tel un robinet que l’on aurait oublié de fermer, dans le silence absurde de deux ennemis qui avaient tacitement décidé de remettre leur hostilité au lendemain. Nur mit sa main juste en-dessous de la déchirure, elle sentit le chaud sur ses doigts, elle regarda, elle le trouva beau. Un frisson parcourut le haut de son corps, ses forces s’en allaient. « Je vais mourir, dit-elle à l’oiseau qui piquait heureux les fourmis qui fuyaient. Oui papa, tu seras en colère, ne t’éloigne pas de la maison, ils tirent et tuent tout ce qui bouge, tu m’avais dit. Pardon papa. Ne m’en veux pas. Et s’il te plaît, ne sois pas triste, pas trop longtemps, tu me connais, je ne regrette rien. Si c’était à refaire ? C’est ainsi papa, on ne décide pas, c’est toi qui me l’as appris. Ce matin, j’ai voulu voir la mer, les champs et les arbres, tu sais, ce vieil olivier bombardé qui tient fier et droit, imperturbable face aux hommes et leurs machines qui cassent et déracinent et finissent par tuer. Il est là, devant moi. Amputé, blessé, comme moi il est troué. Il vivra. Et avec lui tu me retrouveras. Oui papa, je vois les hommes. Ils souffrent et meurent pour d’autres hommes, pour eux ils ne comptent pas. Ici et là-bas, chez nous comme de l’autre côté de la frontière, ils sont tous jeunes et beaux, comme moi désormais, demain ils mourront. C’est ainsi, papa. C’est ainsi. J’ai vu les vagues et en elles le bleu et le blanc qui se mélangent, j’ai vu le vert des olives qui bientôt donneront l’huile et le sourire sur nos lèvres, j’ai vu le jaune du matin et le soleil qui brûle les yeux et rougit les piments qui brûlent nos gorges et nous font pleurer et rire tous ensemble, j’ai vu notre terre et avec elle le lendemain, je vois maman, tu sais, elle me prend par la main. Je regarde autour de moi et je vois la vie, la vie et encore la vie. Ne pleure pas papa. Je meurs libre. »

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

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