Déblayer la neige

Marc en avait plein les pattes. De sa femme, de son chalet, de ses mioches aussi. Même son boulot, il ne pouvait plus le saquer. Mécanicien, qu’il était.
Depuis toujours, son truc à lui, c’était le métal. L’acier des bagnoles. Des carrosseries les plus extravagantes. Chrysler, Ford, Pontiac, Chevrolet, rouges, bleues, jaunes, blanches, unies ou bariolées, Convertible, Pillarless, Sedan, Station Wagon, Roadster, ils les aimait toutes, pourvu qu’elles soient ricaines. Lignes acérées, courbes folles, capots sans fin, châssis démesurés, passer sa main sur le métal peint et se remémorer chaque arête, chaque pli, chaque commissure et reconnaître le modèle les yeux fermés, ça lui était venu comme ça, il venait d’avoir 8 ans, un jour d’été, comme une évidence. L’école terminée, monsieur Boillat accepta d’en faire son apprenti, son père avait bataillé fort pour que la place lui soit assurée. L’homme était réputé, sa clientèle fidèle, y en a même qui venaient de loin, des Bernois et des Zurichois, c’est dire. Le premier jour, il enfila son bleu, impatient de commencer. D’apprendre. Mais très vite, il comprit. Il en chiala. Et le soir et la nuit. C’est toute sa vie qui s’effondrait. Mais que faire? Impossible de s’en aller. Son père ne lui aurait pas pardonné. Lui qui ne brûlait que de poncer, papier de verre et mastiquer, d’accorder et mélanger les pigments pour ensuite les épandre au pistolet, c’est dans les carters et les boîtes à vitesses qu’il allait se plonger, des freins à tambour et des embrayages qu’il allait réparer. Et ses ongles, tous les soirs, qu’il fallait briquer.
Les premiers jours furent les plus durs. Une semaine, un mois, une éternité. Un matin de janvier, il neigeait fort sur le chemin de l’atelier, Ouchy se perdait dans le blanc et le Léman traçait un pli grisé dans le néant, Marc alluma une cigarette et se fit une raison. Au moins, elles étaient là. Il les côtoyait, les sublimes. Même s’il eut préféré être à leurs côtés et non sous leur châssis, le nez planté dans le noir et le corps plein de crasse de tout ce que les pneumatiques arrachent au bitume et recrachent de gomme qui colle, ce monde qu’il avait tant désiré devenait sien; pas exactement comme il l’avait souhaité, un peu c’était mieux que rien. L’avenue de Rhodanie était déserte, la chaussée et les trottoirs et les quais dissimulés sous la monotonie, à sa droite le port de plaisance, la jetée et la France au loin dans l’hiver opalin. Depuis ce jour-là, c’est à croire que monsieur Boillat avait pris sa résignation pour de la ferveur, Marc eut pour responsabilité d’ouvrir la boutique. Il aimait ça, avancer dans le noir, éviter tout obstacle de mémoire, s’adosser au mur et de la main gauche allumer les ampoules qui chauffent au plafond et leurs filaments qui rythment l’apparition des chromes orange, puis jaunes et très vite argentés. Près de deux mois qu’elle hivernait là, l’Eldorado Biarritz, modèle 1959, flambant neuve, rouge carmin. Elle appartenait au Vieu’Bô, comme disait Boillat. Il crânait dur, l’Cosandey, sur le cuir sang de son paquebot. Sa Cadillac, il l’avait achetée douze mois plus tôt, à Miami, « à son volant » qu’il disait, il avait traversé l’océan. Ce couple insolent se faisait remarquer à Ouchy, pour ça oui, ça jasait ! Faut dire qu’il ne se faisait pas prier pour en rajouter, l’Vieu’Bô : chapeau blanc, foulard blanc, lunettes noires, l’air faussement négligé, dès les premiers jours du printemps 61 le cabriolet paradait entre Vidy et la Tour Haldimand, allers-retours incessants, surtout ne pas rouler trop vite question de bien se montrer, fallait la roder qu’il disait. Quel engin! quelle gueule! et quel cul! Depuis la fin novembre, les ouvriers du garage étaient aux petits soins, même le patron y mettait du sien, comprenez lui seul la faire rouler par une belle journée d’hiver. Pour aimer le métier, ça aide, ce genre de bagnole. Oui! la mécanique c’est de la saleté, ça pue, ça s’incruste, on la chlingue jusqu’à s’en imprégner et la suer, mais y a pas à chier, un moteur pareil, ça vous convertit même le plus propret.
