Le swap ou la question de l’émergence d’une monnaie vue sous le double prisme des théories instrumentale et institutionnaliste de la monnaie

Introduction

L’UNIL a décidé d’offrir à ses étudiants et collaborateurs une monnaie complémentaire, le swap. Les raisons de ce partenariat : par le biais d’uniswap, permettre aux étudiants et collaborateurs du campus d’une part de valoriser leurs savoirs et compétences sous forme de services, et d’autre part de valoriser l’usage de leurs biens, et ce indépendamment du pouvoir d’achat de tout un chacun.

Le campus universitaire de Lausanne paraît constituer un véritable terrain (et terreau) d’analyse des potentielles émergence et consolidation d’une monnaie complémentaire qui se revendique comme telle. Terrain à considérer avec Michel de Certeau comme un « lieu pratiqué »(1), espace doublement fécond car à même non pas de cliver théories instrumentale et institutionnaliste de la monnaie mais de les confronter in vivo, et dans une certaine mesure de démontrer leur incomplétude idiosyncratique, soit mettre en relief leur nécessaire interdépendance.

Au-delà de l’énonciation formelle, qui n’engage finalement que ses auteurs(2), il semble cohérent dans un premier temps de se demander si le swap revêt ou non les attributs d’une monnaie tels qu’admis par la théorie instrumentale(3) de la monnaie. Bien que la liquidité du swap soit par définition réduite(4), le swap n’étant fonctionnel que sur easyswap, ou sur les réseaux qui lui sont affiliés, comme par exemple unil.uniswap, et donc réservée aux personnes inscrites sur pareilles plateformes, les trois attributs premiers de la monnaie sont présents. En effet, le swap(5) s’avère être :

  • une unité de compte puisqu’il n’est pas de bien ou de service qui ne puisse être comparé autrement qu’en swaps ;
  • un intermédiaire des échanges, tout bien ou service trouvant son équivalent en swaps ;
  • et enfin une réserve de valeur, les swaps pouvant être dépensés immédiatement ou alors conservés et utilisés ultérieurement(6).

Pour autant, ce dernier attribut, tout instrumental au premier abord, ne peut guère être appréhendé sans se référer à la souveraineté(7), garant symbolique à la fois de la légitimité et de la pérennité de la monnaie instituée. Ce rôle, traditionnellement dévolu à l’Etat, cette « abstraction sociale, gouvernant un champ d’activités et bénéficiant d’une forte adhésion collective, [à même de transmettre] à une autre (abstraction) les vertus qui lui sont conférées »(8) repose dans le cas qui nous intéresse ici sur les « épaules » d’une (simple) association. Deux questions s’imposent immédiatement : qu’en est-il de la pérennité objective de l’institution émettrice – l’association easyswap existera-t-elle demain ? et d’autre part, qu’en est-il de la confiance subjective en cette institution émettrice et donc en sa monnaie qui a pour vocation de servir les échanges ?

Ces deux questions grevées sur des considérations instrumentales ont le mérite, de manière simple et relativement intuitive, de mettre en relief la difficulté, et peut-être l’impasse, consistant à vouloir penser le phénomène monétaire sans en référer à ces deux regards distincts que sont les théories instrumentale et institutionnaliste, a fortiori quand il ne s’agit pas uniquement de considérer une monnaie établie mais également d’en étudier les possibles émergence et consolidation.(9) Alors que la première(10) a pour objectif principal d’étudier les mécanismes régissant une monnaie instituée ainsi que les conséquences que cette dernière peut engendrer sur l’économie réelle(11), la question de l’origine étant considérée sous le pur prisme utilitariste(12), la seconde étudie également les conditions de possibilités de son émergence – sa genèse donc plus que son origine historique, la confiance se voyant accordée une place de choix –, mais aussi celles qui font de la monnaie ce qu’elle est : « cette représentation à la fois intellectuelle et affective (…) parce qu’elle est une croyance et une foi sociale et, comme telle, une réalité sociale ».(13)

C’est donc dans ce cadre d’analyse que ce travail entend, par un travail cognitif associé à une étude de terrain, mettre à l’épreuve trois hypothèses centrales.

Hypothèse première

A défaut d’un émetteur souverain, l’émergence d’une monnaie peut être rendue possible pour autant que l’institution émettrice jouisse d’une légitimité forte et que la monnaie dont elle est issue soit créatrice de valeur, conditions impondérables d’une confiance a minima.

