La cafetière

Hichem s’était levé de mauvaise humeur. Rien n’avait fonctionné comme ils l’avaient espéré, le son, la lumière, ils avaient même eu droit à une panne du générateur en pleine coupure de courant. Hichem le savait, l’incident avait eu des conséquences bien plus graves qu’un groupe interrompu dès le deuxième titre, un mec sur le billard ne s’en était pas relevé, deux balles dans le bide et une en plein cou qu’il avait pris, autant dire que la respiration artificielle devait jouer son rôle durant l’opération. Le chirurgien de garde avait tout essayé, en vain. Sale coup, c’était sa première nuit, à la nouvelle. Mais quand même, c’est pas de bol, se dit Hichem en retombant sur le lit à même le sol. Trois ans et enfin une scène qui veut bien de nous ! Un morceau et demi qu’on a joué… Dans le noir et dans le plus grand silence le public clairsemé s’en était allé. Si bien qu’une fois l’électricité de retour, Hichem et ses deux amis s’étaient retrouvés face à une salle vide, ne restait plus qu’à tout remballer et se tirer. Fait chier… Hichem regarda son ventre, ses bras, la peau de ses cuisses et les deux bourrelets qui s’évadaient des deux côtés de son slip gris, faut que je maigrisse, décida-t-il. Il s’encouragea, les deux talons fermement plaqués contre le matelas, le poing droit planté derrière lui. Il déplia d’un geste sec son bras droit, ses orteils touchèrent enfin le carrelage blanc, encore un effort et il fut debout. Hichem n’avait pas vraiment le profil du coin. Roux et le visage parsemé de pointes orange, sa peau était blanche, presque diaphane, sa carrure celle d’un demi de mêlée irlandais, la taille en plus, le dur des muscles qui retiennent, poussent, brûlent et font un mal de chien en moins. Il avait suffit de quelques années, trois au rythme de vingt kilos par an pour qu’il perde et ses abdominaux et ses pectoraux, l’ensemble, ses fesses et ses cuisses aussi, peu à peu dissimulés derrière une graisse qu’il imaginait de la couleur de ses cheveux. Foutu job, se dit Hichem en allumant le gaz. Il n’avait pas que des inconvénients, ce travail, c’est vrai, il avait fait son trou, petit à petit, tout le monde l’appréciait, du directeur aux ambulanciers, mais bon, assis toute la nuit à dire ici ou là et répondre au téléphone entre deux keftas, ça n’aidait pas. Avait-il eu le choix ? Fallait bien bosser. Voilà trois ans que ses parents lui avaient ordonné de mettre un terme à son groupe, les Gaza Mother Fuckers qu’ils l’avaient appelé, « tu as perdu la raison ! avait crié son père, tu arrêtes ou tu quittes cette maison ! » Hichem avait pris sa guitare et avec elle son indépendance. Fuck them ! il avait pensé, fort, dans les escaliers. Mahmud, chanteur et bassiste la nuit, fleuriste la journée, lui avait fait une place dans son studio, un matelas jeté au sol, tu es chez toi, أخي. Trois ans que ça durait. Hichem n’avait pas à se plaindre, il avait un toit, il était toutefois plus proche de la trentaine que de ses vingt