Hikkaduwa-Putalam. Km 340

J’ai dû remettre ça. Il pleut. Petites gouttes, trois fois rien, suffisantes toutefois pour mouiller la chaussée. La rendre glissante. Et tremper mes chaussures et mes pantalons, et, plus grave, mes affaires derrière moi. Les vêtements, on s’en fiche, mais ce clavier sur lequel je suis en train de tapoter… du domaine du sacré. Je fais le plein, déjà ça de bouclé, je suis déçu. Je me dis que c’est peut-être mieux ainsi, je n’ai pas dormi, et de longues heures de route m’attendent. L’homme à la salopette noircie verse un peu d’essence sur le réservoir, il s’excuse d’un sourire maladroit, je l’ai réveillé. Je lui offre une cigarette, je me dis que tout comme moi, il est du genre à en faire son petit déjeuner. Il regarde mon tabac roulé d’un air suspect, rien d’illicite je précise, il acquiesce. Quelques mots, deux trois questions, nous ne nous croiserons plus, nous allons tous deux à l’essentiel. Mon pays, où je vais; marié? âge? travailles toute la nuit? Et la météo alors. Il me dit qu’il cessera de pleuvoir dans une heure, je ne le crois pas. Nous nous quittons d’un geste de la main.

Je finis par m’endormir, le tonnerre me réveille à plusieurs reprises. De grosses gouttes lourdes et chargées de chaleur s’écrasent sur le toit, je l’imagine, le sable ressemble à un énorme morceau d’emmenthal. Pour une fois, je me félicite d’avoir été sage. Et prudent. Je m’endors en me rappelant que je n’ai plus vingt ans. Fait chier.

9 heures. Il bruine. Coup d’oeil au sud: les nuages sont noirs. Au nord: éclaircies. Le vent vient du Tamil Nadu, il pousse l’humidité vers la mer sans fin. Douche, clope, mes deux sacs, mon appareil photo, casque, je boucle. Samanthi m’accueille de son sourire ivoire, elle disparaît aussitôt pour préparer un thé. Et ce qu’elle voudra, des œufs, pourquoi pas. Rebelote, tout est arrimé sur la 2 et 1/2. J’avale l’omelette en trois bouchées, laisse la moitié de ma tasse, je veux rouler. Me tirer. Des années que je ne l’ai plus fait seul. A l’exception de ma première fois au Sri Lanka, où ma moto et moi étions de parfaits amants, elle ronronnait, je la dorlotais, depuis ce temps là, c’est accompagné que je parcours les routes du pays. Ce n’est pas décevant, ni emmerdant, tout dépend de la personne naturellement, simplement différent. Je ne sais pas trop pourquoi, il doit y avoir une explication, je n’y ai pas assez réfléchi sans doute: j’adore avoir mal au cul à moto. Peu importe le nombre de bornes, le chemin emprunté, la chaleur ou la monture; si je m’arrête sans avoir mal au cul, et sans boiter, parce qu’il n’y a pas d’autres mots pour qualifier ma démarche après une journée sur des routes cabossées, eh bien je tire la gueule. Le miroir de la chambre louée me fera sentir laid, il y a fort à parier que mon choix se portera sur le pire restaurant du coin et que je me fasse sucer le sang toute la nuit par les seuls animaux que je m’autorise à tuer. Je n’ai jusqu’à présent pas rencontré de femme qui conçoive la moto à ma manière. Mais je m’adapte…