Bon gré mal gré, Marc en apprenait les rudiments de ce fichu boulot, les codes, les non-dits, les secrets aussi. Mais pour maîtriser, apprendre ne suffisait pas : il fallait sentir ; écouter. Poser la main et prendre le pouls, renifler et dénicher, s’interroger et questionner, parce qu’ils vous répondaient ces foutus V8, ils gueulaient ou chantaient, c’était selon.
« C’est le métier qui rentre, petit ! qu’y disait, l’Boillat. Tu verras, ça viendra, comme ça, au bout des doigts. »
Fallait le supporter, le patron, mais question tapin, c’était un as, et ses mécanos, il les jaugeait aussi bien que les moulins. Une fois de plus, Boillat avait raison. Un après-midi de février, sans même réfléchir à ce qu’il faisait, rapide diagnostique, deux trois manipulations et le moteur récalcitrant d’une Jeep US ronronnait comme au premier jour du débarquement. Ça l’avait comme rassuré, Marc. Apaisé aussi. Son rêve n’était pas mort, simplement différé. Ça viendrait plus tard, la carrosserie, oui, un de ces jours, il n’y avait aucune raison de s’inquiéter. Même Boillat allait en prendre pour son grade, ah ça non ! il ne l’avait pas vu venir, ce talent-là ! Sans même y avoir touché, les courbes, Marc savait les lire, elles lui parlaient. Entre elles et lui, ça dialoguait.

Marc ouvrit les yeux. Depuis le temps, il s’y était habitué : même rêve, même fin abrupte pleine d’espoir, déception identique tous les matins. Il sentit la chaleur de sa femme sur sa droite, du côté de la fenêtre et de l’aube. La bouche entrouverte, Nicole ronflait en sourdine. Souvent il s’était lové en silence tout contre le chaud et se disait qu’il en avait de la chance d’avoir une si jolie femme qui ronronnait à ses côtés. C’était il y a longtemps. Sans faire de bruit, Marc mit ses deux pieds à terre, assis sur le bord du lit il contempla un instant ses pantoufles parfaitement alignées sur la moquette, quelque chose lui dit de ne pas les enfiler. Il trouva l’idée con et se leva. Il descendit d’un étage, se fit un café et alluma une clope en écoutant l’eau chauffer. Quelque chose en lui ne tournait pas rond. Pas fiévreux, pas grippé, pas même constipé, Marc se sentait tout chose, oui, c’était ça, tout chose, sans comprendre ni quoi ni pourquoi. Il respira un grand coup, vida et remplit ses poumons, encore une fois, une dernière fois, ça ne passait pas. Les nerfs, se dit-il, les nerfs. «Calme-toi» répéta-t-il plusieurs fois.
Il s’approcha de la fenêtre qui donnait à l’ouest, il écarta de la main le voile léger qui rembrunissait la pièce, les crêtes se découpaient au loin, noires et rigoureuses dans le bleu métal du matin. L’arrondi brûlant fit son apparition et tandis qu’il s’élevait au-dessus des cimes un halo flou et gris puis violet et enfin vert inonda le chalet. Il avait encore neigé cette nuit, les sapins et le brun étaient recouverts d’une épaisse couche de poudre fraîche. Marc mit un sucre dans le café, le touilla machinalement et ouvrit la porte qui donnait sur le porche et le jardin et derrière la forêt. Le froid le saisit et le réveilla pour de bon. Il était pieds nus, ne se l’expliqua pas, enfila une paire de bottes en caoutchouc jaune, vérifia que les moutons étaient bien au sec, les uns contre les autres et tous entassés au fond de l’abri contre la paille. Marc but son café tiède et alluma une deuxième cigarette. « L’hiver sera rude » dit-il à voix haute. Quarante centimètres de poudreuse s’ajoutaient au mètre tombé ces derniers jours, rien d’anormal en cette saison que la neige soit abondante, les couches s’étaient toutefois accumulées sans répit et se confondaient désormais dans les champs. Marc observa les toits, le grand du chalet et le plus petit de l’abri, encore une nuit comme celle-ci et il allait devoir les délester, prendre l’échelle et monter. Il leva les yeux au ciel, les dernières étoiles se paraient de gris et de bleu, cela le soulagea un peu, le front froid était passé, peut-être aurait-il droit à plusieurs jours de beau et aux premières fontes tant espérées. Quant au chemin pour accéder au village et au garage, la météo n’y pouvait rien. Il allait devoir sortir la Willys, garance qu’il l’avait repeinte, souvenir de jeunesse, y fixer la lame à l’avant et monter patiemment en première. Peut-être allait-il devoir répéter l’opération, une fois en haut, devant le garage et sur le faux-plat, modifier l’angle d’attaque de la lame pour descendre et remonter pour bosser.

