I am twice the man you are

1’396. Ashraf les avait comptées, et recomptées. Encore et toujours, sans jamais s’arrêter. Comme s’il eût fallu contrôler. Sorte d’archive qu’il devenait. Petites et grandes, rondes et rectangulaires, certaines servaient de support, les autres, presque des cailloux, comblaient et les espaces et le ciment effrité. Pour tout nouvel entrant, elles n’étaient qu’une sommes empilée, semblables et grises et blanches et vieillies par les ongles qui grattent et qui crient. Lui aussi ne s’y était pas intéressé, les premiers mois ; depuis, il le savait : seules leurs différences avaient permis l’érection de cette composition. Ashraf les connaissait désormais par cœur. A certaines, ses préférées, il leur avait donné un nom. La belle, la brune, le ronde, la jolie, la cassée, la carrée, la pointue, la tordue, la zébrée, autant de prénoms inventés et qui pourtant, Ashraf le sentait, témoignaient d’un passé dont il était l’unique présent.

C’est à partir du quatrième mois qu’Ashraf s’est mis à les compter. Les premiers jours, il s’était dit : c’est une question d’heures. Au bout d’une semaine, il comptait en jours. Dès le quatre-vingt-treizième jour, sans vraiment savoir pourquoi, Ashraf le comprit : il faudrait compter en années. C’est ce jour-là qu’il s’est dit, à voix haute, s’adressant à la pointue : « soit tu deviens mon amie, soit je me fracasse le crâne contre toi ». Les pierres ne répondaient pas, Ashraf le savait, pourtant il lui avait semblé entendre une réponse. Un accord. Tacite. Sourd. Comme un souffle froid dont lui seul avait ressenti le frisson réconfortant. Alors il en avait fait ses alliées. Elles aussi avaient été arrachées à la terre, des hommes étaient venus et les voici entassées, par une main étrangère à jamais terrassées. A bien les regarder, Ashraf se trouva chanceux, oui, de l’espoir il restait. Leur sort était scellé, mais le sien ? Qu’en savait-il finalement ? Demain, peut-être, la porte s’ouvrirait. Combien de fois s’était-il laissé abuser ? Des bruits de pas, un homme s’arrête, une clef cherche et finit par trouver, mécanisme rouillé et avec lui le bruit de la clef qui tourne et actionne… toujours les mêmes yeux qui vérifient l’emplacement du prisonnier par le large judas sécurisé, la même trappe pivotant sur les charnières et au travers d’elle des doigts qui glissent sur le sol et au bout des doigts un petit plateau rond contenant la ration de la journée. Des visites, il n’en avait pas reçues, seuls ses geôliers étaient venus le chercher pour l’interroger. Les trois premiers jours, Ashraf avait refusé de manger. Ils comprendront, je n’ai rien à me reprocher, s’était-il dit. Très vite le quatrième repas et la nécessité de survivre, oui, vivre et vivre encore pour leur montrer et leur prouver. Etait-ce cela, qui avait changé, au quatre-vingt-treizième jour ? Peut-être, se disait Ashraf en s’adressant à la brune, peut-être oui, quoi que je fasse, ils s’en fichent. Ça ne tient qu’à moi. A moi. Surtout se taire. Et nier.

Ashraf s’agenouilla, déplia ses bras et les plongea dans le bidet qu’il lui servait de fontaine et de lavabo et de cabinet. Il avait trouvé son rythme. Et avec lui un minimum d’hygiène. Dès le lever, Ashraf buvait. Un litre, plus, il n’en savait rien. Il buvait jusqu’à l’épuisement. Pause. Puis venaient les exercices. Pompes, cinq vingtaines ; abdos, trois cents. Rien de plus efficace pour faire descendre les selles le long de ses viscères. Les expulser. Une fois par jour. Les observer. Fermes et brunes, aucune trace de sang, pas de noir, ni de vers, soulagement. Quelques gouttes d’eau suffisaient à le nettoyer. Surtout, ne plus boire avant la nuit, l’eau du riz et des tomates suffirait. Pause. Et avant de compter ses amies, prier. Bien dix ans qu’il ne s’était plus adressé à Dieu. Si je m’adresse aux pierres, je peux bien me confier en Dieu, s’était-il dit, conscient toutefois que seule la peur de ne plus voir Nour avait ranimé sa pratique de la prière. Avait-il foi ? Croyait-il vraiment en Allah ? Ashraf chassa ses doutes et se mit à genoux. Que Dieu la garde. Que Dieu me garde. Point.