ans. Ses amis d’enfance étaient mariés, ils avaient tous formés de nouvelles familles. A l’exception de Mahmud et Younes, le batteur, le seul qui osait encore porter les cheveux longs et noirs et détachés, des tatous plein les bras et le dos, un pétard toujours coincé entre l’index et le majeur. Le Hamas allait lui tomber dessus un de ces quatre, il le savait. Il s’y attendait. La dernière échoppe vendant de l’alcool à Gaza venait de cramer, le vieux s’était fait rouster grave, deux jours qu’ils l’avaient gardé, dans une maison bien connue au milieu du camp de Jabaliya. Personne n’avait protesté. Même sa femme ne l’avait pas réclamé, patiente, confiante. Certains disaient même qu’elle les avait sollicités, les hommes en armes, voilée de noir et de honte qu’elle était. L’homme était bien revenu dans son foyer, les bras bleus et le dos marqué. Il avait compris, maintenant, « j’ai compris » qu’il répétait. Personne ne lui en voulait, dans le quartier, au contraire tous regrettaient secrètement sa discrétion, sa diligence aussi quand le soir il livrait à domicile. La fin d’une époque, voilà tout. Mais de tout ça, Younes s’en fichait. Il leur crachait à la gueule, qu’il disait. Il ne plaisantait pas, Hichem et Mahmud le savaient. Younes leur ressemblait, finalement, aux hommes en noir, lui aussi s’en foutait de mourir pour des idées. « A chacun son combat, je ne soutiens pas le leur mais je le respecte, alors qu’ils me laissent en paix ! » Eux avaient choisi le sang et la vengeance, uniques défenseurs du pays qu’ils se disaient, Younes avait pour lui le rock et la drogue et le sexe, les mots aussi, ceux qu’ils composaient et Mahmud de les cracher. Youtube et Facebook n’étaient pas encore nés, le Web allait gagner la planète entière, Younes en était convaincu, « tu verras, demain, on aura des milliers de fans du monde entier. On sera forts, ils ne pourront plus nous atteindre, nous aussi, nous deviendrons la Palestine, une part d’elle, un petit bout mais un bout quand même, intouchables qu’on sera. » Mahmud y croyait, parfois ; Hichem le laissait parler. Ils nous auront avant, pensait-il en secret. Eux et ceux d’en face. Eux aussi voulaient vivre en paix et pourtant eux aussi se radicalisaient. Un tueur, qu’ils avaient mis au pouvoir. Avec pour sainte mission de restaurer la sécurité, quitte à bombarder la ville entière. Hichem en était conscient, plus le Hamas et le Djihad plastiquaient les bus israéliens, plus de civils ils tuaient, plus la réponse allait être violente. Et plus le gouvernement israélien encourageait l’implantation des colons, fidèles et droits qu’ils étaient les pions venus de Russie et d’occident, plus les espoirs de voir naître un Etat palestinien allaient disparaître et la colère gronder. « Tu écris avec tes tripes comme eux pensent avec les leurs » lui avait dit un jour Hichem. Younes s’était tu, que répondre ? il avait raison, le con. Et avec ces mots un demi-siècle à venir plus sanglant encore que le précédent.