La semaine prochaine, ça fera quinze ans, pensa-t-il dans le froid. Déjà quinze ans que Marc avait repris l’atelier de mécanique de Charnex. En arrivant de la plaine, on ne pouvait pas se tromper : le bled marqué en noir sur le panneau, un pâturage des deux côtés de la chaussée, à gauche l’adret qui montait sec et de l’autre côté l’ubac qui plongeait dans la vallée, un dernier virage et là, planté en contrebas, Rocher Carrosserie & Mécanique, caractères noirs et décatis sur une plaque d’alu qui vieillissait. Quinze ans que Marc regardait ses mains et constatait jour après jour le lent travail d’altération. Ses mains, Marc les inspectait tous les jours. Tous les soirs. Tout le temps en fait. Encore une chose qu’il ne comprenait pas. Durant les dix premières années, elles étaient restées intactes, comme étanches au cambouis qui souille et intangibles face au papier de verre qui décape et oblitère jusqu’aux empreintes identitaires. Et Dieu sait la merde qu’elles avaient bouffée durant ses quatre années d’apprentissage et les six autres passées au service du vieux ! Il les revoyait encore et toujours, ses mains, alors qu’il venait de trouver Boillat qui ne répondait pas et qui était clamsé dans les chiottes, le même qui la veille était vivant et trinquait aux dix ans de son employé dans la maison. Il les avait astiquées, ses mains, avant d’ôter pour ne plus l’enfiler son bleu à l’écusson Chevrolet, et comme toujours le noir et le sale s’en étaient allés, comme le patron ils s’étaient effacés. Il n’y avait rien à comprendre, c’était comme ça. Ce trou, fallait pas y travailler, même pas y habiter. Ses mains le lui rappelaient.
Charnex, c’était pour Nicole. Elle en avait tellement rêvé, et parlé, de ce chalet. Enceinte du premier, le père de Nicole leur cédait la propriété, le garage était à vendre, une affaire, inoccupé depuis des années. Du boulot, il y en avait, tous ceux du village et les autres, chaque famille possédait au moins un véhicule. Tentant. Une maison, de l’espace, un cadre idyllique, la rivière un peu plus bas, un bassin naturel pour les enfants, se baigner et pêcher, une chute d’eau pour quand ils seront plus grands. Nicole heureuse et la savoir femme, être nus dans les champs, crier et baiser ; Nicole rassurée, et bientôt mère. Pour Marc, la perspective de se mettre à son compte à tout juste 26 ans. Et passer le reste de sa vie à plonger ses mains dans le cambouis. Peut-être parviendrait-il à attirer quelques amateurs de belles carrosseries, du boulot parfait et le prix juste, tout le monde y croyait, Nicole la première. Soit, mais qu’on ne s’y trompe pas : ce serait Carrosserie & Mécanique et non l’inverse.

Marc sentit une chaleur entre ses doigts, puis une brûlure, son mégot. Décidément, il n’était pas dans son état normal, il n’avait même pas jeté un coup d’œil dans la chambre de la petite dernière en descendant. Un rapace attira son attention, il tournoyait bas dans le ciel, son vol croisait souvent le blanc. Il s’approcha sans battre des ailes, la tête et le bec pointés vers le sol, soudain plongea et disparu derrière le toit. Curieux, Marc fit quelques pas de côté, le milan noir était perché sur le pare-brise de la Jeep, une proie difforme entre les serres. Il sentit l’homme et s’échappa au loin et avec lui le rongeur mort dont ne restait qu’une trace de sang noir sur le métal rouge.