En ce qui concerne la première partie de la question, il va de soi que le swap en tant que potentielle monnaie créée par l’association easyswap ne peut en aucun cas être assimilé à une monnaie ayant cours légal(14), émise par une banque centrale puisant sa souveraineté dans la légitimité étatique. Toutefois, l’association easyswap a très rapidement pris conscience de l’importance de cet enjeu et procédé à différentes démarches ayant eu pour but premier de crédibiliser son statut, son action, et donc de créer un minimum de confiance dans le swap. Partenariats avec des entités publiques(15), démarches juridiques(16) ou dans un autre registre création de contenus pertinents sur le Web tendant à doter la démarche ayant mené à la création du swap d’arguments fiables et références(17), autant d’actes entrepris pour inciter l’utilisateur (et l’utilisateur potentiel) à penser que son investissement en temps passé sur le site Web(18) ne sera pas tout simplement perdu en raison d’une dissolution de l’association.

Mais c’est bel et bien sur la deuxième partie de l’hypothèse que semble devoir se concentrer le questionnement. Le swap, comme toute « monnaie » d’ailleurs, à l’exception près, et majeure, je l’ai mentionné, que ce dernier n’est pas doté a priori d’une légitimité léguée par la force publique, n’est-il pas avant tout un devenir qui peut être ou ne pas être ? Un artefact(19) qui peut, dans les faits et pour autant que l’on y croie, devenir un outil servant les échanges ; donc une monnaie. Mais qui peut aussi encourir le risque ne jamais franchir le cap de la simple énonciation et ainsi échouer l’édification matérielle. Si je crois que tout le monde pense que telle monnaie est fiable et me permet d’échanger, alors cette monnaie, très probablement, en deviendra véritablement une…(20) Ou comme le dit François Simiand : la monnaie, en tant que réalité sociale, « quelle qu’elle soit, (…) devra satisfaire à la croyance sociale et aux conditions reconnues de cette croyance sociale ».(21)

L’introduction sur un campus, avec le soutien officiel d’une université, d’une monnaie complémentaire constitue à ce jour un acte. Pas encore un fait monétaire. « Chacun accepte la monnaie parce qu’il s’attend à ce que n’importe quel autre l’accepte et l’acceptera dans un futur indéterminé »(22) ; autant de mots qui constituent un défi pour le swap. Il semble à ce propos pertinent de se demander si cette monnaie en devenir est pourvue d’une quelconque valeur, parce que simplement énoncée comme telle, ou au contraire potentiellement sujette à en acquérir ? Comment ? Par quels artifices ? De leur côté, les marchandises sont-elles vraiment dotées a priori de valeur, comme l’affirme la théorie instrumentale ? Si oui, la monnaie ne ferait-elle alors que faciliter les échanges, pouvant alors aisément être ignorée (du moins théoriquement) au bénéfice des biens et services qui eux, à l’inverse, seraient dotés intrinsèquement d’une valeur propre ?(23) Au contraire, comme le soutient la théorie institutionnaliste, et plus précisément l’hypothèse monétaire(24), la valeur des biens et services échangés se construit-elle par la seule monnaie, qui les transforme alors du même coup en marchandises ? La valeur se forge-t elle ? Sur quels socles ? Pour Michel Aglietta et André Orléan, « le rapport marchand est toujours un rapport monétaire »(25). La valeur n’est donc pas en soi, diffuse et émergente, mais bel et bien dans l’attente d’un support ; elle ne demande, pour exister, qu’à se porter, se déplacer sur un objet sophistiqué dont les fonctions le rendent presque obligé. Il eût fallu l’inventer… chose faite par les Lydiens, nous dit Hérodote. Dans cette lignée, la monnaie, nous dit Clarisse Herrenschmidt(26), serait à la fois la condition nécessaire de la vue de la valeur, de son caractère hyperlucide sans lequel elle n’est rien, ou du moins ne nous est pas accessible, et l’artefact de cette dernière. Morphogenèse donc, pour reprendre les termes de Jean-Pierre Dupuy(27) ; prophétie auto-réalisatrice pour André Orléan(28) ; croyance sociale pour Simiand(29), dont l’objet n’importe guère au final ce dernier étant interchangeable à souhait, tirant « son contenu du fait qu’il vaut »(30) comme le souligne Georg Simmel, croyance de la croyance suffisante en soi pour devenir réalité.

