Ne rien lâcher

Quatre jours qu’elle l’avait repoussé. Un peu comme la pluie que l’on voit venir, nuages blancs tout là-haut et bientôt noirs en leur base, ils s’approchent, ils menacent, ils sentent le mouillé, ils semblent s’écarter, répit de courte durée, et vlan ! tout se met à trembler, les feuilles, les branches, les hommes qui luttent contre le vent et courent s’abriter. Impossible désormais de repousser le labeur, l’appartement et l’orage ne faisaient plus qu’un. Dans la chambre des gosses, les jouets régnaient en maîtres, épars, jetés, disséminés, Jeanne avait fini par s’y habituer. Peu à peu, leurs répliques, cubes, briques, voitures miniatures et bonshommes extraordinaires se faisaient une place dans le couloir et dans la salle de bain et sous le canapé du salon. Mais tout cela n’était rien. Rien comparé à la baignoire bordée de traces noires, à l’évier et son dentifrice collé, rien comparé aux empreintes brumeuses sur les fenêtres et le miroir de la salle de bain. Le pire était à venir : huile, farine et sel incrustés dans l’inox des plaques électriques, quatre cercles de couleur pétrole qui puaient les calamars fris de la veille, les frites de midi et la purée des autres jours. Je m’y mets après le repas, s’encouragea-t-elle. Jeanne regarda sa montre, bientôt Charlotte attendrait son frère devant l’école, ensemble ils allaient parcourir le chemin bordé d’arbres au nord et de la voix ferrée côté Léman, Pierre allait réciter sa première poésie, dix minutes de jeu et il serait temps d’y retourner. Jeanne les embrasserait. Un, deux et trois, les bisous, tout le monde aimait ça. Elle regarda une nouvelle fois sa montre, « allez ! lâcha-t-elle à voix haute, j’ai juste le temps ».
Jeanne s’assit sur le balcon et fit claquer la cannette de 16 en pensant à son foutu ménage. Elle s’était laissé aller, ces derniers jours, ok, mais les enfants en avaient-ils souffert ? Non. Et puis, de toute façon, cela ne changeait rien au fait qu’elle pouvait être fière d’elle, Jeanne. Et comment ?! Combien de fois aurait-elle pu baisser les bras, renoncer et parce que c’était si simple une raison se trouver ? Trois fois, elle était passée devant le juge, une femme que c’était, trois fois elle avait juré et fait part de ses progrès, démontant les arguments d’un père qui le jour venu n’aurait pas su quoi en faire, de son fils et de sa fille, comme il disait. Jeanne avait fini par gagner, convaincre et trouver le calme. Pas la paix, pas la sérénité ; le calme. Je suis sur le bon chemin, se dit-elle dans la baie vitrée, les cheveux ébouriffés par l’effort à venir. Ils n’ont plus rien à me reprocher. Ni ce con qu’elle avait épousé ni la gouine en noir qui n’avait jamais poussé et gueulé et juré pour se libérer. Tout allait pour le mieux. Enfin… pas si mal. Il y avait bien ces bières qu’elle cachait dans l’armoire de sa chambre, manège discret, deux canettes de 16 allongées dans le frigo, semblant d’une paire éternelle, comme inamovible. Ils étaient encore petits, mais bon, mieux valait faire comme si, qu’elle se disait souvent, Jeanne, dans le nuage de sa fumée. Tout le monde avait sa charge, non ? Elle l’alcool, d’autres la dope, le jeu ou les putes, à chacun son secret. Oui, elle avait menti à la juge, « c’est fini, derrière » elle avait dit. Et alors ? Que seraient-ils devenus, sans elle ? Placés ? En institution, comme ils disaient. Chez leur père ? Que dalle ! Elle était mère. Elle savait. Elle sentait. Ok elle picolait, l’important était que ses chéris aient une maman comme tous les enfants du monde. Une maman seule, qui bossait et qui trimait, qui parfois avait besoin de l’aide de l’Etat pour boucler les fins de mois, mais cela ils ne le savaient pas. Une famille ordinaire. Comme tant d’autres. Romande et blanche, modeste et heureuse. Oui, blanche ! Jeanne était chez elle, non ? Les Suisses de souche n’étaient pas noirs, à ce qu’elle en savait. « Merde à la fin ! » soupira-t-elle en écrasant sa Winston rouge. Fallait voir la cage d’escaliers ! Les boîtes aux lettres détruites, les sachets et déchets jetés des fenêtres, le chat de la voisine en avait crevé, du plastique il avait bouffé. Trois ans qu’elle était dans cet immeuble du social, ah ça oui ! elle le regrettait, son ancien