La lame. La neige. Le chemin. Et tout là-haut, la carrosserie dont tout le monde se fichait. Trop d’années que Marc se tapait des caisses pourries, « tant qu’ça roule ! » qu’ils se marraient, les paysans. Marc y avait cru au début ; au début seulement. Il arrivait encore qu’un homme de goût délaissât sa concession pour celui dont la réputation, jadis, s’était frayée un sentier jusqu’à la ville. C’était sa poche d’air à Marc, gratuitement qu’ils les auraient tous accueillis, les amoureux dans son genre. Mais ça, c’était avant. Ils se faisaient rares désormais, faute à l’époque, mais pas seulement : il est des voitures que l’on ne confie pas à celui dont les ongles sont négligés. Marc le savait et plus le temps passait, plus il s’en fichait. Dix ans déjà qu’il s’était résigné et avait remplacé son rêve par son métier, alors. On pouvait encore distinguer dans le blanc de l’enseigne le contour d’un C déjeté et d’un double rr bouffé par les années. C’est tout ce qu’il restait de son talent.
Fallait pourtant bien bouffer. « Allez ! » dit-il fort devant lui. Bourknecht récupérait en fin de matinée la Subaru de sa femme, aile arrière droite enfoncée, pas propre tout ça, l’épouse du syndic se devait d’être digne devant les électeurs de son crétin de mari. Marc n’avait plus qu’une dernière retouche à faire, histoire d’une demi-heure, tout au plus. Dans le pire des cas, il serait le seul à remarquer l’imperfection de son travail. Il en était là, Marc, saloper son propre boulot. La première fois, il avait eu honte ; désormais il se disait que c’était comme ça. D’ailleurs, avait-il vraiment envie de la finir, cette foutue japonaise ? La seule idée de croiser Bourknecht et son humour épais le rendait las. Et si je n’y allais pas? se demanda Marc en allumant sa troisième clope. « Si je n’y allais pas… » qu’il chuchotait aux montagnes devant lui. Se faire porter malade? Non, ne pas y aller, tout court. Sécher. Ce matin. Cet après-midi… aussi? Et demain? Et les jours d’après? Terminé! « Et pourquoi pas ? » lança-t-il au rapace qui venait de reprendre sa place dans les airs. Après tout, ils ne manquaient de rien, ils avaient de quoi tenir un bon moment et il leur en resterait toujours assez. Au diable ce putain de garage qui lui rongeait et le talent et le sang ! S’accorder six mois, rien qu’à lui, un an s’il le fallait, il le méritait, oh qu’il le méritait ! Quinze ans ! Quinze années à foutre son nez dans des bagnoles dont même le tissu des sièges sentait le purin ! Devoir décoller la merde au Kärcher pour atteindre la tôle et toujours justifier ses tarifs et les heures passés pour finalement se faire payer sans un merci et encore une fois supporter l’odeur de vinasse dès 9 heures du mat et les blagues toujours les mêmes et toujours racistes. Qu’ils aillent se faire foutre! Putain qu’il le méritait, son congé, comme il allait en bander de la décrocher cette enseigne de merde ! « Comment ai-je pu supporter ça ? » cracha-t-il au loin. Tout était là, à portée de main, il suffisait de fermer, de condamner les portes vitrées, de virer les pneus, au diable l’huile ennemie jurée de son œuvre, au feu tout ce qui n’était pas précieux. Oh oui ! revenir à ses amours premiers et retrouver le plaisir du métal. De son contact. A nouveau fermer les yeux, patienter un peu, encore un peu… Vaine prétention de vouloir les imaginer, les voilà d’elles-mêmes qui prenaient forme, ainsi naissaient les courbes, les cambrures, les arcs, inutiles et beaux. Ensuite seulement venaient les mains et l’exigence de la création.
Marc eut soudain le besoin de réveiller Nicole. Elle croyait en lui, elle avait toujours cru en son talent. « Elle comprendra » dit-il haut et fort dans le bleu qui bientôt congédiait les couleurs vives au lendemain. Et le rapace de piquer droit vers la rivière, les ailes repliées le long de son corps et le cou tendu vers sa proie. Marc enviait sa liberté. La sienne comme celle de la truite qui elle aussi avait sa chance, lui de l’harponner, elle d’esquiver. Leur monde était dur, violent, sans concession. Jamais cruel. Nullement faussé. Ils jouaient cash, les règles du jeu étaient simples, limpides. Vraies. Marc se mentait. L’illusion fut de courte durée. Nicole croyait en lui, oui, Marc était un homme, oui, mais avant tout, il était son mari. Le père de ses 3 filles. Allait-elle vraiment le laisser se réaliser, quitte à mettre en péril la stabilité du foyer ? Sa pérennité.
