Plutôt crever

Martin avait les yeux verts de son père. Des sourcils longs et étroits qui suivaient la courbure de ses paupières et ses paupières suivaient l’arrondi de ses yeux verts. Tout au centre, deux points noirs, aussi noirs que le pétrole paraît noir quand il coule dans le désert.
Il faisait nuit, une nuit sans lune et sans étoiles, toutes masquées par le halo des lumières de la ville. Pas une de ces nuits piquées de blanc, de bleu, de jaune et de rouge que son père lui avait appris à lire, là-haut, allongés dans les alpages, bien au chaud entre une couverture épaisse et un duvet de plumes. La nuit était d’encre, comme brouillée, un noir diffus et pourtant plus présent que jamais tant il reléguait dans un passé inexistant les astres dont la lumière ne parvenait à crever l’obscurité. Un ciel pour les croyants, se dit Martin, les bras repliés derrière sa nuque, couché dans l’herbe. C’est à croire qu’on est seuls dans cet univers, fit-il à voix haute, se sachant seul dans l’herbe et tout autour de lui dans le parc. Malgré son jeune âge, Martin en connaissait un rayon sur les croyants. Non pas tant sur la religion, même si elles disaient un peu toutes la même chose en racontant des histoires bien différentes, ça, c’est ce que pensait Martin, mais bien sur le fait de croire, d’être croyant. D’avoir la foi. De savoir savoir. Et en toute occasion d’avoir raison. Seize ans, ça lui avait suffit, à Martin, pour en prendre conscience, de cette force étrange faisant de vous un être à la fois différent et étranger de tous ceux dont un jour vous croisez le chemin. C’est du passé, tout ça, balaya Martin d’une main imaginée. Il ouvrit les yeux et vit les traces de ses cinq doigts dans le noir cotonneux, peut-être ai-je un peu de ciel sur la main, se dit-il en fermant le poing. Ce serait bien, un petit peu de ciel rien qu’à moi. Qu’en ferai-je ? Il finirait bien par se dissiper, de toute façon, alors à quoi bon… Martin releva le buste, assit dans l’herbe brûlée par un été qui n’en finissait pas, le Léman devant lui et les lumières de la France au loin. Peut-être le savaient-ils, les hommes, qu’en construisant des villes ils créeraient de nouvelles étoiles, autant de lumières qui effaçaient avec le temps et les gens qui les peuplaient les naines blanches, brunes, et les géantes aussi. Encore une pensée qu’il chassa d’un trait : les choses se sont ainsi faites, voilà tout, se persuada Martin. Deux voiles mates glissaient sur le Léman, elles devaient être à moins d’un mile. Sans doute un passionné, se dit Martin, seul à bord, profitant des brises nocturnes pour naviguer où bon lui semblait tant qu’il se contentait de longer et la Côte et le Lavaux. Martin ne put distinguer l’embarcation, s’agissait-il d’un vieux gréement, probablement, peut-être un 6 Metre, était-ce un 12 ? Martin ne le saurait jamais. Le voilier filait vers l’Est, laissant sur sa gauche le chantier naval de la CGN et derrière lui les montagnes de sable de la Sagrave. Ah ! que Martin l’avait aimée, cette régate entre la Corse et la Sardaigne ! Sa première vraie expérience de la mer, un Sloop de vingt mètres, tout en bois, une grand-voile haute comme une immeuble de sept étages, un foc aussi puissant qu’impressionnant une fois gonflé par la Tramontane, venant du nord, sèche et violente. Ils en avaient eu des galères, à bord, même qu’ils s’étaient échoués sur le sable de la Sardaigne, de nuit, le skipper faisant de son mieux pour dissimuler et sa colère et sa honte, soixante-cinq ans qu’il avait, et presque autant d’années de navigation en Méditerranée. Mais ce dont Martin se souvenait, c’étaient les hauts et les bas qui remuaient, entre La Maddalena et Bonifacio, quatre, cinq, peut-être six mètres qu’ils faisaient les creux entre lesquels ils fallait et barrer à gauche et barrer à droite. Ah ! comme il envoyait dur le skipper, et comme il le faisait bien, presqu’une ligne droite qu’ils dessinait lui et son voilier dans le bordel ambiant. Putain que c’était bon ! Dangereux aussi, trois hommes avaient failli perdre la vie, ce jour-là, à l’entrée du goulet de Bonifacio, mais de cela Martin se fichait. Il se l’était juré, à quai : ne pas avoir peur. Jamais ne renoncer simplement parce que la raison dit non. La raison dit toujours non, frileuse et sédentaire, elle ne demande qu’à rester là où elle est, certaine et de connaître et de maîtriser son environnement, comme une obligation peu à peu elle prend possession de l’être pour en faire son propre assujettissement. Non, Martin n’allait renoncer ni aux creux ni aux sommets, sur les vagues de son destin il irait naviguer. Et peut-être, un jour, chavirer.