appartement. Vue sur le lac, balcon bien large, comme il fallait, presque une terrasse, chambres vastes, deux salles de bain et un lave-vaisselle, si seulement elle avait réussi à payer son loyer. Trois mois d’arriérés. La gérance l’avait sommée puis menacée, finalement les flics avaient fait péter la serrure, comme une conne qu’elle s’était retrouvée. Tout ça à cause de son ex-mari. De l’alcool, aussi. Un peu. Un peu seulement. Elle avait oublié, voilà tout. Fallait gérer ! Elle voulait bien vous y voir, Jeanne, hein ! seule avec deux bambins et le patron qui rouspétait à chaque retard. Elle avait fini par perdre son job, aussi un peu à cause des plaintes de ses collègues, elle sentait, ils disaient. Bande de connards ! Depuis, Jeanne avait abandonné le vin pour la bière, niveau thunes, elle y avait même gagné ; quant au goût… il n’était pas si mauvais, ce Salvagnin en brique. C’est vrai qu’il marquait, les gencives et les dents aussi. La bière, au moins, c’était ni vu ni connu. La cannette de 16 lui revenait à 50 centimes, elle avait ses contacts Jeanne, un grossiste, Bertrand, il avait le béguin pour elle alors il lui faisait un prix. Ils avaient fricoté, tous les deux. Deux ans, ça avait duré. Bertrand était marié, un homme seul, comme tant d’autres, ça lui allait, à Jeanne, il ne demandait rien, juste des baisers. Il les aimait bien mouillés, les baisers, pas sur la joue, le cochon ! il en demandait encore et encore, des câlins, comme il chuchotait. De toute façon, Jeanne aimait bien le sucer, il avait une belle bite et il lui faisait pas si mal l’amour. Pas toujours, ça dépendait. De la veille. De sa femme et de l’effort qu’elle avait consenti pour le garder. Bertrand avait fini par mettre un terme à leur relation, son épouse avait fini par découvrir la rivale, renversement de vapeur, ah ça ! elle en avait profité pour lui faire miroiter un divorce salé. Bertrand n’avait pas augmenté le prix des canettes ; chic type.
Midi moins cinq, le temps de s’en jeter une petite ? Du balcon, elle les verrait arriver, ça lui laisserait le temps de la vider. Ok, allez ! Jeanne se leva, traversa le salon et le couloir dont les Playmobil étaient rois, se précipita dans sa chambre et sortit deux bières de son armoire. Sous les draps, elle les planquait. D’un trait elle ouvrit le frigidaire, saisit la fraîche qui restait et disposa avec attention les demi-litres à l’endroit consacré. Clac ! Pas le temps de me la verser, se dit-elle en avalant la mousse qui coulait de l’aluminium et dans sa gorge encore humide. Une clope et une bibine. C’était son plaisir à elle. Pas grand-chose. Mieux que rien. Peut-être demain en aurait-elle de plus frétillants, de vraies joies, aimer, l’être aussi, se maquiller, se faire jolie, marcher dans les rues de Lausanne en couleur et en robe d’été. Jeanne avait un beau corps, elle en était consciente. Elle en connaissait, des nanas de trente ans qui rêvaient d’avoir ses jambes, ses fesses, ses épaules et ses seins. Fiers qu’ils étaient. Seule la peau de son cou trahissait les années, le corps déjoue parfois le temps mais ne lui résiste jamais. Si seulement elle retrouvait un bon job. Un vrai boulot, pas un quarante pourcents ici et là. Marre de galérer, de faire des sourires faux à la conne des RH de la Migros et de voir encore et encore des étrangères aux caisses et dans les rayons. Sans parler de leur accent… La bonne formation, l’expérience, le savoir, l’entregent, elle avait tout pour elle, Jeanne ! Elle ne demandait pas un salaire exorbitant, le strict nécessaire, rien de plus. 3’600 francs bruts, de quoi payer l’appartement, les frais des enfants, l’assurance maladie subside compris, l’électricité, le téléphone, la base quoi ! Avec 3’300 francs nets, elle pourrait même leur offrir des vacances, aux petits, pas le luxe, pas même l’hôtel, une semaine de camping à la montagne ou au Tessin. Et une fois, peut-être deux, un resto, une pizza, une vraie, avec la pâte fine et la mozzarella qui colle aux doigts, pas cette merde congelée qu’elle achetait parfois. « Merde ! le repas ! » cracha-t-elle dans le froid. Comment avait-elle pu oublier ? Les aiguilles indiquaient midi une, pas une seconde à perdre. Pates et fromage râpé, les gosses adoraient ça.

