Mumbai | Andheri Station

mumbay_enfant_aeroport_bidonville_webApproche finale. Il fait encore nuit, je distingue à travers le hublot droit du dernier rang les faibles lueurs de la banlieue de Bombay. Soudain, tout est noir. Nous survolons une colline, quelques arbres et toits en silhouette, nous sommes à quelques mètres au-dessus du sol, je me dis que les aides à la navigation ne sont pas inutiles, surtout en cas de visibilité nulle. A nouveau, quelques lumières faibles, rien à voir avec le précédent atterrissage à Istanbul, ville comme tant d’autres capitales la nuit : scintillante. J’imagine de petites maisons de fortune sous mes pieds, ici ou là une ampoule, les bidonvilles brillent pas leur discrétion dans le ciel indien. Quelques secondes encore. Les formes se précisent, ce sont bien des toits qui défilent là en bas, je pourrais presque les toucher des doigts. Et la piste alors ? J’allume l’écran face à moi, une caméra placée au niveau du train d’atterrissage me renseigne, le pilote a bien aligné son B777, la piste est là, pile devant nous. J’imagine la voix métallique dans le cockpit : Two hundred ; One hundred ; Fifty… Je jette un coup d’œil à droite, les habitations grossissent et filent de plus en plus vite, nous devons être à une vingtaine de mètres du sol. Enfin : un mur, quelques mètres de terre ou gazon, le tarmac, le jet se pose lourdement, rebondi, c’est à croire que le train avant à toucher le sol en premier. On lui pardonnera, à notre pilote, pas évident de se poser dans des circonstances pareilles, mieux vaut poser gauchement que s’avouer battu et opérer une remise des gaz. Tout en lassant mes Converse, je me dis que je veux connaître cet endroit, je veux sentir les gros-porteurs passer juste au-dessus de moi, renifler leur kérosène et les admirer se poser depuis ces toits.

Qu’on se le dise, l’immigration indienne a fait bien des progrès. Certes, les files sont longues, l’attente relative toutefois. Le fonctionnaire me demande de regarder la caméra, il vérifie attentivement mon visa, pas un sourire, seul un bref signe de la main pour me dire de passer. Je change frs 40.-, le taux est sans doute mauvais et la commission assurée, Taxi ? Taxi ?, c’est parti pour une suite de No, Thank you. Je suis les panneaux, envoie balader plusieurs rabatteurs, les bus pour le centre-ville ne semblent pas être trop loin. Sur le trottoir, une vingtaine de locaux, je demande conseil à l’un d’eux, 25-30 ans, l’air studieux, le fruit par excellence de l’éducation indienne qui fait actuellement des merveilles (pour les multinationales occidentales en premier lieu : compétents, travailleurs et peu chers, que vouloir de mieux). Faites quelques pas et prenez un taxi, me conseille-t-il, vous en aurez pour 600 roupies, à défaut, ce sera le bus, puis le train, puis le taxi, comptez au moins deux heures. Je le remercie, accepte son aide avec plaisir, je suis crevé et rêve d’une douche. Mais en fait, où vais-je ? J’ai si peu préparé ce voyage, à l’exception de vols internes rythmant le séjour, que je ne sais ni dans quel hôtel aller et encore moins dans quelle direction me diriger. A l’exception de Victoria Station, on m’apprendra plus tard que depuis 1996 elle a été renommée, Chhatrapati Shivaji Terminus, je n’ai quasiment aucun souvenir de mon passage à Bombay. 30 plus tôt… Des images, des visages, des sons, des senteurs, mon père qui hurle devant le bus pour que la foule le laisse monter, alors que le conducteur avait déjà démarré et que j’allais me retrouver perdu dans Bombay à l’âge de 9 ans, à part celui-ci, aucun souvenir précis de lieux, de routes, aucun repère en fait. Dans ma mémoire pourtant : Bombay était une ville plate, une ville aux immeubles relativement bas, alors que la Mumbai d’aujourd’hui se révèle tout en hauteur. L’Inde avance, dit-on. Elle pousse en tout cas. Un petit homme à la barbe longue et blanche s’approche de moi, me demande si je cherche quelque chose. Je dois avoir l’air perdu. Naturellement, il est chauffeur de taxi, il tombe plutôt bien à vrai dire, et il a une bonne tête. Il me demande où je compte me rendre, je lui dis la vérité : je n’en sais rien. Il n’a pas l’air surpris, il a dû en voir des hurluberlus dans sa longue vie. Si vous ne passez qu’une nuit à Bombay, je vous conseille Colaba, oui, c’est le quartier le plus touristique, mais le plus agréable aussi, me dit-il. Vous trouverez des hôtels bon marché ou luxueux, tout dépend de ce que voulez dépenser, ajoute-t-il. Ça me va.

