Minaveli-Trincomalee-Minaveli & rest

Je suis vraiment cloche: impossible de rappeler le nom de ce bled. Déjà, samedi, sur le chemin, une vraie catastrophe. Où vas-tu? me demandait… tout le monde, et je disais: A Trinco! Et puis il y a eu cet homme. Assis sur un muret, sur la gauche de sa petite maison sans confort, quatre murs, un toit, pas même une chaise. Sans doute y avait-il un lit, quelque part, je doute qu’il ait eu d’autres meubles. A sa droite, un régime de bananes, et quelques noix de coco, non pas à boire, celles-ci servent uniquement à être râpées pour servir de base aux milles curries. Je le salue, lui demande deux bananes, je le quitte un instant, une échoppe de l’autre côté de la route semble disposer d’un frigidaire. Boisson fraîche? Locales uniquement, je n’en demandais pas mieux: sorte de Fanta super sucré, mauvais, mais froid. Je reviens sur mes pas, je demande à cet homme un peu d’eau. Mes mains t mon visage sont noires de gaz d’échappement, de terre, de sable, de pollution en tous genre. Il me dévisage, sourit, me fait signe de le suivre. Ce n’est qu’à cet instant que je l’observe vraiment, entre cinquante et soixante ans, petit, frêle, un œil crevé, un doigt amputé, un autre inqualifiable, peut-être une malformation. Derrière sa maison, quelques arbres, un plastique bleu sur le sol, des graines y sèchent, il jette un seau dans un puis, en retire une eau limpide, la verse dans un autre seau, et se retire. A mon retour, il me présente deux bananes. Je roule une cigarette, il paraît intrigué, non ce n’est pas de l’herbe. Fred, du tabac lausannois. Il sent, approuve d’un hochement de tête, signe typiquement indien – le Sri Lanka, la larme de l’Inde, étant ici compris – que je pratique depuis l’âge de neuf ans, alors que mon père et moi, en voyage dans le Sud de l’Inde, comme tous les blancs qui y vont pour la première fois, nous nous demandions s’il voulait dire oui ou non. Ce hochement, c’est oui, c’est ok, c’est tout ce que vous voulez, dans tous les cas, il est positif. Manière de se saluer également. Je propose de lui en rouler une, il accepte d’une légère inclinaison du crâne. Nous n’échangeons aucun mot, nos regards suffisent. Je lui tends sa cigarette, un paquet d’allumettes, et lui demande combien je lui dois. Sans mot dire, d’un revers de la main, rien à voir avec ce geste que nous utilisons parfois en Europe pour dire dégage, il me fait comprendre que nous sommes quittes. Je le remercie en tamoul. Avant de partir, il me dit: Minaveli? J’ai répondu: Trinco. Minaveli, good, m’a-t-il dit. Alors, plus le choix: en route pour ce Milaveni, Milanevi, Minaveli…

Cet homme avait raison, c’est beau ici. Je m’y sens bien. Face à cet ordinateur, je me dis aussi que cet homme a dû en baver. Sa femme est sans doute morte, il a dû perdre partiellement la vue lors d’affrontements, peut-être a-t-il été prisonnier, torturé, à moins que ce ne soient que de « banales » blessures de guerre. Je sais toutefois que c’est justement parce que je n’ai vu que l’homme, celui qui aurait pu être moi, celui que j’aurais pu être, que nous nous sommes compris, et respectés. Sur la route, une fois Trinco passé, un homme m’a rattrapé, deux motards en grande discussion. Toujours les mêmes questions, j’ai parfois l’impression d’être un tourne-disque, mais il me plaît bien, ce refrain. Suisse, 35 ans, pas marié, je viens d’Hikkaduwa, oui à moto, oui j’aime le Sri Lanka, non je ne sais pas où je vais passer la nuit. Soudain, mon ami de quelques miles me dit: There. Je le remercie, tourne à droite, direction la mer. Chemin de terre, des champs, des vaches un peu partout, un panneau Guest house. La bâtisse est flambant neuve, rose et pourpre, kitch, une femme tamoule m’accueille d’un grand sourire, me fait visiter: propre – contrairement à moi, il n’y a pas plus crade – ventilateur et moustiquaire, je suis le seul client, c’est parfait. Je me passe d’une douche, l’océan indien fera l’affaire. La plage est magnifique, quelques traces du Tsunami entachent le sable blanc, ils en ont bavé ici. Sauvage. Pas un chat à l’exception de deux, trois pêcheurs, ils portent leur filet à la main, s’avancent de quelques pas, le torse hors de l’eau, ils jettent leur toile le plus loin possible. A chaque lancer, ce sont quatre ou cinq poissons qui sont piégés, vingt centimètres, argentés.