Le terrain uniswap peut constituer à cet égard une rare opportunité de vérifier dans les faits si l’implémentation d’une monnaie peut elle-même être source de création de valeur. Sans vouloir préjuger de résultats qui devront faire l’objet d’une analyse rigoureuse, il me semble toutefois permis d’affirmer, de par l’observation faite sur easyswap, que certains services et biens ne demandaient qu’à disposer d’un support adéquat pour exprimer au grand jour une valeur marchande dont ils étaient dépourvus auparavant, faute de monnaie – et de marché – adéquate. En effet, nombreux sont les exemples sur easyswap qui confortent ce point de vue : des services qui ne trouvaient pas de place dans l’économie monétaire traditionnelle, autrement dit qui ne valaient rien, ont soudain acquis une valeur sur cette plateforme du simple fait de pouvoir être énoncés en termes numéraires. Promenade avec une personne âgée ; vous emmener à Ikea faire quelques achats ; livraison de courses entre voisins ; week-end à la campagne dans une famille qui possède ânes et pré ; autant d’expressions nouvellement monétarisées qui démontrent bel et bien une création ex nihilo de la valeur marchande du simple fait de l’existence d’une unité qui avant d’être nommée et mise à disposition des utilisateurs d’easyswap n’existait tout simplement pas.

Assurément, la monnaie semble plus qu’un instrument. Plus qu’un voile. Voire son strict opposé. Elle paraît en effet lever le voile, révéler la valeur et la rendre accessible à notre regard.

Hypothèse deuxième

En vue de la consolidation d’une monnaie dont l’émergence fut rendue possible, l’appréciation des uniques principes de la théorie instrumentale(31) s’avère nécessaire mais toutefois insuffisante pour jauger de la pérennité d’une monnaie en circulation.

La monnaie est un instrument régi par des lois mathématiques, mais pas seulement. Pour exemple, la règle chère aux monétariste selon laquelle « la cause immédiate de l’inflation est toujours et partout la même : un accroissement anormalement rapide de la quantité de monnaie par rapport au volume de la production »(32) mérite d’être interrogée par la théorie institutionnaliste, mais aussi confrontée à ce terrain qu’est uniswap, aussi modeste fût-il.

Instrument, assurément la monnaie l’est aussi. Une fois passé le temps de l’émergence et lorsque se profile celui d’une possible consolidation(33), de l’institutionnalisation, la monnaie se doit de répondre à certaines règles ; à défaut, il est des interventions qui l’affectent, voire qui peuvent subitement la réduire à néant(34). D’où un questionnement nécessaire : quels sont les types d’intervention qui la contraignent ? Quelles sont les règles fondamentales qui devraient guider la bonne gestion d’une monnaie comme le swap ? Et dans ce cadre, les règles et lois de la théorie instrumentale, sous ses versions quantitative, néo-quantitative ou monétariste, peuvent-elles seulement être appliquées ? Font-elles sens ?

A ce stade de la réflexion(35), deux questions centrales me semblent pouvoir être posées. D’une part, dans pareil système monétaire, quel rôle attribuer à la liquidité ? Plus précisément, l’augmentation du nombre de transactions pour une masse monétaire identique aurait-elle un impact sur les prix ? Que ce soit l’équation générale des transactions de Irving Fisher(36), soit :

mv = pt(37)

ou encore l’explication monétariste de l’inflation selon Steven Morgan Friedman, pour qui : « dans la courte période, qui peut s’étendre jusqu’à cinq ou dix ans, les changements monétaires affectent principalement la production. Mais, sur plusieurs décennies, le taux de la croissance monétaire affecte principalement les prix. »(38), formulée ainsi :

m + v = p+ y(39)

il est présumé, étant dans les faits impossible de la calculer, que v est stable, simplification qui a pour résultat de considérer dans les deux équations que m = v et donc que l’augmentation de la masse monétaire est seule responsable de l’inflation. Avant d’aborder ce postulat dont on peut douter de la pertinence in abstracto vu la simplification opérée, il n’est pas anodin d’ajouter que ce terrain uniswap semblerait rassembler les conditions nécessaires à une réintégration de la vitesse de circulation et donc à une vérification de ces deux équations sans en grever la moitié des termes.

