Escalade (in)contrôlée d’une guerre annoncée

Ai-je connu, de mon vivant, un Iran ayant provoqué un conflit armé ? Ai-je lu quelque article consacré à une guerre qui aurait été déclenchée et déclarée par l’Iran au XXème siècle ?

Certes, l’armée iranienne a largement participé en 1976 à la victoire du Sultan omanais Qabus ibn Said sur la rébellion séparatiste, mettant ainsi un terme après douze années de combat à la guerre du Dhofar. Certes, la filiation entre l’Iran et le Hezbollah n’est plus à démontrer ; la République islamique finance, arme et entraîne le Parti de Dieu, et par conséquent prend indirectement part aux combats à la frontière israélo-libanaise.

Mais la guerre ? L’Iran a-t-il joué le rôle de l’attaquant durant un conflit armé au cours du siècle passé ? Ce pays et ses instances dirigeantes ont-ils franchi unilatéralement cette ligne rouge pour s’embourber dans la montée aux extrêmes ?

Oui, à une reprise : après avoir affirmé sa neutralité durant les premières années de la Seconde Guerre mondiale, décision qui entraîna l’invasion du pays en août 1941 par les forces britanniques et soviétiques et coûta le trône à Reza Shah en faveur de son fils Mohammed Reza Pahlavi, plus conciliant avec les nouveaux occupants, l’Iran déclara la guerre à l’Allemagne nazie en septembre 1943… Difficile de le lui reprocher.

Alors je m’étonne. D’autant plus que personne ne semble s’en offusquer, comme si le consensus en la matière ne devait souffrir d’aucune contradiction. L’Iran qualifié de menace majeure pour la paix mondiale, alors que l’histoire contemporaine nous dit que s’il est une chose que ce pays ne déclare pas unilatéralement, c’est bien la guerre !

En dépit des propos antisionistes réitérés par Mahmoud Ahmadinejad et de ses appels à la destruction d’Israël, l’Iran, qu’on le veuille ou non, n’a pas le visage d’un agresseur. Il est un abîme entre la violence du verbe, aussi abject soit-il, et le passage à l’acte, l’agression telle que définie par l’art. 1 de la résolution 3’314 des Nations Unies, du 14 décembre 1974 : « L’agression est l’emploi de la force armée par un État contre la souveraineté, l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un autre État, ou de toute autre manière incompatible avec la Charte des Nations unies, ainsi qu’il ressort de la présente définition ».

Pourtant, Il nous sied de lui prêter cette figure. Et d’alimenter la peur d’un Iran qui jouerait aux apprentis sorciers avec sa bombe.

Nul angélisme toutefois. Comme tout Etat, à l’exception notable du Costa Rica et du Panama qui ne déclareront aucune guerre en raison d’un pur et simple renoncement aux dépenses militaires, l’Iran modernise, renforce et diversifie son armée. Le traumatisme d’une guerre imposée contre l’Irak de Saddam Hussein n’y est sans doute pas pour rien, consacrant l’isolement toujours plus grand de l’Iran sur la scène internationale. Aujourd’hui, la perspective de bombardements massifs contre ses installations nucléaires achève la militarisation des esprits et des corps.

Cette guerre annoncée, planifiée et évaluée avant même le premier raid aérien, le ministre de la Défense civile, Matan Vilnaï, prédisant d’ores-et-déjà 500 morts du côté israélien, semble jour après jour se doter d’un habit d’inéluctabilité. Guerre à part, dont l’unique justification a pour nom légitime défense préventive. Concept ô combien décrié et moralement condamné de par le monde et pourtant défendu et pratiqué par deux seuls États : les États-Unis et Israël. Cette construction juridique abusive et fallacieuse a permis en 2003 au gouvernement américain de légitimer au sein de son opinion publique une intervention armée en Irak, argument que les États-Unis se sont toutefois bien gardés d’exposer devant le Conseil de sécurité des Nations Unies. De son côté, l’Etat d’Israël, véritable précurseur en la matière lors de la guerre des Six Jours en 1967, confirma cette stratégie en 1975 au Liban, contre les camps palestiniens et en 2008 dans la Bande de Gaza. Toutefois, ce sont les attaques contre l’Irak en 1981 et la Syrie en 2007, toutes deux concentrées sur des infrastructures nucléaires, qui laissent à penser à l’imminence de raids aériens sur les sites nucléaires iraniens.

Intervention armée, le cas échéant, qui se ferait en toute illégalité.

En effet, seul le concept de légitime défense préemptive (qui devance) est reconnu par le droit international, et l’action qui s’en revendique jugée légale pour autant qu’elle fasse suite à une agression armée. Il eût fallu que l’Iran attaque Israël, si ce n’est qu’une fois, pour que l’Etat hébreu puisse doter son offensive d’un cadre légal.

La légitime défense préventive, elle, telle que pratiquée pour la première fois dans le Sinaï il y quarante-cinq ans, et mise au goût du jour par les néo-conservateurs sous le gouvernement de Georges W. Bush, autorise le début des hostilités sans preuve d’une quelconque attaque à venir. Eu égard au droit international, l’illégalité de pareil conflit armé est flagrante.

Mais tout cela n’est que bla-bla. Les considérations de principe, d’éthique ou de morale, voire le simple respect du droit international, paraissent bien désargentées face au poids d’une Realpolitik dont les arguments pragmatiques en faveur d’une intervention militaire pèsent aujourd’hui plus qu’hier. Israël se sent être dans une situation d’urgence absolue, sa survie même étant en jeu. Plus que de simples frappes aériennes, qui n’auraient pour résultats, hormis le fait d’irradier une partie sans doute importante de la population iranienne, que de repousser de quelques mois, quelques années tout au plus, le programme nucléaire iranien, l’Iran ayant eu la possibilité au cours des trois dernières années de déplacer une part conséquente de ses centrifugeuses dans la montagne de Fordow, technologie désormais disposée si profond dans la roche qu’elle se trouve hors d’atteinte des bombes les plus puissantes, le spectre d’une escalade de la violence fait son chemin, du fait d’une très probable riposte de l’Iran en cas d’attaque. Escalade contrôlée ou non, tel semble être le véritable enjeu.

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

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