On est ce que l’on fait, n’est-ce pas?

Je suis donc multiple, mes rôles sont toutefois assez bien délimités. Premièrement, je suis Uncle. C’est ainsi que Madialagan et Abirami m’appellent, un gamin de quatre ans et sa sœur de huit ans, non! neuf ans réplique-t-elle à sa soeur, Selverani, elle-même âgée de douze ans. Toutes deux sont intelligentes, l’oeil vif, Selverani me demande des textes en anglais, Abirami est devenue une fan d’une application iPhone, son objectif premier: gérer les atterrissages de plusieurs types d’avions, mais aussi d’hélicoptères, le tout sur un aéroport virtuel. Uncle… moi qui ne suis pas famille… je m’y ferai presque. En fait, ce sont près de dix personnes en plus du propriétaire qui vivent sur ce terrain en bord de mer. Lui est un homme de 75 ans, que tous les adultes appellent également Uncle – privilège que d’être ainsi appelé par les gamins – un homme éduqué, ses trois fils sont à Colombo, ainsi que sa femme, elle était députée, ils ont une bonne situation me répète-t-il dès que l’occasion se présente. L’endroit est tenu par une famille qu’il a adoptée, précise-t-il: une femme, Mansula, je l’appelle Aka, sœur, elle prépare les repas, c’est elle qui gère la baraque; son mari, Makenthiran, mon professeur de pêche; et leurs trois enfants, la plus grande m’appelant par mon prénom. Et puis il y a cet homme, bon à tout faire, quarante ans environ, très sec, musclé, un bonne tête, toujours un bonnet sur le crâne, il lui manque plusieurs dents. Nous communiquons très peu, il ne parle pas un mot d’anglais. Une femme aussi, la cinquantaine, je ne sais pas qui elle est, ni son prénom, elle passe le plus clair de son temps dans la cuisine, ses dents ou ce qu’il en reste sont rouges de bethel, sa bouche toujours remplie de ce mélange pâteux qu’elle recrache à même le sol. Pour la trouver, rien de pus facile, suivez les traces ocres sur le sable. Enfin, une fille, une femme, je ne sais pas trop, après quelques jours, elle lâche enfin quelques mots. Dans un premier temps, je l’ai pensée attardée; elle n’est que très timide, rien n’est donc perdu pour elle. Uncle n’est donc pas un touriste comme les autres. Ils s’y sont faits, et semblent l’apprécier. Je vais dans la cuisine, y ramène mon assiette de rice & curries, y demande un thé ou une bière, je ris avec les femmes qui préparent à manger, j’apprends deux trois mots de tamoul, je mange épicé, je bois l’eau du robinet, et enfin je laisse la porte de ma chambre ouverte, clef à la serrure. Confiance totale. Je crois que plus que tout, c’est cette attitude qui les touche, celle de démontrer, par un acte simple, que je ne puis imaginer qu’un objet, ou de l’argent, disparaisse ici. En fait, ils m’ont un peu adopté. Et moi, je suis à la maison. Combien de jours comptais-je rester? Deux ou trois, guère plus. Je suis arrivé un samedi, j’en suis désormais à cinq, six, je ne sais plus. Le propriétaire s’amuse de cette situation, You will not leave anymore, me dit-il depuis deux jours. Et si je restais, que deviendrais-je?

Pêcheur. Voici donc mon second rôle. Cinquante mètres de nylon, trois hameçons, un plomb. La technique est finalement assez simple, du moins en théorie: jeter le plus loin possible la ligne comme s’il s’agissait d’une fronde, la tendre immédiatement, et du bout du majeur, sentir, humer, déceler, ne pas confondre le va-et-vient du plomb sur le sable des mordillements de ma proie, et quand ça mord pour de bon, tirer. Sèchement, puis de manière régulière, jusqu’à ce que le poisson glisse sur le sable. Question pratique: dimanche, j’ai attrapé… un poisson, onze centimètres, une misère. Makenthiran en avait, lui, attrapé… deux. Lundi, mon score est passé à six, bien que le rapport soit resté identique: Makenthiran en a eu onze. Mardi, break. Et mercredi: neuf, contre plus de vingt pour mon maître… Désormais, le soir venu, nous mangeons les poissons que j’ai aussi pêché. Est-ce stupide? Peu importe, pour moi, ce n’est pas rien.

