Mumbai | Sassoon Dock

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Je n’ai pas eu le courage de ressortir hier soir. Pas même pour manger, pas même pour m’acheter une brosse à dents. Deux jours que je me les lave à l’aide de mon index droit – pourquoi le droit ? je n’en sais rien, sans doute parce que le gauche en est incapable, à moins que ce ne soit l’Inde, déjà, et l’impureté de cette main qui m’est pourtant chère – je m’en serais bien passé ce matin, le blanc de l’émail jaunit peu à peu, j’ai beau frotter et frotter, ma bouche est pâteuse et ma langue ripe entre mes dents. Il était pourtant tôt hier soir, le Speed train était plein à craquer mais portait bien son nom, le voyage fut rapide et agréable, les pieds dedans et le corps au vent. 21 heures ; à poil et au lit.

Mon vol pour Jaipur est prévu à 19h, un taxi sera devant l’hôtel à 16h30, l’homme m’a conduit hier à la station de Church Gate, il s’appelle Raja. Il a deux enfants, un garçon et une fille, 10 et 12 ans, lui en a 32, l’enchaînement ne me surprend pas, les adolescents fêtent leur 18ème année, le mariage puis très vite la paternité, c’est avec l’arrangement des parents que dans ce pays les gamins deviennent adultes en si peu de temps. Raja est originaire de Pune, venu il y a 5 ans dans la capitale économique pour y travailler, quand je lui demande s’il arrive à tourner en faisant le taxi, il me dit OK OK, en dodelinant de la tête. Je présume que c’est serré, mais qu’il pourra payer les études de ses enfants et participer ainsi au rêve indien. Ce soir, sur le chemin du Domestic Airport, il s’excusera un instant, se garera en triple file, il ira remercier et prier Lakshmi dans le temple qui lui est dédié, vertu, prospérité, plaisir et libération, je me dis qu’il doit être bon et rassurant de se savoir embrassé par les quatre bras de la déesse.

Je boucle mes affaires, une bonne partie de la journée est devant moi, je paie la nuit, dépose mes bagages dans une pièce sombre et poussiéreuse face à la réception, le manager encaisse les 100 roupies de la consigne, il me demande ce que je compte visiter et se marre quand je lui réponds que je n’en sais rien. Hier, je suis parti vers l’est, en louvoyant jusqu’à Marine Drive, puis le nord de la ville et son aéroport, j’opte pour le sud de la presqu’île, je le sais déjà, la déception ne sera pas. Mais avant tout : trouver une échoppe et boire un chai dans la rue ; l’accompagner d’une Gold Flake, Smoking kills peut-on lire sur le paquet. Puis me laisser guider par mes pas et mes yeux. Mon nez aussi. Un employé dépose un thé sur le comptoir, le patron me demande si j’en souhaite un, d’un signe l’homme est renvoyé en cuisine. Please, me dit-il, pointant du doigt l’allée. Deux chaises en plastique n’attendent que nous, l’une à côté de l’autre elles, sont tachetées de blanc par le soleil qui ruse et parvient à crever la végétation. Il s’appelle Jishnu, le Triomphant ; moi c’est Dieu a donné, enchanté. Lui aussi a deux enfants, une fille et un garçon, ça ne pouvait être mieux, il vient de Delhi, une partie de sa famille l’a suivi lorsqu’il est venu s’établir à Bombay pour prendre la direction de cet établissement. L’homme est jovial, l’air peu affairé, il me demande d’où je viens en Suisse, nous parlons de la neige et du froid, gare à moi, me dit-il, It’s freezing now in Rajasthan. Je peine à le croire, l’avenir lui donnera raison, souvent je penserai à ses paroles, dans la nuit et la brume du désert de Thar. Suis-je marié ? Il s’en étonne, me demande mon âge, comment cela se fait-il ? Je ris et me dis que ce n’est sans doute pas la dernière fois qu’on me posera cette question. C’est ainsi, c’est la vie, lui dis-je en retournant mes paumes vers le bleu. L’explication ne le convainc qu’à moitié, il feint de s’en satisfaire, alors je sors mon joker et l’informe qu’une partie de ma famille est indienne. Really ? lâche-t-il en saisissant les accoudoirs et en se levant et lui et la chaise en même temps pour mieux me faire face, oui oui, j’ai deux sœurs, leur mère est indienne, elles y ont vécu la plus grande partie de leur vie. A Pondicherry. Oui, elles parlent tamoul. L’homme approuve du menton, ses lèvres se pincent et s’ouvrent à nouveau, je ne pouvais marquer meilleur point. Il espère sincèrement que moi aussi, je puisse me marier un jour, à Bombay ou ailleurs, je suis le bienvenu en Inde, ou que j’aille. Je le remercie et souris, putain qu’il est bon d’être dans ce pays et loin du mien où les étrangers sont priés de se taire et de bosser, à défaut de se tirer.