D’autre part, comme évoqué ci-dessus, le terrain uniswap permettrait de fidèlement, et dans la durée, étudier la relation supposée de cause à effet entre l’augmentation de la masse monétaire et l’inflation. L’injection de swaps, comparable dans son mode d’émission à la monnaie permanente créée non pas sur le processus d’endettement (les reconnaissances de dettes) par les banques secondaires mais ex nihilo par les banques centrales (la fameuse planche à billets), fût-elle pondérée et étalée dans le temps, serait-elle forcément source d’inflation en cas de non-augmentation de la production, soit d’un nombre stable d’annonces publiées et transactions effectuées sur uniswap ? Recto dont le verso n’est autre que la dévalorisation de la monnaie. Existe-t-il une relation claire et mécanique entre les règles d’émission et la fixation des prix ? Existe-t-il un lien entre la masse monétaire globale sur uniswap et le prix des biens et services mis en ligne ? Si oui, qu’adviendrait-il en cas de doublement de la masse monétaire, comme le prévoit potentiellement le système lors du passage de la première année d’exercice à la seconde ? Sur uniswap, tout utilisateur a droit à 500 swaps offerts par année(40), montant fixé par les autorités fiscales vaudoises. Ainsi, si 3’000 utilisateurs échangent de manière régulière et profitent de la totalité des swaps offerts, la masse monétaire sur uniswap sera au maximum de 3’000 fois 500 swaps au terme de la première année d’exercice, soit 1’500’000 de swaps. Au terme de la seconde année, pour le même nombre d’utilisateurs, la masse monétaire serait au maximum de 3’000’000 de swaps, puis 4’500’000 au terme de la troisième année ? Un nombre stable d’utilisateurs(41), et donc a priori un point d’équilibre du nombre d’échanges reporté d’année en année, alors que la masse monétaire des swaps en ligne augmenterait, elle, de manière régulière, impliquerait-il obligatoirement une majoration mécanique des prix ? Les prix doubleraient-ils ? Tripleraient-ils ? Constaterait-on une forte ou une légère inflation ? Ou au contraire, aucune majoration notable des prix pratiqués ?

A ce jour, sur easyswap, la relation présumée entre augmentation de la masse monétaire et inflation n’a pas été remarquée. En revanche, « les analyses keynésiennes de l’inflation par la demande et de l’inflation par les coûts »(42) mériteraient une attention particulière. En effet, la conjugaison du plein emploi (dans le cadre d’uniswap, le plein emploi équivaudrait à la fois à un seuil maximal d’annonces postées par utilisateur et à un niveau de transactions très élevé, soit une forte compétition pour l’acquisition ou la jouissance des biens et services en ligne) et d’une augmentation parallèle de la masse monétaire (donc du pouvoir d’achat individuel sur uniswap, des revenus pour reprendre le vocabulaire de Keynes) créerait-elle une spirale inflationniste sur uniswap ? L’accroissement de la liquidité, replacée par ce biais au centre des préoccupations, comme facteur d’inflation en cas d’expansion monétaire ? Uniswap ayant pour vocation première d’être une plateforme d’échanges, il semblerait contre-productif de tenter de réduire le nombre de transactions si pareille phénomène inflationniste devait être constaté : faudrait-t-il alors ponctionner une partie de la masse monétaire en swaps, et créer des taxes en lieu et place des actuelles libéralités ?

Prendre le temps de répondre aux différentes interrogations posées ci-dessus, et se servir à cette fin des savoirs théoriques existants, qu’ils soient instrumentalistes ou institutionnalistes, permettrait probablement de vérifier l’hypothèse selon laquelle les règles numéraires d’émission et de gestion d’une monnaie ne peuvent à elles seules expliquer l’attractivité d’une monnaie, la confiance que l’on a ou pas en elle, et donc, pour le dire plus simplement, le fait ou non qu’elle constitue un équivalent général, perçu comme légitime et accepté de manière quasi naturelle. Pour autant, les problématiques soulevées ne me sembleraient pas pleinement abordées tant que le processus de création de la monnaie n’est pas interrogé.

Hypothèse troisième

Existe-t-il un liende dépendance entre le processus de création de la monnaie – très largement fondé sur l’endettement – et la capacité de cet objet, à la fois « équivalent général »(43) et « institution créatrice de socialisation », de contenir la violence des hommes(44), et, plus précisément, de domestiquer la « rivalité contenue dans les rapports marchands » ?(45) Par conséquent, le caractère totalement gratuit d’une monnaie comme le swap ne constituerait-il pas une entrave supplémentaire à l’émergence et consolidation de ce dernier en tant que monnaie ?

