Dans la nuit

Sa voix était douce, chaude comme un premier baiser. Sophie dormait. L’avait-elle entendu ? Seul un léger mouvement des doigts le laissait penser. Un instant troublée, sa main gauche retrouva son calme, libre et longue dans le soleil du matin. La vieille et tard dans la nuit une autre main reposait sur le nombril creux et la chair blanche de son ventre, une main d’homme, curieuse, alerte, assoiffée de découvrir ce corps inconnu, patiente et bientôt certaine d’un désir qu’elle avait fait naître. Se souvenait-elle de son prénom ? Peu importe. Martin le savait, il était l’homme d’un soir, sorte de petit plus à usage unique, au mieux compensait-il un chagrin, l’ennui ou simplement une envie irrépressible de se sentir aimée, fût-ce le temps d’une nuit. Ça me va, se dit-il alors que Sophie repoussait d’une jambe endormie le drap qui couvrait le bas de son corps. Oh oui ! ça me va, sourit-il dans le jaune de la pièce et dans le chaud qui montait en lui. Les jambes de Sophie formaient désormais un triangle sur le coton, le genou droit légèrement écarté, de quoi permettre à son sexe de respirer, se dit Martin en observant celle qui dans son sommeil se donnait entièrement, nue et fraîche, confiante. Enfin une femme qui n’avait pas cédé à cette mode stupide de tout raser ! Sans doute les sensations étaient-elles différentes, lèvres épilées. Plus intenses, plus subtiles, Martin le comprenait, et l’acceptait. Son plaisir à lui, égoïste : frôler une toison de sa joue et de son front, tutoyer les poils châtains des lèvres qui exigent l’amour avant de se dévoiler, sentir et renifler, s’approcher et plonger, lui parler, à cette chatte encore timide, lui dire des mots cochons, un baiser, l’effleurer, la remercier secrètement d’être si douce, peu à peu découvrir le rose qui à son tour réclame sa part de tendresse, la goûter, oh oui la goûter, s’enivrer de sa couleur et de son odeur, pas seulement la lécher, non, la bouffer. La savoir humide puis trempée et de son jus se régaler. Et si je la réveillais avec ma langue ? se dit-il en sentant son sexe durcir. Pas encore le moment.

Martin ouvrit la porte de sa chambre, le froid du carrelage le saisit, la gérance n’avait pas jugé utile de chauffer les espaces communs. Il emprunta le long couloir du sous-sol, la porte vitrée de la salle de bain était ouverte en grand, panneau de bois vert dans lequel un artisan avait mastiqué quatre carreaux troubles et jaunis par les années. C’était tout le pallier qui dormait. Jean, l’infirmier, devait se remettre d’une longue nuit de garde à moins qu’il n’eût rejoint sa famille et délaissé pour quelques jours la minuscule pièce qui lui servait de pied-à-terre et accessoirement de garçonnière. Idem pour François, le cuisinier de nuit, vieux garçon, Valaisan le week-end et Lausannois les jours de semaine. Seuls Martin et Jahia vivaient en permanence dans ce trou à rats, elle la Togolaise sans papiers, lui l’étudiant qui dans l’urgence avait dû trouver un toit. Martin déposa sa serviette sur le bord du lavabo, fit couler l’eau, sentit ses doigts, Sophie… peut-être aurait-il à nouveau le plaisir de l’avoir tout autour de lui. Martin sourit, se rinça le visage et les mains, pressa le tube multicolore sur les poils de sa brosse à dents et s’observa dans le miroir vieilli. Ça ne va pas durer, se dit-il en faisant mousser le dentifrice, profite mon vieux, profite ! Sophie n’avait pas bronché en découvrant la minuscule pièce dans laquelle il vivait. Elle l’avait cherché, elle l’avait eu. Voilà tout. Le reste, elle s’en fichait. Elle dormait paisiblement dans le lit étroit, c’était tout ce qui comptait. Sans doute allait-elle lui demander, plus tard : « tu vis ici depuis longtemps ? Et… ça va ? » Elles posaient toujours ce genre de questions. Martin payait ses études, alors oui, ça lui allait. Pour l’instant. Et puis qu’était-ce demain ? Seule la vie décidait, Martin en était persuadé. Il suffisait d’accepter cette idée et de la faire sienne. Certes il étudiait, il faisait parfois des plans, oui, des projets qu’il avait, mais au final la vie ne se résumait-elle pas en deux ou trois choix importants, le reste étant comme hors de portée, indépendant de sa volonté ? Martin avait décidé à deux reprises, vingt-cinq ans et deux décisions, il ne m’en reste plus qu’une, se dit-il en frottant l’émail de ses dents. La première fois : se tirer de cette secte dans laquelle il était né. Faire ses adieux à Jésus et son Père et leurs dignitaires aussi malsains qu’humains, au diable la Jérusalem céleste et ses interdits terrestres, désormais transgresser et tout essayer. Où cela le mènerait-il ? Martin n’en savait fichtre rien. Il avait décidé de vivre, de faire l’amour et encore de faire l’amour, cette nuit Sophie et demain une autre Sophie. Peut-être le comprendrait-elle ? Peut-être était-elle aussi désespérée qu’il l’était ? Bah !… chassa-t-il de la main, soit elles consomment, soit elles aiment. Et quand elles tombent amoureuses, elles aiment à confondre fidélité et exclusivité. Martin avait bien essayé de s’expliquer, de dire avec ses mots et ses mains que pour lui la fidélité comptait, seule sa définition changeait. Le monde autour de lui imposait la restriction des corps sans condamner la multiplicité des fantasmes et la volatilité des désirs secrets. Etre infidèle, c’était tromper, acter dans sa chair, peu importe les culs que l’on matait et ces chattes que l’on rêvait de baiser, autant de corps possédés en silence et qu’un sourire faux effaçait dans la bienfaisance d’un amour convenu. Combien de fois une Sophie lui avait-elle fait l’amour des yeux, sa main tendrement lovée contre celle de l’homme qu’elle disait aimer ? Une autre situation, un endroit particulier, un instant différent et au regard se seraient joints les mains et les bouches et très vite les corps. Comment faire semblant, après ? Mentir à l’être que l’on dit aimer ? Faire comme si de rien n’était et le reléguer à cette place si contraire à la complicité ? Rien de tout ça pour Martin. L’exclusivité des sentiments ne pouvait s’accommoder d’une pensée clandestine. Aimer c’était s’avouer, refouler toute idée d’ego et de possession, admettre sa nature et oser le déclarer ; le nier, c’était déjà tromper. Aimer les corps et le dire et l’assumer et dire au revoir quand l’on sait ne pas être compris était un culte que Martin s’imposait. Son sacré. Comme toute discipline, elle exigeait sa part de solitude. Martin l’acceptait, sorte de compagne qu’elle devenait. Et quand la vie le voulait, une Sophie venait la rompre et alors tout recommençait, les questions et avec elles les prochains adieux. Sophie était-elle différente des autres Sophie ? Martin cracha dans le lavabo et dans le tuyau blanc et mousseux et bientôt gris et ténébreux, « ce serait bien, dit-il à voix haute en observant ses gencives, elle me plaît bien… »