Je quitte la rue Best Marg, oblique à gauche, flâne sur l’avenue et la parcours dans sa longueur. Une rue indienne comme tant d’autres finalement, certes aux immeubles anciens, historiques pour certains, il y a du fric et des toiles et des bijoux en or derrière les fenêtres des bâtisses coloniales, mais au ras du bitume, là, c’est bien l’Inde qui chante et qui sonne, qui vibre et qui klaxonne, qui pue parfois, qui respire et vit selon un rythme qui ne me bouscule pas. Ici comme partout dans le pays, l’exubérance et l’indigence coexistent en chaque instant. Cohabitation d’un genre particulier, où la disparité participe de la normalité ; où l’inégalité n’est pas pourfendue mais se révèle au contraire fondatrice de l’ordre des choses. Aussi trivial que cela puisse paraître, que cela nous puisse paraître, je vois ici le contraste, dur et implacable, je le sais toutefois sans discordance, je n’y vois aucune dissonance. Ni mépris ni sympathie de la part des possédants, nul égard tout simplement pour ceux dont la pureté, et donc la profession et les revenus, est moindre. Et de l’autre côté, ni haine ni culte envers ceux qu’ils ne sont pas, on ne conteste pas sa naissance, on vit cette vie et on prie pour que les cartes soient autrement distribuées à l’avenir.

Je laisse sur ma gauche une base militaire, centre de commandement de la marine je crois, continue tout droit, l’avenue se ressert, les bâtisses coloniales sont plus négligées, parfois vides et abandonnées. Je sens une sorte d’agitation, c’est comme si l’air était un peu plus rare parce que trop aspiré quelque part autour de moi par autant de personnes que je ne vois pas. A moins que ce ne soit une odeur diffuse de poisson ; et que l’atmosphère ne soit pas moindre mais plus lourde, comme chargée. Je décide de prendre à gauche, rue étroite et sale, elle donne sur la mer. Quand ça pue, faut y aller. Plus j’avance, plus le relent devient toxique. Plus j’avance, plus le sol est noir et gras, mélange de gasoil, d’encre de seiche, de viscosité animale, d’eau de mer et de pisse et de merdes de vaches et de chèvres et de chiens et de chats qui pullulent dans le coin. Ça me pique dans les narines, je crache sans parvenir à chasser la puanteur qui est maintenant en moi. Un large bassin grossit suivant le rythme de mes pas, sorte de port intérieur où les chalutiers une fois vides de leur cargaison viennent faire le plein, l’eau est loin, quelques dix mètres plus bas, mes pieds et le sol sont à la hauteur des hunes sur lesquelles je me dis que parfois les marins s’asseyent encore pour repérer au loin les dauphins et avec eux les bancs de thon qui les fuient. Je m’approche de la berge et dessous de la darse rectangulaire, elle est percée à l’autre extrémité et se nourrit ainsi de la mer tout en assurant aux chalutiers un endroit calme et protégé pour avitailler. Là-bas, il y a du fond, l’eau est brune et je me dis que l’on doit pouvoir respirer. Juste en bas de moi, et sur quelques mètres depuis la berge, la surface se confond avec le fond, ce n’est pas de la terre, ce n’est pas du sable, ni de la vase, c’est noir et bleu comme le pétrole, visqueux et solide comme le goudron, mouvant et traître comme la boue. Une épave gît contre les pierres polies, le bois est gris, pourri, deux trois corbeaux se posent sur ce qu’il reste de pont puis s’en vont. L’endroit me fascine par sa laideur et m’écœure d’être vrai. J’ai d’abord cru à une verrue, c’est bien une tumeur.

