Mumbai | Shivaji Nagar

Mumbai_airport_webAutour du train, et qui défilent pour s’en aller au loin, d’abord les gratte-ciels, puis les façades anciennes, jaunes et brunes, balcons étroits et leurs habits suspendus qui sèchent au soleil diffus, bientôt les parpaings, les tôles, les plastiques, leurs antennes paraboliques aussi. Puis de nouveau des immeubles et quelques tours, les bidonvilles sont tout aussi concentrés que disséminés. Et si Mumbai pousse, si Mumbai grignote et rase les slums pour les remplacer par des complexes commerciaux et hôteliers, leur nombre ne diminue par pour autant : c’est toute la ville qui grandit et avec elle les bidonvilles dans une périphérie qui semble infinie. Ici ou là, le moindre espace vacant est occupé, quelques briques, un peu de métal et beaucoup de toile plastifiée, ces presque maisons sont partout, devant et derrière les buildings, sur le bas-côté de la voie ferrée, sous les passerelles aussi. Il en va de même entre les voies : quelques mètres carrés suffisent, des hommes travaillent la terre, la labourent à la seule force de leurs bras, je ne sais pas si les légumes qu’ils cultivent seront vendus ou consommés.

Une voix féminine annonce la station d’Andheri, je distingue le quai qui grossit, heureusement, il est de mon côté. Les passagers se pressent derrière moi, beaucoup d’hommes transportent cartons et sacs, je le sais, il va falloir sauter du train avant qu’il ne s’arrête et que les flux entrants et sortants ne se mêlent et se bousculent bruyamment. Trois gamines assistent à la scène, je suis le premier à rejoindre le quai, mes premiers pas sont longs, j’évite la plus grande d’un coup d’épaule, je glisse, évite la chute, je me retourne, elles rient et je souris. Ici plus qu’ailleurs, la foule est omniprésente, dense, quotidienne. J’emprunte le passage qui surplombe et les quais et les voies, les odeurs de cacahuètes grillées se mêlent aux senteurs de fruits empoussiérés, très vite les déchets qui se décomposent prennent le dessus, à leur tour éclipsés par des dizaines de bâtons d’encens qui enfument un autel improvisé. J’en profite pour respirer un bon coup avant que les égouts et la merde aient le dernier mot.

Je monte dans le premier 3 Wheeler, direction Shivaji Nagar, poste privilégié pour tout amateur de gros porteurs en approche finale. La route est bien plus longue que je ne le pensais, voir et mesurer sur une carte est une chose, la vivre et y pénétrer en est une autre. Les rues larges bordées d’échoppes mobiles, glaces, chai, fruits, légumes, sardines, cannes à sucre broyées entre deux roues dentées sous lesquelles coule un jus jaune et vert et mousseux et délicieux, peu à peu, les rues bondées se resserrent et laissent bientôt place à d’étroites ruelles que seules les motos, scooters et vélos peuvent emprunter. Le chauffeur du Tuc-tuc me dépose dans une sorte de cul-de-sac, c’est à pieds que je continue désormais. Je regarde en l’air, aucun avion ; guère le choix, aller de l’avant. Le quartier est à très forte majorité musulmane, de petites mosquées jalonnent mon chemin, une pièce en guise de lieu saint, quelques mètres carrés. Non pas parce que les musulmans ici sont priés de s’agenouiller dans ce qui doit surtout ne pas ressembler à une mosquée ; la contrainte est tout autre : le manque absolu d’espace. Après le gigantisme, c’est Mumbai en modèle réduit : les bicoques sont à peine plus hautes que moi, les hommes travaillent assis ou dos rond, ils scient, ils soudent, ils vissent, ils me regardent passer sans interrompre leur activité. Un coup d’œil, bref, toujours le même, mi-curieux mi-méfiant, les femmes quant à elles regardent droit devant elles. Je sais dès lors que les détails sont cruciaux et qu’à ma manière de me comporter, je serai accepté, toléré ou questionné. Parfaite illustration de ce qu’est l’insécurité : un sentiment. Qui par moi peut être créé ou balayé. Si je devais y succomber, peut-être ne serais-je plus en sécurité pour de bon, moi et cet appareil photo qui ne cesse d’attirer les regards (parce qu’il intrigue vs parce qu’on veut me le voler). S’y réfugier n’est rien d’autre que de se penser différent. Et par une gestuelle incontrôlée, à autrui de le faire savoir. Alors je marche droit, je m’interdis de fixer celles et ceux dont je croise le chemin sans pour autant éviter leurs yeux, je dodeline de la tête en guise de salut, au diable toute sophistication, je suis un homme, je suis moi, voilà tout.

Enfin, au loin, je distingue le mur. Encore quelques pas et je débouche sur une route, les véhicules s’entremêlent, se croisent, se doublent, ils se frôlent mais se touchent pas. Les piétons n’ont qu’à bien se tenir, seules les vaches restent imperturbables, en voici trois, elles se suivent, parfaitement alignées au milieu de la chaussée, leur rythme est lent, leurs oreilles sourdes, à moins qu’elles ne feignent, non ! elles s’en fichent, et des bus et des camions et de leurs klaxons. Tout en haut, sur le plat du mur, des barbelés ; encore plus haut, un A330, il passe au-dessus de ma tête, énorme et gracieux ; derrière les pierres, j’imagine le tarmac, le seuil de piste et toutes ces traces parallèles et noires.

Il me regarde. Il a compris. Lui aussi aime les avions. Il me fait signe de main, pointe le ciel et m’invite à le suivre. Je reviens sur mes pas, le gamin se tient contre le mur, là où l’enceinte forme un coude à angle droit, parallèle à la piste. A droite, une petite bicoque grise et sale ; entre deux, un passage étroit. Au sol se mélangent terre battue et détritus tannés de trop de soleil. L’odeur est difficilement soutenable. Le gamin se retourne, d’un coup d’œil vérifie que je le suis, il doit avoir 14, 15 ans, la peau de son visage est marquée, ses avant-bras portent de nombreuses cicatrices boursouflées, il a dû se couper en jouant, peut-être en escaladant le mur et les bigoudis de métal argent et blessant, manque de soin, d’antibiotiques, de pansements, autant de marques indélébiles sur le cuir halé d’un enfant de cette presque cité. Quelques mètres encore, il me désigne alors du doigt le lieu tant recherché : le talus aux mille ordures qui surplombe l’aéroport international et derrière lui le gourbi. Je le remercie, il me salue de la main et s’en retourne à son quotidien. Je longe l’enceinte sur une vingtaine de mètres, je ne suis nulle part ailleurs que dans la poubelle à ciel ouvert de Shivaji Nagar. Papiers gras, briques et verres cassés, bouteilles en PET, textiles déchirés, merdes de chien et crottes de chèvre, et plus que tout, des milliers et des milliers de bouts et de sacs et de trucs en plastique. Au sommet de cette montagne qui grandit au rythme de ce que balancent les habitants du quartier, les dernières baraques. Une femme se plie et s’extrait de son chez soi, elle me sourit, se retourne et verrouille la porte d’un gros cadenas rond et doré. Dans mon dos, un 737 reçoit l’autorisation de s’aligner et de décoller, son jumeau de Jet Airways patiente pour lui aussi s’en aller dans le ciel rose et orange de Bombay. Je me dis que c’est tout un pays qui se résume ici.

Je rejoins quatre adolescents adossés au mur d’une petite mosquée, il y a comme un voile sur la cornée de leurs yeux, leur teint est gris, leurs dents blanches et leur sourire merveilleux. Aucun d’eux ne parle anglais, ce que nous avons à nous dire exige le silence.

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

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