Martin sentit son estomac gargouiller, depuis hier soir qu’il n’avait pas mangé. Il avait quitté son boulot à dix heures du matin, des verres et des cendriers qu’il avait lavés et essuyés, autant de nanas et de mecs qui les avaient et vidés et remplis au fil de la nuit. Les samedis soirs étaient impersonnels, les habitués ne venaient pas, ils privilégiaient les jeudis et vendredis, nuits où ils pouvaient se sentir un peu particuliers, comme chouchoutés par la barmaid pour les uns, par Martin pour les pédés. C’était un peu son rôle, tout le monde le savait, il aimait les femmes mais plaisait aux hommes, alors tant que les thunes et les pourboires rentraient. La fermeture n’était que le commencement d’une nuit sans fin, une fois que tout était rangé, que tous les verres étaient propres et disposés en rangs bien alignés, alors la fête débutait pour de vrai. Le staff et quelques privilégiés, la coke sur le comptoir et l’héroïne en secret dans les chiottes privées, même dans ce monde-là la brune avait mauvaise réputation. Martin et son boss et Catherine, la barmaid qui baisait et l’un et l’autre, séparément, se rejoignaient à intervalles réguliers pour nettoyer le miroir posé sur l’évier et ensuite dissimulé entre les rouleaux de papier toilette. Combien de lignes y avait-il sniffé, à l’abri dans le bleu des néons des toilettes que personne à part eux n’utilisaient ? Martin ne pouvait plus les compter. En avait-il honte ? Les regrettait-il ? Pas le moindre du monde. Et encore moins quant il rejoignait les rangs de l’université les lundis, qu’avait-il en commun avec ses camarades dont il ne connaissait ni les prénoms ni les âges, à peine savait-il d’eux qu’ils ne payaient ni leurs études ni leur logement. La dope, c’était venu comme ça, une année clean puis les verres en fin de soirée, au début ensuite, pour se donner du courage, et un jour une ligne proposée et acceptée, blanche, pour commencer. Et la confidence, il n’y a quand même rien de mieux que la brune, même son patron avait été surpris. Une personne de plus à régaler et une personne de moins à qui mentir, juste compromis pour l’un et pour l’autre. Alors oui, la brune Martin l’aimait. Un peu trop, il le savait. Allait-elle le détruire ? Martin n’y pensait pas. Il sniffait le week-end et faisait l’étudiant la semaine, voilà tout. Avec brio, l’un comme l’autre.

