Mannar-Jaffna essayé pas pu-Trincomalee. Km 775

Non, je ne suis pas marié! Je sais, ça fait bizarre. Ici. Il y a quelques années, passait encore, on me disait: tu as le temps. Maintenant, au mieux, je passe pour un gay; au pire, pour un pédophile. Mais en connaissez-vous, vous, des nanas qui accepteraient de se taper 250 bornes par jour, le visage noirci par les échappements, le cul en compote et les avant-bras cramés? Personnellement, je n’en connais pas. Un jour ou deux, ça peut passer, mais je suis quand même à l’exact opposé de mon point de départ, et je n’ai pas l’intention de rentrer par le plus court chemin. Je vous laisse compter. C’est ainsi, j’aime rouler. Aller savoir pourquoi, c’est ici, au Sri Lanka, que j’aime rouler, et pas ailleurs. En Suisse, tout cela m’est totalement égal. Bon, d’accord, j’aime mon vélo… Mais ici, dieu que c’est bon de foncer et m’arrêter où personne ne s’arrête, là où il n’y a rien à voir, aucun site recensé, aucune spécificité, un bled perdu, un rien, un homme âgé qui attire mon regard ou quelques éberlués qui refont 100 mètres de route – pourquoi ces 100 mètres là et pas les 20 km qui les précèdent ou les 30 qui suivent, autant de terre, de sable, de crevasses et de nids de poule; ça, je n’en sais rien – à la force de leurs mains, à l’ancienne, pelle, bitume chaud et pilon. Parcourir une route couleur sang, bordée de fortins et de casernes, balisée par des têtes de mort, ne pas s’aventurer, il vous en coûterait un pied, une jambe, ou la vie. Pas âme qui vive, excepté des centaines de soldats et quelques démineurs. Désormais, je roule sans carte – j’en ai bien acheté une aujourd’hui, mais en Tamoul, elle ne me sert qu’à une chose: tracer mon itinéraire le soir venu. Et je ne consulte plus Internet pour choisir un lieu particulier, une Guest house ou que sais-je. Je vais. Je demande mon chemin, des conseils, et je les suis. Plus ou moins.

Il m’arrive toutefois de ne pas parvenir à mes fins. Journée de contrariétés. A Hikkaduwa, on me l’avait assuré: tu peux te rendre à Jaffna, il n’y a plus de contraintes pour les étrangers. Seule une personne avait émis un doute, Fabio, un Italien vivant au Sri Lanka depuis près de vingt ans, j’aurais dû l’écouter. A peine sorti de Mannar, j’oblique à gauche, un panneau indique Jaffna et le chiffre 100, une broutille. J’accélère. C’est droit, c’est du béton, des plaques de dix mètres, on dirait une ancienne piste militaire. Si seulement j’avais mon Cessna… Check point. Du sérieux. Je descends, on me demande mon passeport, et mon laisser-passer. Mon laisser-passer…problème. Le militaire est sympa, il appelle un officier du ministère de la défense, à Colombo, me le passe:

– Bonjour monsieur, mon nom est Jonathan Rochat, je suis un citoyen suisse, je voudrais me rendre à Jaffna, depuis Mannar…
– C’est impossible sans une autorisation spéciale.
– Ah… on m’a dit le contraire…
– Je regrette.
– Et comment l’obtenir?
– Vous présenter dans nos bureaux, à Colombo. Mias il faut une raison particulière.
– Il n’y a donc aucun moyen de prendre cette route pour me rendre à Jaffna, comme… touriste.
– Vous ne pouvez pas prendre cette route sans une autorisation.
– Et… y a-t-il une autre route pour Jaffna?
– Oui, par Velivoya.
– Et cette route est libre?
– Cette route est libre. Toutefois, je ne peux pas vous encourager à aller à Jaffna.
– Je vous remercie monsieur, bonne journée.

Léger détour: cent bornes de plus. Mais comment  résister? Depuis le temps que j’en en entends parler, de cette ville. Mon père, dès l’arrivée des premiers réfugiés Tamouls en Suisse, se mit en tête de leur apprendre le français. Peu commode dans les premiers temps, nous vivions lui et moi dans un tout petit appartement, en attique, un studio en fait, avec un magnifique balcon, étroit mais donnant à l’Est, au Sud et à l’Ouest. Et celui-ci, c’est quoi? Au début, je ne savais pas, mais rapidement, j’ai compris qu’en ce temps-là, les Airbus avaient deux réacteurs, les Boeing, pour autant qu’ils fussent bien gros dans le ciel, en comportaient quatre et s’appelaient 747. Et où va-t-il? Il est en croisière, 11’000 mètres environ, son nez pointe vers le Salève, Madrid. Ou Dakar. Mais dès que nous avons emménagé dans un appartement plus grand, les soirées, deux à trois fois par semaine, furent rythmées par les allers et venues d’une dizaine de Tamouls. Une pièce leur était réservée, la salle de cours. Tous étaient originaires de Jaffna, ou de la région, et avaient dû quitter l’île dès le début des affrontements.

Encore quelques kilomètres…

Check point. Idem. Je rage. Ne me dites pas que je me suis tapé toute cette route pour entendre la même chose! Un homme vient à ma rescousse, m’explique la procédure: faire une copie de mon passeport, trouver un fax, et envoyer à Colombo ma requête. La fameuse autorisation devrait arriver rapidement. Je rebrousse chemin en quête d’une ville, le pire de tous les tronçons, des centaines de camions, de bus, de la crasse partout et de la poussière qui pénètre tous mes trous. Je finis par trouver un fax, une photocopieuse, envoie le tout, et attends. Nada. Une heure passe. J’appelle, on dévie mon appel sur un fax. Je rappelle: on me boucle au nez. Je patiente. Trente minutes. Fait chaud. J’appelle: nos bureaux sont fermés, prière de rappeler demain matin. Je baisse les bras. Je n’y puis plus rien. Je pourrais attendre un jour, une semaine, je le sais – peut-être ai-je besoin de m’en convaincre – je ne l’obtiendrai pas, ce foutu papier. Essayé pas pu.

Un jour, j’irai à Jaffna. Sans doute me dira-t-on, d’un ton toujours plus étonné: d’où êtes-vous? Vous voyagez seul… pas marié?

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s