Hichem se fit un café, Mahmud dormait encore, il va être bon, ce café, se dit-il en posant la petite cafetière italienne sur le feu. Hichem l’utilisait pour la première fois, la Bialetti 3 tasses que lui avait offerte la nouvelle, tard dans la nuit. Il n’en revenait toujours pas, pourquoi moi ? se disait-il en regardant les flammes lécher le métal froid puis tiède et bientôt chaud, et dans le métal l’eau s’en aller tout en haut vers le petit tuyau. Elle lui avait fait un cadeau, et un beau, alors qu’il ne la connaissait pas la veille, et dire que lui ne se souvenait pas de son prénom… Il souleva avec précaution le petit couvercle convexe, les premières gouttes coulaient le long de la petite cheminée et tâchaient l’aluminium poli et neuf. Ils avaient certes discuté une bonne partie de la nuit, Hichem le savait, il avait été présent, au bon moment. Oui, son premier patient était mort, « t’en connais beaucoup, toi, des chirurgiens qui sauvent des vies dans le noir le plus complet ? » lui avait-il demandé, avant de lui rappeler la gamine que tout le monde croyait morte sur le pallier, dans les bras d’un père perdu et seul, plus tard viendrait la colère et la rage et sans doute le sang. Contre toute attente, la fillette avait survécu, et son père d’embrasser dans le hall les mains de la femme aux cheveux courts. Avaient suivi dans la nuit deux hommes et deux chebabs, tous quatre combattants et tous les quatre chanceux. Le plus jeune avait perdu deux doigts d’un coup de 5.56 alors qu’il rampait à deux cents mètres de la tour de Netzarim, invoquant Allah et le priant de supprimer d’une balle sainte la sentinelle, c’est dans sa poche qu’elle les avait trouvés, la nouvelle, et c’est au bout de sa main gauche qu’ils étaient lorsque le chebab sortit de la salle d’opération.
« Cinq contre un, lui avait dit Hichem, et pour celui qui est mort, tu n’y es pour rien… pas tout le monde peut s’enorgueillir d’un tel résultat, pour une première garde, tu sais.
- Ça ne marche pas comme ça, avait-elle évacué de la main.
- Ça ne marche jamais comme on veut, surtout aussi » avait conclu Hichem.
La femme avait acquiescé d’un léger mouvement de nuque, peut-être a-t-il raison, semblait-elle penser. Hichem lui avait présenté un Nescafé, « je n’ai qu’ça » s’était-il excusé. C’est sans doute à ce moment-là qu’elle a pensé à me l’offrir, se dit Hichem en versant le liquide noir dans un petit verre transparent. Je vais le goûter sans sucre, se dit-il, s’il est vraiment bon, je pourrai m’en passer. Hichem trempa la lèvre supérieure, la retira aussitôt, passa sa langue sur l’épiderme et jura.
« Et puis à quoi bon ? dit-il dans le vide, j’aime le café, je vais boire le meilleur café de ma vie, et je veux me passer de sucre ! Merde ! Je vous emmerde, mon poids et l’Italie avec !
- Qu’est-ce que tu dis pour des conneries ? marmonna une voix rauque, éraillée par une nuit passée à chanter et crier et gueuler dans la cave de l’immeuble à défaut de la scène du Croissant-Rouge. C’est quoi, ce truc que tu bois ? Putain ça sent bon ! T’as passé la frontière en secret dans la nuit ?
- C’est tout comme ! lâcha Hichem, content et fier de son effet. Je t’en verse un verre ?
- Une tasse oui ! »
Mahmud se leva péniblement, ses abdominaux lui paraissaient et durs et secs comme le sol de son pays qui cherchait à en être un. Il se gratta la gorge :
« Quelle soirée de merde, conclut-il en se grattant les couilles. Heureusement que les vieux du rez sont sourds dingues, on a pu jouer tous les morceaux rayés de la liste par l’autre connard qui nous offre une scène sans son et lumière, au moins ça…
- Il a essayé, lui, dit Hichem, une tasse en porcelaine à la main. Tu tiens d’où cette vaisselle de vieux ?
- De mes vieux justement… ma mère est allée un jour en France, dans les années soixante-dix, à Lim… je ne sais plus quoi, elle a ramené tout un paquet de ces saloperies.
- Je trouve ça joli…
- Humm… alors, c’est quoi cette cafetière ? » demanda Mahmud, les paupières relevées, sa manière à lui de dire putain il est bon c’café !
Hichem lui raconta et sa nuit et la femme aux cheveux courts, Mahmud n’en savait rien du drame qui s’était joué en salle 1, alors qu’il rouspétait contre le dirlo et Arafat et le Hamas et les Israéliens, eux les premiers. Son score, ah ça oui, c’était une nouvelle :
« 5 à 1, qu’elle a fait, la miss. Et encore, je parie qu’elle l’aurait sauvé, le clamsé.
- Pas de bol pour lui, conclut Mahmud en vidant sa tasse. T’en as encore ?
- J’en refais, c’est une 3 tasses, enfin, un verre et ta tasse bizarre…
- Et donc, elle t’a filé ce bijou, comme ça, la doc ? Elle a craqué ou quoi ?
- T’es con ! A vrai dire, j’en sais rien… je crois qu’elle a compris que j’aimais le café et que sans lui, les nuits, assis à cette putain de réception, je ne tiendrai pas, alors elle a dû se dire : voilà mon client ! Vous avez joué toute la nuit alors ? relança Hichem qui avait rejoint sa chaise et son téléphone et les boutons qui le rendaient compliqué une fois le public parti.
- Comme on peut sans guitare, oui… » acquiesça Mahmud en se grattant les fesses.
Hichem le savait, depuis le temps qu’il vivait en sa compagnie, un deuxième café et ça lui passerait.

Mahmud renifla un bon coup, regarda Hichem dans les yeux, il le fixait.
« Quoi ? dit Hichem.
- Dis-moi… fit Mahmud, la main droite dans ses cheveux, des cheveux fins et fous, fous comme son corps et sa tête et son envie d’une femme : elle est bonne, la nouvelle ? »

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

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