Plongeur: quatre plongées ces derniers jours, peu profondes mais belles, Lion fish, Cuttle fish, Stone fish, Scorpion fish et une batterie de poissons perroquets, dont quelques Bumphead Parrot fish, mes préférés, maîtres de la défonce de coraux, un gros coup de tête et leurs dents de cheval font le reste. Ce matin, malgré moi, je me suis retrouvé embarqué dans une histoire de braconnage des fonds marins, cela ne me ressemble pas, mais que faire… Historique: après deux plongées “conventionnelles” autours de l’île  aux Pigeons, Cousteau – mon Dive master, il tient à ce qu’on l’appelle ainsi, un grand et gros bonhomme de vingt-deux ans, jovial, attentif et souhaitant devenir instructeur, me proposa de plonger à nouveau sur l’un des spots de la journée. Je lui ai demandé s’il en connaissait d’autres – la région ayant été abandonnée des plongeurs ces vingt-cinq dernières années en raison de le guerre, les sites sont mal connus, et aucune carte ne les recense vraiment – il m’a dit qu’il avait découvert de beaux rochers l’année passée, au large de l’île aux Pigeons, et que nous pourrions tenter de les retrouver. Let’s dive! Quinze minutes de bateau, une barque motorisée, fibres de verre, apportée par la sécurité maritime italienne peu après le Tsunami, Cousteau me dit n’être sûr de rien. Ses repères sont visuels, j’aimerais lui demander s’il a procédé à une simple règle trigonométrique, je me tais. Nous nous mettons à l’eau, profondeur inconnue, je ne distingue ni rochers, ni sable, ni poissons, rien hormis le bleu. Le boatman nous rassure, ancien pêcheur, profondeur maximale de dix-huit mètres. Cinq, dix, douze mètres, toujours rien. Enfin, vers quinze mètres, je distingue le sable. Du sable et rien d’autre. Nous palmons en direction du Nord, nous avions convenu de prendre cette direction. Soudain, deux, trois rochers. Puis dix, puis une formation complète. La visibilité passe de deux à quinze mètres, la vie sous-marine reprend ses droits, les poissons sont de nouveau rois. Une dizaine de murènes nous accueille de leur gueule grand ouverte, mais une autre surprise nous attend : une quinzaine de langoustes, pour les plus grosses: deux kilos l’unité, quarante centimètres, des antennes de près d’un mètre. Enormes. Et sublimes, parsemées de violet, de rose, de turquoise et de jaune, autant de couleurs fluorescentes contrastant avec leur cadre de vie, l’étroit et ténébreux espace entre le sable et un rocher. Rebelote ce matin, à une différence près, constatée une fois que nous avions quitté le rivage: un homme nous accompagne, combinaison, bouteille, casque, détendeurs, tout l’attirail du plongeur, mais aussi celui du pêcheur braconnier: un filet, deux gants et un bâton muni en son extrémité d’un long crochet. Pour manger ou pour vendre? Si on a assez, on en mangera ce soir, tu es le bienvenu, les autres serons vendues, c’est beaucoup d’argent. Mon estomac dit oui, ma tête dit non. Mais que faire? Je ne suis désormais plus le touriste accompagné d’un Dive master, je suis l’un d’eux, je suis également leur couverture, quelques questions me permettent de comprendre que la pêche dans ce lieu est interdite, violation supplémentaire à cette règle pourtant simple: scuba diver, tu ne pêcheras pas. J’ai aussi pour tâche de retrouver les fameux crustacés, je dis oui de la tête; messieurs, vous pouvez vous gratter. Au bout de quelques minutes de plongée, le pêcheur-plongeur nous a quitté, il est parti seul chercher les antennes, je me sens soulagé. Et prends tout mon temps à contempler une murène géante, mauve, tachetée, sa tête est énorme, son corps fait plus de deux mètres cinquante. Magique. Une fois remonté en surface, je constate que le braconnier a tout de même pêché deux langoustes, cinq cents grammes la pièce. Quant à moi, je souris: j’en ai vu six, aussi grosses que la veille. Sous un autre rocher, je n’ai pas averti Cousteau. Elles vivent, mais pour combien de temps?

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

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