Pratiquer uniswap, c’est adopter un système qui offre, par le biais d’une monnaie, du pouvoir d’achat(46) et qui par définition rompt avec la logique d’endettement, le swap étant gratuitement crédité sur tous les comptes des utilisateurs. Le swap ne trouve pas ses raisons d’être dans la nécessité d’inventer une nouvelle monnaie qui viendrait combler une pénurie généralisée (un pouvoir d’achat individuel faible, oui) ou une perte de confiance partagée dans une monnaie existante. Le swap a vocation à intervenir pour satisfaire, partiellement, un besoin individuel de liquidités, mais aussi encourager une autre manière d’échanger. Dans l’absolu, uniswap répond à une demande réelle : le pouvoir d’achat des étudiants est inférieur au pouvoir d’achat moyen d’une population donnée ; la logique de l’endettement prévaut et fait son nombre d’accidentés, y compris au sein des étudiants ; les besoins individuels en termes de biens et de services sont nombreux, à la fois chez les étudiants mais également les collaborateurs travaillant sur le campus universitaire. Autant de raisons qui apparemment laisseraient croire qu’un système généralisé de distribution de liquidités rencontrerait un écho favorable et serait toujours plus utilisé, rendant ainsi toujours plus nécessaire sa présence, les raisons de cette dernière et donc en retour son utilité.

Pour autant, une monnaie non pas fondée sur le crédit mais créditée gratuitement, a-t-elle la moindre chance d’exister ? De supporter la valeur tout en exprimant et inspirant la confiance ; ou pour le dire autrement, en devenant ? Existe-t-il une place pour incarner la valeur en dehors de tout processus d’endettement ?

L’hypothèse avancée considère qu’une monnaie en laquelle nous aurions confiance, car créatrice d’une multitude de valeurs qui qualifient et quantifient nos échanges tout en étant gérée selon des règles comptables normées et jugées efficaces, ne pourrait être réussie, aboutie, et donc véritablement devenue, qu’à la condition de voir son processus de création fondé sur l’endettement. L’argent comme monnaie réifiée ? Sacralisation essentielle sans laquelle la monnaie ne serait pas ? Pourtant, « le passage de la dette primordiale à la dette économique exprime pleinement la transition entre holisme et individualisme, c’est-à-dire la naissance d’un nouveau type de relation à la société »(47), nous disent Michel Aglietta et André Orléan, société dans laquelle l’individu marchand peut racheter ses dettes en tout temps et ainsi se libérer de la société.

Toutefois, le processus d’endettement perdure. Prend du poids. Et ses conséquences directes sur els individus ne cessent de se faire toujours plus sentir.

Prenant mes distances avec cette idée d’un rachat possible de la dette par les individus(48), j’ose une question double : la dette est rachetée autant de fois que l’achat le permet, certes, mais la dette primordiale ne prendrait-elle pas la forme d’un usage infini de l’argent qui, par sa nature paradoxale, seul permet le rachat de la dette tout en ne l’autorisant jamais ? L’argent contiendrait-il donc la dette, au double sens que donne à ce verbe Jean-Pierre Dupuy, contenir et réguler(49) ?

Ainsi, selon cette hypothèse, et pour reprendre l’exemple de Michel de Certeau, l’argent serait à la monnaie ce que l’espace est au lieu, tout comme ce dernier « serait au lieu ce que devient le mot quand il est parlé, c’est-à-dire quand il est saisi dans l’ambiguïté d’une effectuation, mué en un terme relevant de multiples conventions, posé comme l’acte d’un présent (ou d’un temps), et modifié par les transformations dues à des voisinages successifs. À la différence du lieu, il n’a donc ni l’univocité ni la stabilité d’un “propre”. En somme l’espace est un lieu pratiqué »(50). L’argent comme monnaie pratiquée, morphogenèse de ce rapport ambigu et pourtant nécessaire que l’homme entretien avec la monnaie.

Conclusion

La tentative uniswap, et son terrain d’étude au sein du campus universitaire de Lausanne, constitue une véritable opportunité d’interroger les processus nécessaires à l’émergence d’une monnaie, mais plus encore d’interpeller le rapport que les individus entretiennent à l’argent. Une monnaie dont le processus de création serait basé sur la gratuité, et non pas la dette, ne risquerait-elle pas de n’être à jamais qu’une monnaie, puisque essentiellement impropre à provoquer le désir mimétique de son acquisition, condition sine qua non de sa transformation en argent ? La monnaie ne prendrait-elle donc sa valeur pratiquée que dans l’acquisition, l’achat, via l’endettement ? En obtenir (fût-ce au prix de sa santé, de sa famille, de sa vie), ne serait-ce pas aussi payer son lien à la société ? La monnaie comme medium du lien social dans une société marchande, de ce qui nous unit à l’ensemble, au tout séculaire comme jadis à la transcendance, mais surtout comme moyen privilégié de régulation du prix du sacrifice, la foi (en la confiance) étant quant à elle l’ultime moyen de paiement ?