« Debout ! » hurla une voix.
Ashraf se leva d’un trait, se retourna. Une bouche et des poils noirs autour des lèvres s’éloignaient lentement du judas, son sang se glaça. Son corps se rétracta, lui aussi reculait, tout contre les pierres. Bien quinze jours qu’il n’avait pas subi d’interrogatoire. Tais-toi, se dit-il en secret. Une clef racla la serrure principale, la porte s’ouvrit. Tais-toi.
« تَفَـضَّل » dit la voix.
Ashraf ne comprit pas. A qui s’adresse-t-elle avec tant de politesse ? se demanda-t-il, les pierres froide dans son dos et derrière les pierres cette autre prison dont il avait été arraché six mois plus tôt. Un homme se présenta au seuil de la cellule. Palestinien. Barbu, cheveux courts, grand, mince, un bel homme. Mais de tout cela Ashraf s’en fichait. Seul importait le croissant rouge bien en vue sur son torse.
« Bonjour, dit l’homme. Puis-je entrer ?
- Bienvenue » répondit Ashraf.
L’homme sourit, encore capable d’ironie, bon signe, se dit-il en entrant. Il remercia le surveillant, la porte se ferma sur les pierres et l’inconnu. Ashraf lui fit signe de s’asseoir sur le matelas fin à même le sol, l’homme accepta. Il s’appelait Moncef, travaillait pour le croissant rouge, enfin le CICR mais depuis quelques temps il devenait difficile de rentrer dans les prisons avec la croix rouge en plein milieu du tronc, le croissant rouge, oui, c’était mieux ainsi. Moncef lui expliqua en vitesse son boulot, sa mission dans les prisons, le droit pour tout prisonnier d’être entendu par une instance neutre, même si dans le cas d’Ashraf, c’était un peu particulier.
« En général, nous visitons plutôt les Palestiniens prisonniers en Israël, expliqua-t-il, les prisonniers politiques. Dans ton cas… c’est un peu différent. Tu es ici, mais pour des raisons qui nous ont semblé mériter notre attention.
- Merci… cela fait six mois, oui…
- Nous faisons ce que nous pouvons, avec les autorités que tu connais, recadra Moncef.
- Que sais-tu des raisons, comme tu dis, de mon incarcération ? demanda Ashraf, méfiant.
- Que tu es accusé de fornication avec une femme, une Gazaouite, qui a délibérément quitté le territoire avant d’être arrêtée. Avec la complicité d’un étranger qui lui aussi est parti avant d’être pris. D’après ce que nous savons, il n’a pas fui, il est simplement parti, à temps manifestement.
- Et cela ferait de moi un prisonnier politique ?
- Oui et non. Si tu es athée et si tu as agi par conviction, nous pourrions en effet…
- Parce qu’il faut ne pas croire en Dieu et le revendiquer pour aimer ? coupa Ashraf.
- Je ne suis pas là pour te juger, encore moins t’extirper des aveux, précisa Moncef. Mon boulot est de savoir si tes droits sont respectés. Et cela dépend de toi. Malheureusement.
- Avouer pour que tu puisses m’aider, c’est ça que tu me conseilles ? demande Ashraf, les deux yeux fixés sur ceux de l’homme au croissant.
- En quelque sorte…
- Tu sais ce qu’il m’attend si j’avoue ? lâcha-t-il, en se levant d’un bond. Tu le sais ? Tu te rends compte de ce que tu es en train de dire ? » lui asséna-t-il.
L’homme encaissa. Il venait de se prendre un gauche en plein foie, il le savait, il était touché, un genou à terre. Qu’avait-il à lui proposer, finalement ? De parler ? De tout balancer ? Et après ? Alors oui son administration pourrait réclamer, faire acte, relancer et faire remonter le cas, à Genève s’il le fallait. Mais lui, l’homme, le prisonnier ? Qu’allait-il advenir de lui ? Son crime délié, Moncef le savait, Ashraf le redoutait : le Hamas allait en faire un exemple. A ne pas suivre. A fuir. Et le CICR de protester formellement contre le châtiment, a posteriori, comme toujours, fût-ce la mort.
« Tu peux retourner de là où tu viens, merci » déclara Ashraf, d’un ton neutre.
Moncef se leva, ouvrit la bouche.
« Oui, on me nourrit, coupa Ashraf, mal mais on me nourrit, et j’ai de l’eau à boire, celle dans laquelle je chie mais ça me va, je fais avec, je bois. Tu peux y aller, merci » conclut-il, la main posée sur la pierre fendue. Elle le comprenait, Ashraf en silence la remerciait.

L’homme frappa à la porte noire et lourde, il ne se retourna pas jusqu’à ce que le geôlier vint le libérer. A peine l’homme parti et avec lui la porte verrouillée, Ashraf s’effondra sur son matelas. Nour avait pu leur échapper ! الْحَمْدُ للَّهِ ! Comment avait-elle quitté la Bande de Gaza ? Par Erez ? Impossible ! Ne restait que Rafah. Et ses tunnels et avec eux au loin vers la lumière l’Egypte et après l’Egypte l’inconnu, l’occident peut-être ? Nour était donc en Egypte, au Caire sans doute, Ashraf se souvint qu’elle y avait de la famille. Dieu soit loué !
Puis il réalisa.
Mais cela ne comptait pas.
Nour avait pu échapper à la faux qui rase les rêves et avec eux les individus qui les portent, qu’elle vive ! Oui, qu’elle vive ! Jamais il ne la reverrait, Ashraf le savait désormais. Plus jamais il ne pourrait embrasser ses mains et ses seins, tenir son visage entre ses mains et le regarder encore, le toucher et de ses lèvres le goûter. Mais ce plus jamais, oh non, ils ne pourront pas me l’enlever, jura-t-il aux pierres qui le regardaient. Nous avons fait l’amour ! Oui, l’amour ! Dans le lit d’un étranger qui a bien voulu s’en aller quelques heures et se faire discret, nos corps se sont mêlés et nos âmes se sont aimées. Et dans nos cris nous nous sommes dit oui et par nos bruits nous vous avons dit non. Non comme je vous dis merde aujourd’hui.

Ashraf se leva, se dirigea vers la porte de sa cellule et frappa de ses poings le bois noirci par les années. La clef tourna dans l’orifice du judas :
« Qu’est-ce que tu veux ? lui dit la voix.
- Tout vous raconter ! Oui, tout vous dire ! Comme ce fut bon ! Oh putain que ce fut beau ! Te le cracher à la gueule, à toi, à vous, oui, vous tous qui êtes là. Et les détails vous donner. Si vous saviez, comme ce fut bon. Si seulement vous saviez… »

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

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