Martin ôta son caleçon et enjamba la baignoire. Répétition de la leçon. Dûment enseignée par le concierge, pauvre con. Pour l’homme, les résidants du sous-sol ne comptaient pas. Ils étaient tolérés. Pour autant qu’ils ne mouillent pas le sol de la salle de bain et se taisent, le soir venu. Surtout, qu’on ne les voie pas ! La pomme de douche et avec elle le calcaire qui bouchait la moitié de ses orifices cracha son jus, l’eau était glacée. Martin avait perdu l’habitude de se doucher à l’eau froide, elle allait se réchauffer, il patientait. Il arrosa fébrilement ses doigts de pied, se souvint de la citerne sur le toit, l’eau de pluie s’y accumulait régulièrement et d’un geste ruisselait sur son front et ses épaules, fraîche puis tiède, réchauffée par le soleil qui claquait. Martin avait appris à aimer ces douches brèves, et plus encore l’air ambiant qui séchait rapidement son corps. Il respira un bon coup, dressa le bras et s’arrosa. S’en aller du Sri Lanka avait été sa deuxième et dernière décision. En quittant cette terre il avait fait le choix de renoncer au soleil, aux vagues dans lesquelles il aimait se glisser, aux coraux et poissons bariolés, à l’idée même qu’il s’était fait de la vie. Martin avait choisi d’étudier et ainsi espérer être un peu moins idiot pour tenter de cerner son époque, percevoir le monde comme un tout et non la somme de ses parties… Résultat : une chambre minable, un concierge qu’il allait un jour frapper, une université et ses enfants pour qui tout était acquis, les passants morts rêvant d’un samedi à bouffer la merde d’Ikea, une brasserie et une boîte de nuit dans lesquelles il travaillait et accessoirement s’enivrait et la brune sniffait, le froid, le stratus et le gris qui vous attristent et demain vous tuent, putain qu’il était lourd ! le prix à payer. Je suis là, se dit-il en frottant ses bras et son torse dans le chaud naissant. Martin était en Suisse pour longtemps, son ventre le lui disait. La décision prise quelques mois plus tôt n’était pas sans conséquence. Il avait choisi, il allait subir. Pour la deuxième fois de son existence il s’était trouvé face à une bifurcation, il avait décidé d’emprunter la voie difficile, il allait en chier. Aurait-il dû accepter la proposition de cet Allemand rongé par le soleil et l’alcool ? 10’000 dollars qu’il en voulait, de sa Guest House sur la plage. Trois fois rien pour ne plus entendre parler de ce pays qu’il avait un jour adoré. 10’000 dollars, un kilo de black transporté en Europe, ils étaient si nombreux à prendre le risque, les expatriés d’un genre particulier. Martin avait finalement renoncé. What’s done cannot be undone, noircit-il un jour.

Martin s’ébroua comme un chien mouillé, frictionna sa chair et enfila un caleçon propre. Sophie dormait-elle encore ? Il pensa à leur rencontre, les shots qu’elle lui avait fait boire, lui derrière le comptoir, elle décidée à l’essayer. L’alcool s’était comme évaporé dès les premières caresses, laissant place aux effluves des corps se mélangeant et bientôt ne faisant plus qu’un. Animal mutant, quatre jambes avançant et reculant, autant de bras et de mains emmêlées, entrelacées, rigides et griffant, agiles et serviles, regards perdus et lèvres brunies par les baisers, agrégat de chair et de sueur pour un instant seulement. Martin ouvrit la porte, Sophie reposait sur les draps fripés, il la trouva belle, elle et son sexe offert aux barreaux de l’unique fenêtre de la pièce et derrière eux les feuilles jaunies et les moineaux curieux.

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

Une réflexion sur « Dans la nuit »

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