Une monnaie gratuite, en dépit de soutiens institutionnels forts l’autorisant à se prévaloir d’une certaine légitimité(51), mais aussi de règles d’émission et de gestion rigoureuses, prendrait-elle donc les formes d’un impensable, d’un tabou moderne en profonde violation de la nécessité, pour contrer la violence des hommes, d’un substitut de la dette primordiale qui ne serait autre que l’argent ?

Mort-né, le swap ?…

Ou au contraire les conditions de possibilités sont-elles réunies pour qu’une monnaie gratuite naisse et grandisse, émerge puis s’institutionnalise, pour autant, oui, pour autant qu’elle soit pensée complémentaire, énoncée et construite très distinctement à cet effet ?


(1) CERTEAU (de) Michel, 1990, L’invention du quotidien, 1. Arts de faire, Paris, Gallimard, p. 173.()
(2) En l’occurrence les membres de l’association easyswap à l’origine de la plateforme d’échanges easyswap et du swap, défini comme une monnaie complémentaire gratuite, c’est-à-dire créée en dehors de tout processus d’endettement. L’association easyswap est actuellement administrée par l’auteur de ce texte, double casquette d’acteur et d’observateur qui requiert une exigence redoublée en vue de l’objectivation.()
(3) Dans le cadre de cette problématique, je différencierai les théories instrumentale et institutionnaliste de la monnaie, sans plus détailler. Il va de soi qu’une étude plus poussée, objet souhaité de cette première problématique, nécessiterait un investissement certain en la matière.()
(4) Argument que l’on pourrait en soi admettre comme suffisant pour refuser le caractère liquide du swap, la monnaie étant par essence faite pour circuler, ou comme le dit SMITH Adam, 1976 [1776], Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Paris, Gallimard, p. 246-247 : « La richesse ne consiste pas dans l’argent ou dans la quantité de métaux précieux, mais bien dans les choses qu’achète l’argent et dont il emprunte toute sa valeur, par la faculté qu’il a de les acheter ».()
(5) Comme indiqué ci-dessus, le swap ne fonctionne que sur easyswap ou uniswap. Il sera donc désormais omis de préciser cet élément dans la suite de ce raisonnement.()
(6) KEYNES John Maynard, 1936 (1985), Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Paris, Payot, p. 295 : « L’importance de la monnaie découle essentiellement du fait qu’elle constitue un lien entre le présent et l’avenir. »()
(7) Selon AGLIETTA Michel et ORLEAN André, 2002, op. cit., p. 15, la souveraineté est à comprendre comme « la marque de ce qui distingue la logique des institutions des pures rivalités intersubjectives ».()
(8) AGLIETTA Michel, « L’ambivalence de l’argent », in Revue française d’économie, été 1988, p. 102.()
(9) Je dois ce positionnement aux écrits de AGLIETTA Michel et ORLEAN André (dir.), 1998, La monnaie souveraine, Paris, Odile Jacob, et 2002, La monnaie entre violence et confiance, Paris, Odile Jacob, qui sans doute aucun m’ont permis de bâtir l’ossature de cette problématisation et d’en proposer une mise à l’épreuve de par le terrain uniswap au sein du campus universitaire de Lausanne. Nous le verrons plus loin, la troisième hypothèse de ce travail propose toutefois une lecture quelque peu différente de celle avancée par ces auteurs à propos du rachat possible de la dette, selon eux, par l’individu marchand.()
(10) SAMUELON Paul A., 1976, Economics, New-York, McGraw-Hill, soutient la pertinence de distinguer ces deux temps, la constitution de l’espace monétaire d’une part et d’autre part le fonctionnement synchronique des économies de marché, une fois la monnaie créée, mais en fait deux espaces clos, alors que cette frontière est ici au contraire considérée comme floue, indéfinie et constitue en cela un enjeu.()
(11) Soit l’échange marchand de biens et de services sans référence particulière à la monnaie, dont les principales variables sont la production, l’emploi et la consommation.()