Les mercredis et jeudis en fin d’après-midi, après ses cours, question de boucler les fins de mois, Martin servait des apéritifs aux bourgeois du centre-ville. Son boss venait d’acheter la brasserie, l’ancien avait piqué la caisse et le nouveau avait désormais un bureau au premier pour s’en foutre plein le nez, Martin à ses côtés. C’était comme ça, dans cet endroit-là, on bossait dur et on sniffait dans le bureau du patron de la brune qui faisait mal au nez et que c’était bon d’avoir ce mal-là. Comme quoi. C’est un mercredi que le vieil homme s’adressa pour la première fois à Martin. Un mercredi comme les autres, automne indien, il faisait doux et l’orange se mélangeait au bleu sur le Salève. L’heure de l’apéro était passée, les Lausannois s’étaient levés d’un mouvement soudain et avaient rejoint épouses, maris et gamins en vue d’une soirée comme tant d’autres, manger, devoirs à corriger, border, télé et baiser si tout allait bien. Bientôt, le noir, et avec le noir les clients qui vivaient la nuit et avec eux les boissons que l’on ne servait pas dans la journée. Trois clients étaient assis dans la véranda, l’un d’eux s’appelait Hamid, il était noir et con comme sa peau était foncée. Vraiment con. Souvent, Martin eût aimé qu’il soit aussi blanc qu’il était noir pour lui dire ce qu’il en pensait, de son comportement, mais l’homme en jouait, et de sa couleur et de ses souffrances, alors Martin se taisait et supportait, le client était roi dans ce putain de monde de blancs. Il claqua des doigts, comme à son habitude, Martin l’ignorait désormais, il le savait, il allait finir par l’appeler correctement et lui demander l’addition avec ses dents belles et blanches. Le noir se leva et s’en alla, suivi par un blanc aussi transparent que le noir voulait se faire voir. Paire de lunettes hypertrophiée, coupe à la noix, dents en avant, pli sur le jeans et mocassins trop bien cirés, empoussiéré qu’il était. Le dernier client n’avait pas de nom. Depuis le premier jour, Martin lui servait un Perrier citron. Les mercredis et les jeudis, Martin s’était renseigné, l’homme posait ses fesses sur l’osier des chaises de la brasserie et commandait toujours la même boisson. Toujours, il écrasait la rondelle au fond du verre à l’aide du bâtonnet en plastique vert offert par la marque, une, deux, trois et quatre fois, puis laissait le citron remonter à la surface, plongeait ses doigts vieillissants dans l’eau qui encore et encore faisait des bulles, sans s’arrêter, étrange histoire quand même que ces bulles qui naissent de rien, saisissait la rondelle et la déchiquetait de ses dents que Martin ne savait ni fausses ni vraies, sans doute un mixte d’une étrange composition. Alors l’homme déposait son reste dans le cendrier, un zeste long et étroit qui suivait la courbe du métal brossé. Débarrassé du citron, l’homme versait les quelques gouttes restées au fond de la bouteille, à raz-bord qu’il le buvait son Perrier. Le verre vide et sur la table, l’homme appelait Martin, payait et disait merci de la tête puis s’en allait dans un monde que lui seul connaissait. L’homme fit signe à Martin, paya, tendit la main, paume au ciel, mit la monnaie dans sa poche et pour une fois ne sourit pas. Il regarda Martin et lui dit :
« Mais qu’est-ce que tu fais là ? Ta place est en Amérique, pas ici, profite, si j’avais eu ta belle gueule, crois-moi que j’en aurais fait ma bonne fortune. Fais du cinéma, ils t’ouvriront les bras ! »
- Je crois en ma tête, pas en mon corps, déclara Martin, lui-même surpris par son aplomb.
- Comme tu veux, petit… mais sache-le, on n’a qu’une vie », lui dit l’homme en tournant son regard vers Genève et le soleil qui disparaissait loin derrière, là-bas, au-dessus de Lyon et après Agen et plus loin la côte basque qui jurait que cette journée n’allait jamais se terminer.
Martin quitta la salle et l’homme aux cheveux blancs, il posa le plateau sur le comptoir, près de la caisse, fit le tour du bar et rangea délicatement les verres sales dans la machine qui bientôt recracherait au plafond et sa chaleur et sa vapeur. Et s’il avait raison ? se demanda Martin, en appuyant sur le bouton rouge qui lançait le cycle de lavage court. Ne suis-je pas en train de passer à côté d’une chance que beaucoup m’envieraient ? J’ai une belle gueule, un beau corps si je le travaille, du charme à ce qu’on dit, les langues, je sais les apprendre, les accents je sais les prendre… Il a raison, le vieux, qu’est-ce que je fous là ? Ces études, finalement, pour qui je les fais ? Pour moi ou pour tous ceux à qui je veux prouver que moi aussi, le petit serveur, je peux réussir et l’université et mieux que quiconque, oui, à tous leur montrer. C’est pour eux que je trime comme un forcené ? Carriériste je ne le suis pas, je m’en fiche complètement de savoir ce que je ferai plus tard, je ne crois pas en leur société où il faut étudier pour augmenter ses chances de dégoter un bon boulot, qu’ils crèvent, eux et le mérite érigé en divinité. Martin le savait, comme il avait cru en Dieu et son fils cloué au poteau, pas la croix, le poteau, jamais il n’accepterait la compromission. Jamais il n’irait draguer les recruteurs de jeunes talents, son titre et son prix de faculté en poche. Plutôt clamser.

Martin se leva, derrière lui le Léman et la voile qui s’en allait au loin, devant lui son destin qu’il savait tenir comme la nuit entre ses mains. Le vieil homme n’avait rien compris, décida Martin. J’ai faim, se dit-il en gravissant l’avenue des Bains. Ses pupilles n’étaient plus aussi noires que d’habitude, la nuit avait eu raison d’elles, leur détente laissait entrevoir un peu de brun, le brun de cette drogue qui l’aimait tant.

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

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