La terrasse

Au premier signe de la main, Ahmed resta sans réaction. La femme insista. Qui est-ce ? se demanda-t-il. A part son uniforme, celui des médecins urgentistes du Croissant-Rouge, cette silhouette longiligne ne lui disait rien. Il se retourna, la rue était vide, au loin un âne et derrière l’âne une charrette zigzaguaient d’un trottoir à l’autre au gré des déchets dont l’animal extirpait le moindre nutriment. Le jour se levait. Perpendiculaire à la rue, un soleil blanc fleuretait le toit d’un immeuble bas. L’ombre d’Ahmed, inexistante quelques secondes plus tôt, s’étirait désormais sur sa droite, d’abord tassée et bientôt effilée. Elle heurta sans résistance l’ombre rectiligne de la petite maison, très vite elle disparu dans le gris-noir qui avait gagné la rue et se cassait à angle droit sur la façade d’une échoppe côté mer. Mais qui peut-elle donc être ? Et si je ne la connais pas, comment se fait-il qu’elle porte cet habit, s’interrogea Ahmed en ralentissant la cadence.
« Tu en mets du temps ! » lui balança Ardina, rieuse. Allez ! Encore quelques pas et tu me diras : non ! Toi, ici ?! »
Cette voix. Timbre chaud, suave, presque masculine et pourtant si féminine, la voix de cette femme ne lui était ni familière ni méconnue, comme enfouie dans un coin de lui qu’il ne parvenait à identifier. Elle ne m’a pas appelé par mon prénom, elle me prend pour un autre. Oui, elle doit se tromper, se persuadait-il en extirpant une cigarette d’un petit étui en argent.
« Tu l’as toujours… je me suis souvent demandé si tu l’avais encore » précisa Ardina, manifestement émue.
Ahmed s’arrêta net, protégea la flamme de sa main droite et alluma sa deuxième sèche de la journée. Café-clope, son déjeuner depuis vingt ans. La seconde de la matinée, Ahmed la fumait juste avant de gravir les onze marches de l’hôpital Al Qods. « Est-ce possible ? » dit-il à mi-voix.
Cette femme, devant lui, à quoi ? dix mètres, la quarantaine, les cheveux courts, autant dire qu’elles n’étaient pas nombreuses à faire ce choix à Gaza, ses cheveux fins, châtains foncés, presque noirs, et puis cette beauté, une beauté imparfaite, mais qu’elle avait du chien cette femme-là ! Sa voix collait désormais parfaitement avec sa physionomie, le doute n’était plus possible.
« Ardina ! Ardina ! » s’exclama-t-il.
Ahmed… pensa-t-elle à voix basse, ébranlée par ce que le visage de cet homme révélait. Ardina y lisait et la joie et la douleur, comme si la revoir suscitait en lui un flot d’émotions que seul un amour en souffrance peut engendrer.
« Toi ?! Toi ! » répéta-t-il en se précipitant vers elle.
Ahmed la prit dans ses bras et l’enlaça aussi fort qu’il pût, submergé par une tendresse qui ne s’était jamais estompée et que seule l’absence avait repoussée en un détour endurci par les années.
« Je n’arrive pas à y croire ! C’est bien toi ? Ardina… mon Ardina ? Mais que fais-tu là ?
- D’après toi ? fit-elle en riant. Tu ne reconnais même pas l’accoutrement de tes employés ? A ce propos, toutes mes félicitations mon cher, ton adjoint m’a dit beaucoup de bien du nouveau directeur…
- Arrête un peu ! Allez ! viens, allons prendre un café et tu me diras tout, coupa-t-il en la prenant par le bras. Ardina à Gaza ! »