Jeanne écrasa sa clope dans le cendrier et dans le cendrier les mégots froids. Une forme attira son regard. La voisine. La voilée. Entourée de ses deux gamines, leur prénom, quelque chose qui finissait en a. Encore une qui profitait du social. Son mari boitait, Jeanne le suspectait de broder, feignant qu’il était. Des Irakiens, Kurdes, enfin, de là-bas, lui avait confié la concierge. Portugaise. Jeanne l’appréciait, trente ans qu’elle était en Suisse, une bosseuse, jamais elle ne se plaignait. Elle en voyait pourtant de toutes les couleurs, la faune ne l’épargnait pas. Personne ne leur avait dit ? Personne ne leur avait expliqué, à la frontière ? C’était pourtant pas si compliqué. En Suisse, on ne jette pas ses cigarettes de sa fenêtre, on les entasse dans un bol ou une tasse ou ce que vous voulez et ensuite on les met dans un sac payant, les blancs, ceux que la commune vous vend. Et on ne pisse pas dans les espaces communs, bordel ! A dix heures, on se la ferme et on dort, parce le lendemain on travaille, pour mériter l’asile ou son permis B. L’assistante sociale lui avait dit que les voisins n’y étaient pour rien, des jeunes du quartier… conneries oui !
Jeanne croisa le regard de la femme en noir, ses yeux brillaient dans le vert et le brun de l’herbe d’automne. A et A lui firent signe de leurs petites mains, Jeanne répondit malgré elle. Elles n’y pouvaient rien, les gamines. Combien d’années allaient-elles encore pouvoir laisser leurs cheveux noirs voler au vent ? La plus jeune devait avoir cinq ans, sa sœur huit ou neuf. Toutes deux parlaient parfaitement le français, nées en Suisse, sans doute. Leur mère ? Jeanne n’en savait rien, elle ne lui avait jamais adressé la parole. Toutes deux s’étaient pourtant croisées cent fois dans l’immeuble, autant d’occasions pour Jeanne de consulter son portable, ouvrir son courrier, observer les marches plates et toujours les mêmes, éviter et s’épargner la confrontation, le bonjour, fût-ce des yeux. De toute façon, elle ne lui répondrait pas, Jeanne en était convaincue, alors à quoi bon ? Etait-ce la faute du mari ? Etait-ce lui qui l’obligeait à se couvrir ? Il lui avait toutefois semblé l’avoir croisé à l’épicerie du quartier, une bouteille de whisky à peine dissimulée dans un sac transparent. Jeanne évacua le doute de son esprit, ça ne voulait rien dire, et puis quelle femme voudrait porter ce bout de fichu ridicule ? se dit-elle en touchant du bout des doigts la petite croix qui pendait à son cou.

« Nom de Dieu ! » s’exclama-t-elle en se levant. Charlotte et Pierre se tenaient par la main, ils avançaient dans le béton gris et nu, le même vert et le même brun tout autour d’eux, soudain ils sonneraient à la porte en bas. En plus c’est jeudi, se dit Jeanne, ignorant la crasse de la plaque froide. Elle l’alluma d’un tour de main, sortit un paquet de Penne du placard et remplit la casserole d’eau chaude. Vite ! la table. Que ce soit comme d’habitude. Merde ! la bière ! Et l’interphone qui résonnait. Appuyer sur le bouton et planquer la 16. Dans l’ordre. Ne pas merder. Ça va aller, se dit-elle. Surtout, ne rien lâcher.

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s