(12) En référence à la fable du troc, la monnaie aurait été inventée par les hommes pour faciliter les échanges en leur permettant de dépasser la nécessaire réciprocité, fable qui conforte l’idée que la monnaie est un voile recouvrant l’économie réelle, comme l’affirma le premier MILL John Stuart [1848], Principles of Political Economy, with some of their Applications to Social Philosophy, 1965, New York, Kelly.()
(13) SIMIAND François, 2006 [1934], « La monnaie, réalité sociale », in SIMIAND François, Critique sociologique de l’économie, Paris, Presses Universitaires de France, p. 243-244.()
(14) Par monnaie ayant cours légal (Source Wikipédia), il faut entendre que sur un territoire donné, nul ne peut refuser de recevoir pareille monnaie « en règlement d’une dette libellée dans la même unité monétaire », le créancier devant accepter telle monnaie à sa valeur nominale. Pour plus d’information, se reporter à LOTZ Sébastien et ROCHETEAU Guillaume, « Substitution des monnaies et cours légal », Revue d’économie politique, 2001/3 – Vol. 111, p. 459-480.()
(15) Notamment les villes de Lausanne et de Morges, le Canton de Vaud, L’initiative des villes (conférence fédérale en matière sociale), la BCV au moment du lancement, puis les universités de Neuchâtel et de Lausanne.()
(16) Deux démarches juridiques de poids ont été initiées : d’une part la nature des services rendus sur easyswap eu égard au Droit du travail et aux assurances sociales ; d’autre part la nature fiscales des swaps.()
(17) Notamment des mentions sur Wikipédia, divers articles rédigés sur des sites spécialisés en matière de monnaies complémentaires, etc.()
(18) Principalement la publication d’annonces, les échanges en cours et surtout le compte individualisé en swaps des swapeurs.()
(19) Selon BOURGEOIS-GIRONDE Sacha, « La monnaie : les bases naturelles d’une institution », Tracés, 2009/2 n°17, p. 132 : « la monnaie n’est pas un fait physique, c’est un fait social réalisé matériellement dont la spécificité consiste en des artefacts, au départ matériels (les pièces de monnaie), dotés de pouvoir économique (purchasing power) et suscitant, donc, la confiance. »()
(20) En référence au « pur mouvement d’adhésion collective » de ORLEAN André, « L’approche institutionnaliste de la monnaie : une introduction », in MONVOISIN Virginie, PONSOT Jean-François, ROCHON Louis-Philippe (dir.), 2008, What about the nature of money ? A pluridisciplinary approach, Edward Elgar, p. 11.()
(21) SIMIAND François, 2006 [1934], op. cit., p. 251.()
(22) AGLIETTA Michel, « L’ambivalence de l’argent », op. cit., p. 99.()
(23) A ce propos, la Loi de Walras postule à la fois la dichotomie de la monnaie (introduite a posteriori, la monnaie n’a que pour seule fonction la détermination du niveau général des prix, sans influence sur l’équilibre de l’économie réelle) et la neutralité de la monnaie, où seuls les prix absolus augmentent (si la masse monétaire est multipliée par deux, les prix en feront de même) alors que les prix relatifs entre marchandises ne changent pas en proportion.()
(24) AGLIETTA Michel et ORLEAN André, 2002, op. cit., p. 35.()
(25) AGLIETTA Michel et ORLEAN André, Idem.()
(26) HERRENSCHMIDT Clarisse, « De la monnaie frappée et du mythe d’Artémis », Techniques & Cultures , N° 43-44, 2004, p. 12.()
(27) DUPUY Jean-Pierre, 2009 [1992, paru sous le titre Le Sacrifice et l’envie, Paris, Calmann-Lévy], Libéralisme et justice sociale, Paris, Hachette Littérature.()
(28) ORLEAN André, « Le tournant cognitif en économie », in Revue d’économie politique, Dalloz, 2002/5 vol. 112, p. 717-738 et plus particulièrement les p. 727-736.()
(29) SIMIAND François, 2006 [1934], op. cit..()
(30) SIMMEL Georg, 2009 [1900], Philosophie de l’argent, Paris, Quadrige, PUF, p.111.()
(31) Je n’ai en aucun cas la prétention de maîtriser les savoirs purement économiques sur la monnaie ni l’arrogance de vouloir tous les tester et les confronter à l’expérimentation ; je me propose toutefois de tenter l’observation de principes directeurs de la théorie instrumentale confrontés à ce terrain expérimental que constituera le swap (j’utilise ici à escient le futur, cette deuxième hypothèse ne pouvant être confirmée, corrigée ou plus simplement balayée qu’une fois la première validée et le swap devenu, dans les faits, une monnaie).()
