Dans la boutique

C’est dans la boutique, là où Myriam travaillait, que ça s’est passé. Un mercredi. Un jour comme les autres, midi approchait et Myriam sentait son estomac gargouiller. Pas envie d’un sandwich, pas aujourd’hui, se dit-elle en jouant avec son alliance, elle n’y était pas encore habituée, à porter ce cercle d’or blanc autour de son annulaire gauche. A peine un mois qu’elle était mariée. C’était encore frais. Encore neuf. Et pourtant déjà inscrit dans la durée. Pourquoi s’est-elle mariée ? Myriam n’en savait pas rien, au fond, elle avait accepté la proposition de Nicolas, comment aurait-elle pu dire non ? Qu’avait-elle à lui reprocher ? Rien. Absolument rien. Un homme parfait, qu’il était. Doux, attentionné, il soutenait sa démarche en subvenant sans broncher aux principales charges du foyer, il l’aimait, ça, pour sûr, qu’il l’aimait, Nicolas. Dix ans de vie commune, ça comptait quand même. Myriam venait de fêter ses trente ans, elle avait rencontré Nicolas douze ans plus tôt, dès leur vingt ans ils avaient pris un studio ensemble. Puis un deux pièces, un quatre pièces et depuis deux ans tous deux vivaient dans un magnifique appartement, dans les beaux quartiers. La carrière de Nicolas avait décollé, directeur adjoint qu’il était, dans l’immobilier, son patron était vieux et fatigué, il allait prendre la main tout soudain. Juste une question de temps. L’avenir ? Scellé, aucun souci à se faire, Nicolas voulait des enfants et Myriam deux filles, « on se donne encore une année » s’étaient-ils dit en se disant oui. Le temps pour Myriam de lancer sa propre marque de chaussures pour hommes, « ça va marcher » qu’elle se disait tous les matins, sur le chemin de la boutique. Son boulot lui plaisait à moitié, oui pour son amour des chaussures et de savoir les hommes bien chaussés, non pour tout ce temps perdu et tous ces croquis qu’elle aurait pu dessiner. Ce n’était qu’un soixante pourcent, mais quand même, trois jours par semaine à ne pas inventer lignes et courbes, quartier et talonnette et design de la dentelure, mais pourquoi les hommes ne savaient-ils plus se chausser ? pestait-elle dans la rue, matin et soir. C’est bien joli vos Converse, qu’elle se disait, les yeux fixés sur le trottoir et les pieds qui défilaient devant elle et à côté d’elle et bientôt derrière elle, mais merde ! un pied dans un Derby ou une Richelieu, ça a quand même un peu plus de gueule ! Même Nicolas, elle n’avait pas totalement réussi à le convertir, il portait toujours des horribles baskets blanches le week-end, autant dire les jour où elle le voyait le plus. La semaine, son patron avait droit à des belles Italiennes et des sublimes Anglaises, mais elle ? « Et moi alors, lui avait-elle dit un jour, je n’ai droit qu’à la grossièreté ? » Nicolas s’était marré et avait esquivé. Fait chier quand même ! qu’elle avait pensé. Il n’y comprenait rien, voilà tout. Bord franc, empeigne, œillet, quartiers cousus ou non sur la claque, teinte et qualité du cuir, tout cela le laissait froid. Soit. Un compromis ils avaient trouvé, elle lui achetait ses chaussures quand elle ne les lui fabriquait pas, ses merdes de caoutchouc il se les payait seul, inutile de compter sur elle pour l’accompagner dans une boutique de sport, et bien planquées qu’elles étaient, tout au fond d’une armoire que Myriam ignorait.