Je pose mes valises dans un Family Hotel, un sac pour mes affaires sensé tenir sur la selle passager d’une moto et un sac à dos contenant portable, cahiers, stylos et autres objets précieux. Le gérant me précise que la compagnie n’est pas autorisée en chambre après 21 heures, parfait, je ne comptais pas ramener une prostituée ce soir. Je me rince le visage en vitesse, à plus tard la douche, il me tarde de me balader dans les rues encore ensommeillées. Quelques commerçants déballent leurs affaires et les posent soigneusement sur des étals en bois le long du trottoir, ceux qui ont la chance d’avoir une boutique débarquent un peu plus tard, ils n’auront qu’à tourner la clef et allumer les lumières pour être opérationnels. Pour les premiers, c’est tout une autre histoire. Certains arrivent avec bouteille de gaz, réchaud, casserole, lait frais, épices, thé et verres, d’autres disposent à même le sol leurs brosses et cirages, ils ne verront de Bombay que des jambes et des chaussures qu’ils se devront de faire briller. Bouquinistes, cuisiniers de rue, tailleurs de bijoux, vendeurs de lunettes, tous s’affairent peu à peu et donnent vie à la rue. Je constate peu de voitures, je profite de ce calme que je sais être rare. J’oblique à gauche, j’ai oublié le nom de mon hôtel, si je me perds, on m’aidera à trouver mon chemin. Je me sens bien. Un peu comme à la maison. Soudain, la mer. Je pense avoir traversé dans sa largeur la pointe sud de Bombay, c’est bien l’océan indien que j’ai devant moi et pas la mer intérieure donnant sur le continent. A gauche et à droite, une large baie, toute incurvée, aucun touriste ici mais plusieurs dizaines de familles indiennes qui aiment à se photographier. Peu à peu, les véhicules font leur apparition, les bus s’imposent par leur taille et la puissance de leur klaxon, révolu le temps où fourmillaient des milliers de Tuc-Tuc à Bombay, ils sont désormais interdits et furent remplacés par des taxis. Je reprends la direction de mon hôtel, sans trop savoir où je vais. Le sens de l’orientation ne me fait rarement défaut, je m’en remets à lui. Petite place, une dizaine d’échoppes sur le trottoir, femmes et hommes, ils boivent le thé et déjeunent ensemble avant d’aller travailler. On déjeune debout ici, dans la rue, et on fait la conversation au badaud. Je prends un thé, un je-ne-sais-quoi qui arrache convenablement tout en étant succulent, je m’efforce d’utiliser ma main droite pour manger, en Inde, la main gauche sert aux basses besognes, inutile de me faire ainsi remarquer. Quelques sourires, je suis bien sûr le seul blanc, on vient à moi, je vais à autrui, discussions simples et réconfortantes, qui je suis, d’où je viens, ce que je fais, où je vais, et de mon côté des côté des interrogations plus ou moins semblables. Saine curiosité.

Courte sieste, longue douche, je n’ai qu’un objectif en tête : trouver le lieu vu des airs ce matin, à la limite extrême de l’aéroport. Hors de question cette fois de reprendre un taxi, il doit bien y avoir un moyen de s’y rendre autrement. Je pose la question au réceptionniste de l’hôtel, la vingtaine, un peu gras, comme de plus en plus d’Indiens citadins. Taxi jusqu’à la station de Church Gate, comptez 30-40 roupies ; ensuite le train jusqu’à la station d’Andheri ; ça ne coûte quasiment rien ; enfin un tuc-tuc jusqu’à votre destination, exigez le compteur. Je suis en quelques minutes sur le quai de la gare, le Speed train partira dans quelques instants. Il est bondé. A bien y regarder, je ne suis pas dans une voiture conventionnelle, mais bien dans le wagon réservé aux ouvriers chargés de cartons et d’énormes sacs de jute remplis de je ne sais quoi. Il y a bien quelques passagers qui me ressemblent, ils ont sauté dans ce compartiment au dernier moment, alors que le train était déjà en marche. Contrairement à ces derniers entassés au milieu du compartiment, ceux étant aux portes défendant chèrement leur position privilégiée, j’ai pu me frayer un chemin jusqu’à l’autre bord du train. Je me tiens fermement, nous sommes 5 ou 6 à avoir les cheveux au vent. Le gamin devant moi n’à qu’un pied dans le wagon, l’autre traîne au gré des accélérations, il n’a pas l’air de s’en soucier particulièrement. Non monsieur il n’y a plus de place entre ce gamin et moi, nos corps sont en contact permanent. Pourtant, centimètre par centimètre, l’homme glisse tel un serpent et parvient enfin à se créer une place au frais. L’homme derrière se contrefiche que je le presse, par la force des choses, tel est son quotidien. La promiscuité en Inde est une règle dont il n’est d’autre choix que de s’accommoder. Première halte : ceux qui souhaitent sortir ne tentent nullement de se rapprocher de la sortie mais se plaquent contre la paroi du wagon ; les autres, qui continuent leur chemin, se regroupent du côté de la voie, à l’opposé du quai, c’est-à-dire sur moi. Je suis quelque peu familier avec les codes à adopter lorsqu’on utilise les transports en commun en Inde, mais là, j’avoue, je suis distancé. La première gare approche, le train ralentit, les seconds se tassent tout contre moi, je m’accroche comme je peux pour ne pas tomber dans le vide, les premiers se font aussi fins que possible, comme s’ils attendaient, collés au tunnel, le passage sans merci du métro. Le convoi roule encore, quelques passagers aguerris sautent en marche, avant même que le train ne se soit arrêté c’est tout une masse sombre et criante qui s’engouffre dans le compartiment. Là, ça ne rigole pas. C’est du chacun pour soi. Le train s’arrête enfin, le mouvement tout contre moi ne prend pas fin, bien au contraire. Je ne comprends pas comment tout ce monde tient dans un espace aussi réduit. Ultime acte de ce ballet qui ne cessera de se répéter : ceux qui étaient soigneusement adossés contre le métal s’extraient peu à peu du compartiment, je retiens la leçon : se faire tout petit pour ne pas se faire écraser, sans mot dire s’en aller tels les jolis bonshommes en papiers qui se tiennent par la main et s’en vont au loin. Pourvu que le quai soit de mon côté !

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

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