(32) FRIEDMAN Morgan S., 1976, Inflation en Système monétaires, Paris, Calmann-Lévy, 5e éd., p. 67.()
(33) En considérant que certaines lois économiques issues de la théorie instrumentale ont leur pleine pertinence pour penser une bonne gestion de la masse monétaire par exemple, il pourrait être intéressant de détecter les signes annonciateurs de la consolidation possible.()
(34) Sur ce point, voir les exemples de l’Allemagne en 1923 et de la France en 1926, proches de l’effondrement monétaire, et en contre-exemples le subit redressement de situation selon un « pur mouvement d’adhésion collective, de croyance mimétique de tout le groupe », in ORLEAN André, « L’approche institutionnaliste de la monnaie : une introduction », op. cit., p. 9-12.()
(35) Il pourrait d’ailleurs être intéressant dans le cadre de ce travail de demander la participation active d’un chercheur en sciences économiques ou d’un étudiant en Master sur ces questions.()
(36) FISHER Irving, 1926, Le pouvoir d’achat de la monnaie, Paris, Giard.()
(37) Où m = la masse monétaire en circulation, p = le niveau général des prix ; t = le volume des transactions et v = la vitesse de circulation de la monnaie.()
(38) FRIEDMAN Morgan S., 1970, The Counter Revolution in Monetary Theory, Londres, Institute of Economic Affairs, p. 23-24.()
(39) Où m = le taux de croissance de l’offre de monnaie, v = le taux de variation de la vitesse de circulation de la monnaie, p = le taux d’inflation et y = le taux de croissance du PIB.()
(40) Les bonus ou libéralités sur uniswap.()
(41) Nous pourrions faire le même raisonnement avec 12’000 utilisateurs, soit l’intégralité des personnes résidant (étudiants et collaborateurs) sur le campus de l’Unil. Dans cette économie mi-fermée (les utilisateurs quittant l’Unil peuvent retirer leurs swaps de leur compte pour les créditer sur la plateforme publique, easyswap ; pour autant, le nombre d’utilisateurs maximal (12’000 dans le cas présent) restera toujours identique), il est en effet possible qu’il y ait augmentation de la masse monétaire en swaps et rigidité du nombre d’échangistes.()
(42) RUFFINI Pierre-Bruno, 1996, Les théories monétaires, Paris, Le Seuil, p. 92.()
(43) AGLIETTA Michel et ORLEAN André, 1984, La violence de la monnaie, Paris, PUF, 2ème éd., p.41.()
(44) GIRARD René, 1972, La violence et le sacré, Paris, Editions Grasset & Fasquelles, Hachette Littérature, et 1978, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Paris, Editions Grasset & Fasquelles, Biblio essais.()
(45) AGLIETTA Michel et ORLEAN André (dir.), 2002, op. cit., p. 26.()
(46) Appelé « pouvoir d’échange » sur uniswap dans l’optique de rappeler que la plateforme vise la rencontre et la création de liens sociaux entre utilisateurs mais également que le swap constitue une monnaie gratuite, sans référence explicite à l’argent, comme peut l’induire l’expression « pouvoir d’achat ».()
(47) AGLIETTA Michel et ORLEAN André (dir.), 2002, op. cit., p. 53.()
(48) Je ne conteste toutefois en rien le fait que l’introduction de la monnaie a permis aux hommes de se libérer de contraintes et dépendances sociales préjudiciables à l’essor de l’individu. A ce propos : SIMMEL Georg, 2009 [1900], Philosophie de l’argent, Paris, Quadrige, PUF.()
(49) DUPUY Jean-Pierre, 2008, La marque du sacré, Paris, Carnets Nord.()
(50) CERTEAU (de) Michel, op. cit., p. 173.()
(51) A ce propos, et en lien avec la suite de notre raisonnement, il importe de comprendre avec AGLIETTA Michel et ORLEAN André (dir.), 2002, op. cit., p. 33, que « l’émergence d’une monnaie unanimement reconnue ne signifie pas l’éradication de la violence mais son extériorisation en un principe médiateur, la souveraineté. » Tout comme cette dernière n’est pas acquise une fois pour toutes, mais toujours en danger : « L’unanimité qui l’a engendrée peut se déliter et les conflits qu’elle avait réussi à faire taire peuvent renaître. »()


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Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

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