« Je prends ma pause, dit-elle à Benoît, le patron, tu veux que je te ramène quelque chose à manger ? » Benoît négligea d’un signe de la main, il a ses ragnagnas, se dit Myriam, habituée aux humeurs du pédé qui n’avait rien trouvé de mieux que se découvrir hétérosexuel le jour de ses cinquante ans. Fallait comme le faire ! Myriam n’en crut pas un mot, quand il lui annonça la nouvelle, très sérieusement, un jour de janvier. Vexé et plus sérieux que jamais, elle finit par acquiescer, « c’est bien, qu’elle lui avait dit, si tu le sais alors vis-le et fiche-toi du qu’en dira-t-on ». Il a juste envie d’un gosse, qu’elle s’était dit en descendant les escaliers menant au stock, tout en bas, dans la cave froide et belle. « Quant à me faire croire qu’il est vraiment attiré par les femmes, mon cul oui ! » qu’elle dit à voix basse, face au miroir qui lui renvoyait son image de femme. Non mais je rêve ou quoi ? se dit-elle face à ses traits, quarante ans qu’il est pédé comme un phoque, une vraie folle, y a pas un cul de mec un tant soit peu formé qu’il ne reluque et maintenant il veut me faire croire qu’il aime les femmes… qu’est-ce que je fous dans cet endroit de cinglés ? se demanda-t-elle en remontant les marches, son sac à l’épaule et son veston un peu kitch mais très distingué dans le creux de son bras gauche. En plus, il y croit dur comme fer… Myriam salua Benoît, il lui sourit amicalement, folle et versatile, conclut-elle en sortant de la boutique.
La pluie venait de cesser. Brève averse, sorte de crachin qui tombait et s’arrêtait, temps de merde quoi. Myriam leva la tête vers les nuages, devait-elle prendre un parapluie ou allait-elle passer entre les gouttes ? Allez ! j’y vais comme ça, s’encouragea-t-elle. Les pavés de la ruelle étaient noirs et mouillés, Myriam fit attention à ne pas glisser, à deux reprises qu’elle s’était cassé la gueule en mettant le pied dehors, courge qu’elle était, se disait-elle en repensant à ses fesses sur les pierres dures et froides. Myriam gravit les quelques marches qui menaient à l’avenue, les badauds allaient et venaient, beaucoup étaient agglutinés dans les boulangeries du quartier, les plus chanceux assis dans les restaurants du coin. Putain ce que j’ai faim ! se dit Myriam, c’est à croire que je suis enceinte. Elle sourit puis chassa rapidement cette pensée, un mois qu’ils n’avaient pas baisé, la nuit du mariage, elle s’en souvenait. Avec Nicolas, ce fut bon, au début. Deux années que ça avait duré. Puis ils avaient emménagé ensemble et tout s’était enrayé. Pas d’un jour à l’autre, non, ça avait pris des années, lentement, doucement, et le rythme et l’intensité avaient baissé jusqu’à son équilibre actuel. Faut vraiment que je me rase la chatte, se dit-elle en entrant dans un Indien. Elle adressa un sourire au serveur posté à l’entrée, s’il savait à quoi je pense, qu’elle se disait, se marrant secrètement. Myriam prit place à l’une des tables libres, elle savait exactement ce qu’elle voulait : du riz, blanc, papadum, egg curry, dawl curry, fish curry. Le repas traditionnel indien, la bouffe du peuple, pas celle des grands restaurants, non, la croque de l’employé qui se fait livrer son repas dans ces gobelets d’étain, empilés les uns sur les autres et qui comme par miracle conservent et les senteurs et la chaleur des saveurs de l’Inde. Comme ce pays lui manquait ! Myriam le connaissait mal, c’est vrai, mais au moins y était-elle allée, une fois, le pays en train et en Ambassador qu’elle avait parcouru, les slums et les palaces elle les avait vus, les plus riches et les plus pauvres elle les avait observés, et les touristes aussi, unique pays dans lequel on peut les voir péter un plomb à l’aéroport et supplier l’hôtesse de terre de leur trouver un biller retour, le plus vite possible, oui ! s’en aller, quitter ce pays insupportable, Dieu que cette misère je ne peux la voir ! Le serveur lui apporta l’assiette et le riz dans l’assiette, les papadum, dans une autre assiette, plus petite, et trois bols évasés contenant les mets et autour d’eux le lait de coco et les épices qui piquent et qui arrachent et qui sentent si bon. Spicy, qu’elle avait demandé, Myriam. Le piment rouge du fish curry ne lui faisait pas peur, oh non ! elle allait bien transpirer un peu, peut-être même mouillerait-elle ses aisselles, se dit-elle en versant les couleurs sur le riz blanc.

