Putalam-Mannar. Km 510

Premiers Check points. La Navy, chemise bleues, kalachnikov à l’épaule, la guerre est pourtant finie. C’est à croire que les hommes, au Nord de l’île, ont pour mission de remplacer la végétation, toujours plus rare, toujours plus basse. Les cocotiers laissent place aux épineux, la jungle cède sous la chaleur et la sécheresse, d’immense savanes font figure de théâtre vivant. Ce Check point, je ne peux le franchir à l’aide de mon unique sourire, les militaires me voient venir de loin, ils me font signe de me ranger sur le bas-côté. Barrière, barbelés, renforts, cinq soldats et un chef, ils me font signe de descendre. Et d’éteindre le moteur. Je n’ai qu’une seule crainte: la présence d’un chien. Terminées les belles années, ça ne rigole plus au Sri Lanka, un gramme de shit et c’est le trou, pour six mois. Je n’en ai que deux sur moi. Mais ces hommes sont là pour ma sécurité. Leurs sourires me le prouvent. Le plus âgé, assis dans le petit bunker de terre et de bois, j’y distingue encore l’emplacement réservé, jadis, à une arme lourde, mitraillette sans doute, me demande mon passeport, note mon nom de famille, le numéro de plaque de la Honda, inscrit en cinghalais sur un cahier d’écolier mon itinéraire, et me déclare dans un anglais assuré: 100 km, vous êtes seul dans la réserve, ne perdez pas votre temps. Je réponds d’un rictus, sans bien comprendre. Ok, je traverse une réserve, mais c’est donc une vraie?… Avec… rien du tout. Mon passeport en poche, je ne peux m’empêcher de jeter un rapide coup d’oeil à ma moto. Pneus, pot d’échappement, suspensions, tout me semble en ordre. Je remercie le ciel d’avoir ajouté quelques litres de Petrol et fait retendre et graisser la chaîne peu avant. Une piste. Rien que pour moi! Des bornes et des bornes sans voir âme qui vive. A l’exception de ces milliers d’échassiers qui s’envolent sur mon passage. Vroum! Je vous dérange, je sais, pardonnez-moi beaux volatiles, je ne puis m’empêcher de vous voir décoller. Le gradé a menti: tous les quinze kilomètres environ, je croise un nouveau Check point. Nom, destination, plaque, c’est bon. J’aime ça. Je roule. Sur la terre, le sable, au milieu des crottes d’éléphant, certaines sont toute fraîches, je me fais mes films, et si un gros mâle débarquait devant moi, les oreilles agacées par ma présence. Aurais-je le temps de sortir mon appareil photo avant qu’il ne me fonce dessus? M’en sortirais-je? Autant de pensées anodines, et enfantines, qui vont et viennent en moi.

Quelques huttes, frêle ossature de bambou recouverte de feuilles de palmiers, des dizaines de parcelles, des femmes et des hommes cultivent le sable et en font sortir de quoi se nourrir. Bien longtemps que je n’avais pas vu bobine humaine, à l’exception de ces trois perdus sur leur tracteur, qui sans me dire bonjour n’avaient qu’un mot à la bouche: eau. Aveu: aussi bête qu’eux, moi non plus, je n’avais rien prévu. Un village donc. Un arbre, une femme, un enfant et trois hommes s’abreuvent de son ombre. Je m’arrête. Salue de la main, ils m’invitent à prendre place à leurs côtés. Communauté musulmane. Toute la population a fuit durant la guerre, la réserve faisait l’objet d’âpres combats entre Tigers et armée gouvernementale, certains sont revenus depuis peu. Ils reconstruisent. Ils plantent et récoltent. C’est l’unique village de la réserve, me dit un homme en lunghi blanc, chemise blanche. Je l’écoute et une fois de plus admire la faculté de ces gens à conserver leurs vêtements immaculés. A me regarder, je ressemble plus à un ramoneur qu’à un touriste. Vingt ans qu’il n’était pas revenu dans son village natal, autant d’années passées à Putalam. Il y tient désormais un petit commerce, il ne peut plus tout abandonner. Vingt ans, c’est long. Mais il revient depuis peu dans son village, il y reconstruit sa maison, pour l’instant une hutte, mais demain, elle sera en dur. Des briques, oui, mais de terre rouge. Et qui sait, un jour, quand il sera vieux, il reviendra pour de bon, quoi de mieux que de vivre chez soi. Et y mourir. Il ne le dit pas, mais c’est bien de cela dont il s’agit. Je pense à mon père. Lui aussi, est revenu chez lui. Là où sont ses racines. Vallée dans laquelle il a passé une partie de sa jeunesse, chez les paysans, comme il me disait, trois mois durant l’été. C’était dur, mais j’aimais. La femme drapée de rouge et de noir me propose un petit seau d’eau, j’accepte volontiers. Je bois, je sais que mon estomac tiendra le coup; je me lave enfin les mains, et le visage.

Mission accomplie. Je suis mon propre héros. Je ne finirai pas dévoré par les fourmis immenses et transformé en repère de croissance d’innommables vers. Je retrouve le bitume. Droit, lisse, chaud, et avec lui, les maisons, les camions, les tuc-tuc et de temps à autre, les nénuphars. Un arbre attire mon intention. Seul au milieu des marais, la base de son tronc sous l’eau, il penche vers le l’Est.

Mannar. La presqu’île. La rebelle, fut un temps. Et son pont, au loin, détruit, coupé en deux, relique d’une victoire célèbres du LTTE. Une diva fait son show ce soir, tamil songs on stage, scène bancale, sono grésillant, orchestre épuré, il n’en faut guère plus pour émoustiller le lieu, bus station s’il vous plaît.

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

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