Le Croissant-Rouge somnolait d’une longue nuit aux urgences incessantes. Les ambulances avaient patrouillé jusqu’à trois heures du matin, cinq mois déjà que le bal des sirènes hurlantes rythmait les nuits et le sommeil des Gazaouites. Ahmed salua Hicham à la réception et se dirigea vers l’ascenseur.
« Je te rejoins dans cinq minutes, dit-il en appuyant sur les témoins lumineux des troisième et cinquième étages. Tu nous fais un café, tu veux bien ?…
- Toujours sans sucre ?
- Oui, toujours ! » confirma-t-il en souriant.
Le dernier pallier n’était pas encore totalement aménagé. La cuisine donnait sur un ensemble désordonné de tables et de chaises, sans doute se verrait-elle un jour séparée du réfectoire par une cloison. Une immense terrasse occupait toute la partie ouest de l’étage, en surplomb des immeubles alentours elle donnait sur la mer, à moins d’un kilomètre de là. Ardina s’assit face à la Méditerranée, les deux pieds posés sur le fer de la rambarde, elle imaginait Ahmed, une cigarette aux lèvres, le cul posé sur cette même chaise, buvant un café avant de commencer la journée, tous les jours de la semaine, du dimanche au jeudi, rituel qu’elle savait sien depuis tant d’années. Il n’avait pas changé. Ou si peu. Toujours aussi bel homme, du dandy il avait conservé l’élégance, d’attrayant il était devenu charmant. Ahmed avait perdu une bonne partie de sa chevelure folle et pris quelques kilos, maigre compensation se dit-elle, admettant toutefois que ce léger embonpoint, étrangement, lui allait plutôt bien. Peut-être participait-il à lui donner une assurance dont il était dépourvu, plus jeune, à moins que cette affirmation ne soit le fruit de sa récente nomination. Ou des années, tout simplement. Ahmed n’était plus le chebab qu’elle avait connu, il portait une alliance à la main gauche, or blanc, un anneau simple et beau. Sans doute son épouse lui avait donné des enfants, elles y vont fort ici, se dit Ardina. Ahmed marié… après tout, Gaza n’offrait guère de divertissements aux célibataires.
« Tu n’as pas trouvé la cafetière, c’est ça ? »
Ardina sentit une main bienveillante se poser sur son épaule droite. Elle la connaissait parfaitement, cette main, robuste sans être massive, assurément masculine. Quelques taches de vieillesse s’y étaient greffées, elle aussi en avait deux, trois par-ci par-là, connues d’elle seule, feignait-elle.
« Ton petit doigt me s’est jamais redressé ? demanda-t-elle, avant d’ajouter, avec un air de petite fille que nul ne saurait réprimander : j’ai oublié le café, oui…
- Tu te souviens de ça ! s’amusa-t-il, sa main soudain déployée, les doigts raides et écartés. Seul l’auriculaire formait un petit pont, incapable d’une véritable érection. Tu préfères un thé peut-être ?
- Non, un café, merci. La nuit fut longue…
- Je veux tout savoir, imposa-t-il. Donne-moi 5 minutes et je suis à toi. »