« Quelques soirées par semaine, oui, le week-end si tu veux. Mais tu ne peux pas tout arrêter comme ça, mon chéri, si tu fermes plus d’un mois, tes clients iront voir ailleurs et ne reviendront plus. Tu le sais bien, plus personne n’achète ou ne restaure ces grosses américaines. Que peux-tu espérer ? Une ? Deux par année ? De quoi vivrons-nous ? Je pourrais reprendre un travail à temps partiel, mais tu le sais bien : tout ce que je gagnerai partira dans la garde des enfants. Et puis qu’en dirait papa ? C’est quand même grâce à lui, tout ça, tout ce que nous avons. La maison, le garage… allez ! viens un peu près de moi, viens dans mes bras. »
Fin de l’histoire. Marc pouvait-il le lui reprocher ? Elle aussi avait dû faire des choix, mettre un terme à ses études alors que celle qui deviendra l’aînée avait passé le cap des trois mois et commençait à lui donner un relief dont tous deux s’émerveillaient. « La priorité, c’est nous trois maintenant » avait-elle prévenu. Elle s’était faite lionne et ferait le nécessaire pour qu’il ne devînt pas lion. Se souvenait-il seulement de la dernière fois qu’une décision importante, concernant la famille, le couple, n’avait pas été prise, au final, par son épouse ? N’en allait-il pas ainsi pour tous les maris et pères ? Après tout, de quoi se plaignait-il ? De quel droit ? Son beau-père l’avait cadré, le jour de leurs fiançailles : « Chez nous, on s’plaint pas, on marche toujours droit et si dedans, parfois, ça fait mal, on fait avec, on va de l’avant et ça passera parce qu’avec le temps, ça passe, et parce que c’est comme ça. » Passaient le temps et avec lui la vie. Ne le voyaient-ils pas ? Marc ressentait désormais tout le vide de son existence sur ses épaules. « Ça pèse lourd, le vide » se dit-il. Il y avait cru, un bref instant. En lui, en elle, en son soutien. En cette possibilité de ne plus subir. De se libérer de ceux qui ne comprenaient pas, qui ne pouvaient pas comprendre. Le connaissait-elle si peu ? Si mal ? Pensait-elle vraiment qu’il était de ceux qui résignent et acceptent, tête basse, d’être ainsi dépossédés de leur destinée ? L’avait-elle seulement écouté ?
Le milan avait repris de l’altitude, il planait et traçait derrière lui des cercles invisibles. Marc les voyait, les imaginer c’était déjà les faire exister. Il suffisait d’y croire. Il suffisait d’y croire. « Je plaque tout ! » Ces trois mots résonnaient encore et dans sa tête et dans les airs, il ne les avait pas dits, il les avait crachés. Comme un cri sourd audible de lui seul. Marc s’en rendait bien compte, il était bouleversé. Il avait osé formuler l’impensable. Nicole ne lui laissait guère le choix, de compromis il n’y avait pas. C’était soit se taire et continuer, se soumettre et faire semblant, amen et crève en silence ! soit dire non et agir en conséquence. Etre l’un d’eux, mari émasculé qui demain dans le con d’une pute s’en ira d’un trait décharger son trop-plein d’amertume, à moins que l’alcool ne prenne le pas sur un sexe las; ou refuser la fatalité et s’en aller. Sa femme ? Ses enfants ? Mieux valait le souvenir d’un père absent que la présence d’un homme dangereux. Un jour, sa femme, il finirait par la détester. Non pour ce qu’elle était mais pour ce qu’il n’avait pas pu être à ses côtés. Il lui fallait s’en aller. Le plus tôt serait le mieux. Bientôt Bourknecht allait téléphoner et gueuler dans le combiné, très vite Nicole et les enfants allaient se réveiller, c’était maintenant ou jamais. Se tirer alors que tout le monde dormait ?… ça lui ressemblait finalement, la lâcheté est une boursoufflure dont s’accommodent parfois les décisions courageuses. Il mit de l’ordre dans ses pensées, il avait tout juste le temps de regrouper trois quatre affaires, le strict minimum, boucler son sac et se tirer. Pour aller où ? Les choses se feraient d’elles-mêmes. Une fois au calme, au loin. Alors il se raserait, couperait sa barbe et enfin retrouverait cette fossette qu’il aimait tant.

Une main se posa sur son épaule, la chaleur d’un corps contre le sien.
« Il a encore neigé, dit Nicole.
– Oui » répondit Marc.
La lame et la neige et le chemin l’attendaient.

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

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