Benoît s’était fait livré des makis, rien à faire, lui et les baguettes n’étaient pas copains, il les mangeait avec les doigts, « il avait le droit, disait-il, au Japon, on les mange aussi comme ça ». Durant les trois mois d’été, indépendamment des nuages qui refusaient de quitter le ciel helvétique, déversant par alternance leur trop-plein sur la ville, la boutique était ouverte sans interruption, de 10h à 18h30, non-stop. Benoît avait compris, l’expérience faisant, que les hommes achetaient des chaussures une fois le ventre plein. Pourquoi, il n’en savait trop rien, c’était ainsi. Les hommes, plus encore les mariés, aimaient se faire enculer les viscères vides et achetaient des chaussures une fois repus. Soit. Du coup, fort de cette vérité, il prenait sur lui d’assurer la pause de midi entre début juin et la fin août, exigeant toutefois de Myriam qu’elle assurât cet intérim un jour par semaine, les jeudis de préférence. « Demain, tu seras là, hein ? lui dit-il la bouche pleine. Parce que j’ai un rendez-vous… et puis, on sera jeudi. » Myriam acquiesça d’un sourire faux, un rendez-vous… avec une femme, j’imagine, la future mère de la fratrie ! pensa-t-elle en rejoignant la cave et avant elle les escaliers pentus qui tournaient et descendaient. Elle déposa son sac dans un coin, sa veste posée soigneusement sur le dossier d’une chaise en osier, allez ! s’encouragea-t-elle, vends de belles godasses et essaie d’en tirer quelque chose, pour toi, oui, pour toi. Elle monta les dix-huit marches qui tournaient cette fois dans le sens inverse, Benoît discutait avec un homme, la trentaine, difficile à dire, il paraissait jeune et sûr de lui, tous deux semblaient se connaître sans être intimes, un mec que Benoît n’avait pas baisé, se dit-elle instinctivement. Il y avait pourtant une sorte de complicité entre eux, ça se voyait dans les yeux et dans les gestes de Benoît, rien n’indiquait en l’instant présent une hypocrisie marchande et encore moins le souvenir d’un coup d’un soir. Ils se connaissaient, voilà tout. Et apparemment s’appréciaient. L’homme avait quelque chose d’efféminé, il aurait très pu être pédé, peut-être l’était-il, après tout, Myriam était certaine d’une seule chose : Benoît ne l’avait pas défoncé. Il en bandait, il en rêvait, oh ça oui qu’il y avait pensé, et il y pensait encore, à lui mettre son machin dans son petit trou dilaté, mais cela ne s’était pas réalisé, pour le plus grand malheur du premier. L’homme était conscient de son attrait, il en jouait, une sorte d’allumeuse en fait, se dit Myriam en pensant à sa chatte barbue alors qu’elle arrangeait quelques paires de Derby sur une étagère en bois vert.
Une cliente entra, dans tout son fracas, quarantaine épanouie, belle et fraîche, elle se dirigea droit sur Benoît, écartant de sa présence l’homme qui n’eut d’autre choix que s’intéresser à ce pourquoi il était là. Myriam l’observa, elle comprit immédiatement que l’homme était perdu. Encore un qui porte des Converse, se dit-elle intérieurement. Elle s’approcha.
« Je peux vous aider ?… dit-elle d’une voix douce et chaleureuse. L’homme la regarda, il comprit qu’elle souhaitait réellement qu’il reparte avec la paire de chaussures qui avait été et pensée et confectionnée pour lui, pour ses pieds à lui qui pour une fois souhaitaient être bien habillés.
- Je cherche une paire de chaussures…
- Oui… fit-elle en souriant. En voilà un futé, se dit-elle avant de le relancer. Une occasion particulière ?
- Non… marcher, en ville… est-ce assez particulier ?
- Ça me convient, lâcha Myriam, amusée. Un genre particulier ?
- …
- Je vois… Quelle est votre pointure ? 42.5 ?
- En effet, fit l’homme, interloqué.
- J’ai l’œil, coupa Myriam, certaine de maîtriser et la situation et le bonhomme. Bon, asseyez-vous, je vous propose deux trois modèles qui me plaisent et qui, je crois, vous plairont, ok ?
- Ok », fit-il en prenant place dans un fauteuil, en retrait, tout près des escaliers.
Myriam revint au bout de quelques secondes, quatre cartons dans les mains, empilés les uns sur les autres.
« Oui, quatre, les quatre paires qui j’aime, fit-elle en tirant sous ses fesses un tabouret de cuir rouge.
- Une suffira…
- J’ai bien compris, mais je vous donne le choix, je suis sympa, non ? »
L’homme répondit par un sourire. Ses lèvres inertes, seuls ses yeux souriaient. Ils ne s’étaient même pas plissés, juste une lumière que Myriam avait remarquée et interprétée comme un sourire, comme un oui. La première paire était d’une vieux brun patiné, bout fleuri et perforations discrètes, naturellement cousues à la main, une production familiale, vénitienne. « J’adore » dit Myriam en présentant la gauche à celui dont elle ne connaissait que la marque des chaussettes, bon point, pensa-t-elle observant le fil d’Ecosse qui s’en allait et dessous et dessus sans jamais s’arrêter.
« Alors ? Qu’en pensez-vous ? demanda-t-elle, sûre de son choix.
- Vous avez un très beau visage » dit l’homme d’une voix monocorde, contrastant d’autant avec l’intensité de son regard. L’homme ne regardait pas Myriam, il la bouffait littéralement, de ses deux yeux il la prenait, là, tout en bas des escaliers, dans cette cave qu’elle connaissait parfaitement et pourtant qu’elle découvrait pour la première fois.
Myriam sentit une chaleur traverser et son corps et son esprit et son âme et son putain de con qu’elle n’avait pas rasé depuis trop, bien trop longtemps, mais peut-être aurait-elle le temps vite quelque part dans les chiottes de se le faire joli, son minou. Ta gueule ! en l’instant, elle se sut et nue et perdue, totalement à disposition de l’inconnu. Elle sentit la chaleur du rouge sur ses joues, je suis grillée, se dit-elle en levant les yeux vers l’homme, conquise, séduite, prise.
« Merci… dit-elle en lui souriant.
- Je les prends » répondit-il, conscient de son effet.
L’homme se leva, « je m’appelle Paul, lui lâcha-t-il en la quittant, enchanté » ajouta-t-il en la saluant d’une légère inclinaison de la tête.

La cliente venait de quitter la boutique, Benoît allait encaisser à sa place, dommage se dit Myriam. Pourtant, là, tout au milieu d’elle, Myriam le savait : elle allait se raser, se faire toute belle, de jolies lèvres qu’elle avait, bientôt, vite, ils allaient se voir, se rencontrer, se mélanger. Et merde ! se dit-elle, consciente désormais de devoir l’accepter : oui, au pluriel on pouvait aimer.

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

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