Il est une chose que je dois confesser: je suis un conducteur hors-pair. Pas la vitesse, les circuits, les pneus lisses, les combinaisons de cuir et la gomme sur la chaussée, tout cela, je le laisse aux pilotes. Du goudron parfaitement uniforme, une chaussée large comme la 5-23 de Cointrin, très peu pour moi. Où sont les vaches? Les ânes, les chèvres, et les varans? Et les gamins? Et les tracteurs? Les bus fous qui vous crachent à la gueule leur puanteur noire, qui s’arrêtent en pilant, sans avertir qui que ce soit, pour prendre au passage un bonhomme qui a simplement levé le petit doigt? Les 4X4 qui se croient tout permis, parce que gros et chers derrière leurs vitres teintées? Et les trous par milliers, pour certains aussi larges et profonds que celui de la Ciccolina? Et ce camion Tata aux couleurs d’un temple hindou qui double son confrère Ashok Leyland alors que lui-même est déjà en train de se faire dépasser par un van climatisé, ce même van qui hier transportait deux grosses cinquantenaires vers l’aéroport, écarlates non pas de honte, elles pourraient, des vacances à se taper des minets qui pèsent le tiers de leur poids, mais de peur, peur d’y laisser leur peau et de ne pouvoir quitter ce pays sans faire part de leurs conquêtes à ces voisines, croyez-moi, qu’elles convaincront, elles aussi, de découvrir ce pays aux charmes sans égal. Entre tout ce petit monde, régi par une loi on ne peut plus simple: la raison du plus fort est toujours la meilleure, je me glisse, je m’immisce, à coups de klaxon et d’accélérateur, je parviens en tête en liste. Pour dire: je me suis auto-décerné le prix de véhicule le plus rapide du Sri Lanka. Sur la durée bien évidemment. Il m’arrive parfois de me faire doubler, mais jamais définitivement. Un seul, un jour, a disparu sans que je ne puisse le rattraper: le président à grosse moustache. Tous ces hommes en armes, ce n’était pas me défier à la régulière.

Colombo. En comparaison, Tchernobyl est une cure de jouvence. A chaque feu, ce sont des millions de particules infectes qui pénètrent mes poumons. J’aime l’Occident aussi parce que sa pollution est incolore, et inodore. Hypocrite. Elle te bute, pareil au même, et les Japonais ont font aujourd’hui l’amère expérience, mais elle te bute en toute discrétion. J’y vois un certain raffinement. Et une opportunité sans équivalent: pour peu que tu sois fumeur, cherche pas plus loin, tu es responsable de ton cancer. A Colombo, au moins, les choses sont claires: tout échappement inhalé équivaut à une minute de vie en moins. Je sais m’adapter, certes, mais je sais aussi me protéger. J’ai mon voile à moi, à la couleur toute saoudienne, acheté peu avant d’arriver dans la capitale, échoppe tenue par des musulmans. Une préférence quant à la couleur? Foncé. J’ai eu du vert. Al Hamdu Lilah! Moi, j’aime les musulmans. Vraiment. Pour une raison toute simple, et assez égoïste d’ailleurs: dès que je me retrouve en terre musulmane, que ce soit ici, ou au Moyen-Orient, en Europe, peu importe en fait, je me sens en parfaite sécurité. J’ai soif et m’arrête un instant: je laisse les clefs sur le compteur, mes sacs sur la moto, mon appareil photo sur la chaise alors que je m’en vais me laver et les mains et le visage – je les aime mais pas au point de me laver aussi les pieds – je quitte un instant, un quart d’heure, ce tout qui m’accompagne, rien n’y fait, et rien n’y fera, je le crois, tout sera là à mon retour. Quartier musulman, je me fiche de tout; quartier bouddhiste, hindou ou chrétien, j’ai toujours un œil sur mes affaires. C’est ainsi. Peut-être n’est-ce qu’une projection, je ne sais. Mais que faire alors de ces sourires, de ces regards qui te scrutent? Ces femmes et ces hommes ne te regardent pas, ils te matent, ils te percent, ils te mettent à jour. Tout se joue en un instant. Le sourire des yeux, le sourire des âmes. Ce stade passé, je me sens chez moi, je me sens protégé. Je ne crois pas en Dieu, ni en Jéhovah, Seigneur ou Yahvé, mais j’en sais gré à celles et ceux qui l’appellent Allah.

23:23. Belle composition. J’aime ça, comme tous les enfants. Un mot résonne en moi: dodo. Lullaby. Et un petit charas. Je danse devant le miroir. Seul. Je n’ai jusqu’à présent pas rencontré de femme avec qui je puisse danser en toute liberté, je me gêne, je sais, c’est con. C’est ainsi. Mais elles savent s’adapter…

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

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