Je reprends le chemin de la mer, je les vois, à quelque vingt mètres de moi, assis sur des tabourets, posés sur le noir et contre la façade noire d’une baraque minuscule où viennent se restaurer les pêcheurs, des hommes jouent au Carrom et fument des Beedies. Derrière eux, le parc de Sagar Upvan, le vert des arbres qui paradent au loin jure par tant de contraste, comme trop beau pour ce monde bilieux et visqueux. A droite des marins qui s’en iront bientôt rejoindre le large, talons rivés au sol et genoux pointés vers le ciel, accroupies dans cette position si caractéristique de l’Inde, six femmes en saris jaunes, orange et colorés. Elles ont entre 20 et 40 ans, la peau est foncée, le corps sec, elles forment un cercle et au milieu d’elles, à même le sol, une armée de crevettes grises et mortes qu’elles décortiquent en se parlant. Peu à peu, un deuxième tas se forme entre elles, carapaces, têtes et queues, un gamin les rejoint à intervalle régulier, il traîne une ficelle derrière lui et au bout de la ficelle un bidon bleu, les restes c’est son affaire. Remplir et vider le bidon autant de fois que nécessaire pour bourrer des casiers qu’il faudra ensuite empiler et charger dans un camion, je me dis qu’une fois broyé, asséché et transformé en boulettes, le travail de ces femmes nourrira peut-être les saumons d’une ferme norvégienne.

Enfin la mer, la vraie, et devant moi l’immense baie de Mumbai. Pointés comme des flèches vers le ciel, les mâts blancs des chalutiers lézardent l’horizon. Je m’avance sur le quai, ce sont plus de cent navires qui sont amarrés, les plus proches tout contre les pierres, puis viennent les autres et les autres, sur quatre rangées. Sur chaque embarcation, les marins ont tous leur position et forment une chaîne humaine à l’unisson, le premier à fond de cale, le dernier à la proue. Les poissons-chats passent de bras en bras et s’échouent sur une toile cirée sur le quai, rebelote, ficelle, bidon bleu, le ballet est incessant, ce sont désormais des dizaines d’hommes qui transportent la pêche du quai aux docks. Je retrousse mon pantalon de lin beige, le carrelage blanc de l’entrepôt est maculé d’un mélange nauséabond d’eau de mer, de mucus et de sépia, je me déplace à pas feutrés, surtout ne pas glisser et tomber. J’observe les uns et les autres, ça va et ça vient dans tous les sens, je comprends vite que le désordre n’est qu’apparent et que dans ce monde les rôles sont strictement et distribués et respectés. Du bidon bleu tiré à même le sol, la pêche est transvasée par le même homme dans un autre bidon, plus grand, plus haut, orange cette fois ; une fois rempli, deux porteurs le déposent sur une balance, patientent le temps qu’un autre homme prenne acte, vérifie et inscrive le résultat dans un cahier épais ; d’un signe bref de la main, comme s’il voulait chasser une mouche, il ordonne aux porteurs de poursuivre le circuit et de vider le contenu à même le sol, quelques mètres plus loin, là où sont entassés des centaines et plus d’un millier de poissons. Au centre de cette masse inerte et gluante, trois hommes, leur position est identique à celle des femmes décortiquant les crevettes, leur tâche similaire : séparer le consommable de ce qui sera jeté ou traité. Pour eux, trancher et débarrasser l’animal de ses viscères. Plus loin, la division du travail se poursuit et achève le circuit. D’aucuns transforment d’énormes blocs gelés et bleutés en glace destinée à recouvrir et conserver les denrées ; d’autres récupèrent les poissons-chats vidés de leurs entrailles et les entassent dans de larges boîtes en polystyrène ; d’autres encore y balancent à coups de pelle la glace fraîchement pilée ; enfin, des hommes scellent le tout et entassent les rectangles blancs dans des camions colorés qui s’en iront rejoindre et décharger leur cargaison dans sur l’un des quais du port commercial de Bombay. Ne manque plus qu’à cette chorégraphie le rouage ultime, l’homme sans qui tout cela n’aurait pas de sens : il achète à la tonne, le prix sera celui du marché, l’ensemble de la pêche sera destinée à l’exportation.

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

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