Vingt ans. Une génération. Exactement la moitié de la vie d’Ardina. C’était si long, tout cela était si loin. Et pourtant, il avait suffit de quelques minutes et ces vingt années s’étaient comme compressées pour ne plus faire qu’un instant passé maintenant qu’ils s’étaient retrouvés. Ardina allait lui raconter l’Angleterre, ses études de médecine, son choix pour les urgences, son travail à l’hôpital, son mariage, les beaux moments, les plus durs aussi, son infertilité, l’infidélité, son divorce, les copines que l’on retrouve, les amants qui soulagent le temps d’une nuit, les déceptions et les joies d’un soir, la solitude parfois, son chat toujours, une vie somme toute banale pour une occidentale.
« Oui, tu as bien entendu, une occidentale ».
Celle qu’elle croyait être devenue. Ardina avait eu cent fois l’occasion de revenir à Gaza, une semaine, un mois, le temps de rendre visite à chaque membre de la famille. Son père avait la nationalité britannique, elle en avait hérité le passeport et avec lui le droit de sortir et de rentrer des territoires occupés. Mais elle avait coupé les ponts. Jusqu’à ce jeudi. 28 septembre 2000. Et vinrent en tir groupé les nouvelles de Jérusalem, de Ramallah, puis de Gaza. Les images tournaient en boucle, la mort veillait au coin de la rue, toujours la même, seuls changeaient les gens et les lieux. Cette terre qu’elle s’était efforcée d’oublier lui rentrait dans le coffre et déchirait le voile d’indifférence qu’elle avait tissé. Ce qui allait devenir la seconde Intifada avait en elle ressuscité ce rejeton inerte, tubercule pourtant fertile dont elle se persuadait ignorer jusqu’à l’existence. Très vite, Ardina ne put faire sans, impossible désormais de faire semblant, d’oublier et de mettre de côté ; elle était Palestinienne, le monde entier le lui rappelait. Les news, les manchettes des journaux dans la rue, les écrans dans les vitrines, les partis pris des uns et des autres, ses collègues, inquiets pour ses proches, son amant du moment, ses amies. Plus le cercle était intime, plus sa gêne l’emportait. Comment leur dire ? comprendraient-ils qu’elle ne s’était jamais sentie concernée ? que seuls les événements récents avaient fait naître en elle un sentiment nouveau. Un sentiment d’appartenance, qu’elle le veuille ou non. Les jours passaient et grandissait la certitude d’un soulèvement massif, d’une ampleur inédite. Le sang coulait et avec lui les chances d’apaisement, les enfants de la première Intifada étaient devenus des hommes, l’âge de fer après l’âge de pierre, au diable les cailloux et que rugisse le claquement de la mitraille ! Israël disait se défendre contre l’agresseur ; la Palestine lutter contre l’envahisseur et ne revendiquer que son droit légitime à un Etat. Les Israéliens laissaient place et pouvoir à ceux qui prétendaient les protéger, et bientôt de compter sur Ariel Sharon comme garant de leur sécurité ; les Palestiniens perdaient foi en leur leader historique au profit du Hamas dont les combattants figuraient et les sentinelles qui jamais ne courbent l’échine et les seuls défenseurs de l’honneur de tout un peuple.
« C’est venu comme ça… dit-elle en allumant une cigarette. Et puis, un jour, ce boulot que j’aime tant, j’ai compris que c’est ici que je devais l’exercer. Je n’y arrivais plus… je ne les supportais plus, ces gens qui venaient aux urgences pour un bobo, un chagrin, la solitude, qui n’avaient rien à faire dans mon service et qui occupaient et du personnel et de la place alors que de vraies urgences attendaient dans le couloir… Je ne les avais jamais jugés, auparavant. Pour moi, les urgences figuraient l’état réel d’une société, ces gens ne venaient pas pour des broutilles, ce qu’ils avaient, ce dont ils souffraient, et l’aide qu’ils demandaient, ce n’était pas rien pour eux. J’ai toujours demandé aux équipes de traiter chaque personne de la même manière, quelle que soit la gravité de la situation… Et puis, une nuit, pourquoi celle-ci et pas une autre ? tu n’y arrives plus. Je n’y arrivais plus. A partir de cet instant, tout ce qui faisait ma vie n’avait plus de goût. Plus de sens. Mon job, les sorties entre copines, Pilates et Yoga, les hommes aussi, même mon chat j’en étais venue à me dire qu’il serait mieux ailleurs, loin de moi. Heureusement, il est là !
- Ton chat ?!
- Oui… il aime bien Gaza. C’est un vieux chat, tu sais, à Londres, je vivais dans un appartement, quand il sortait, c’était avec moi, je le baladais. Ici, il a une cour pour lui tout seul, un arbre bas sur lequel grimper et régner, il s’est même remis à chasser, tu imagines. Une vraie fontaine de jouvence, la Palestine !
- Quand es-tu arrivée ? Depuis combien…
- Il y a une semaine, jour pour jour.
- J’ai pris quatre jours de congé, quand as-tu commencé ? questionna Ahmed, assis à ses côtés, ses jambes parallèles aux siennes, ses pieds sur la même lisse.
- Avant-hier. Je me suis présentée, celui que je ne savais pas encore être ton adjoint m’a reçue, j’ai commencé le lendemain et la nuit passée, c’était ma première garde. Vers trois heures, tout est devenu calme mais rien à faire, je n’ai pas réussi à dormir. J’ai connu Hicham, la réception ici c’est un peu comme un salon de coiffure, l’endroit où il faut aller pour savoir tout sur tout, c’est ainsi que j’ai su, pour toi. Et que tu reprenais le boulot ce matin…
- Tu ne savais pas que je travaillais ici ?… C’est une pure coïncidence…
- Hasard ou pas, s’il y a une seule chose que je ne m’imaginais pas, c’était bien de t’avoir pour boss ! Mais parle-moi un peu de toi. »
- Moi ? Moi quoi… répéta Ahmed, l’air un peu couillon. Pour cela non plus, il n’avait pas changé tant l’étonnement se lisait sur son visage.
- Eh bien… à part le fait que tu es directeur… Par exemple, comment s’appelle ton épouse ? Je la connais ? »
Les traits d’Ahmed se figèrent soudain, il ne s’attendait pas à cette question.
« Ben quoi ? Tu n’allais pas m’attendre toute la vie, je le sais bien » dit Ardina, joueuse.
Ahmed alluma une cigarette en regardant au loin, Ardina comprit son indélicatesse.
« Pardonne-moi » dit-elle doucement.

Comme une caresse sur la nuque, le soleil complice apaisait par sa chaleur et les esprits et les cœurs. Les jambes arquées, prêtes à patrouiller de la mer jusqu’à la frontière, les deux mains d’Ardina étaient posées sur ses genoux, parfaitement calmes, toujours belles. Ahmed la regarda, il vit l’arc de sa nuque, ce profil, ses cils, son nez un peu aquilin, juste de quoi lui donner du caractère.
« Elle est belle cette ville » déclara Ardina.

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s