Trincomalee & around & around. Km 1095

Je ne manque de rien. Si d’essence. Et pour cette raison, j’aime voyager à moto. Les imprévus. En van, véhicule préféré des touristes, dont je suis, que je le veuille ou non, c’est être dans une télévision mobile. Les images défilent, les gens passent, les senteurs se perdent et les bruits se limitent à ce CD qui tourne en boucle, à la voix du chauffeur qui annonce une cascade, un bon hôtel. En train ou en bus, c’est autre chose, j’en conviens. Les rencontres opèrent, parfois plus profondes et durables que celles que je peux faire sur la route. Toutefois, ce sont des gens que l’on croise dans les trains ou les bus, gens qui vont ici ou là, comme moi, comme eux tous, lieu unique qui ne me dit rien de l’endroit où ils vivent, des habits qu’ils portent quand ils travaillent, s’ils ont les mains sales par leur métier, le dos éreinté à force de porter, ou s’ils puent l’essence comme ces gamins qui passent leur journée à remplir les réservoirs des mecs comme moi. A moto, ce sont des gens et des lieux, des personnes et leur espace, leur monde. Cette femme dans une échoppe sombre, baraque comme il y en a mille au Sri Lanka, quelques briques de terre chocolat, un toit de palme, et des couleurs et des couleurs qui pendent et volent au vent, autant de paquets de biscuits, de lessive et de bonbons. Ce fou, dans son garage, son royaume, il m’accueille d’un grand Hoho!, les bras au ciel, il y a bien trois motocyclettes devant le drôle de dépôt, des Bajaj, made in India, et autant de conducteurs impatients de voir leur monture réparée, rien à faire, je passe avant tout le monde, c’est ainsi, je ne proteste plus, je remercie. Fièrement, il me fait découvrir son antiquité, une ancienne moto tchécoslovaque, dont j’ai oublié le nom. Elle ressemble à nos vieilles BMW, en plus rustique, je me dis que chez la famille moto, elle en figure le tracteur. No light? Effectivement, la nuit est tombée, sans phare, c’est galère, pas envie de me taper une vache, il y en a tous les cinquante mètres, à droite, au gauche, au milieu de la chaussée; contrairement aux chiens qui déguerpissent, elles restent plantées là; elles ont compris depuis longtemps que les hommes les épargnaient. Come! me dit l’homme. Je monte sur sa moto, nous fonçons à travers les rues de Trinco à la recherche d’une ampoule. Magasin. Un comptoir, pignon sur rue en fait. Il passe devant tout le monde, il en profite, il est avec moi, il peut. Ampoule en poche, je feins de m’asseoir en amazone sur sa moto, comme seules les femmes le font, question de tester sa réaction. No no no! crie-t-il d’un ton… assez sérieux, mais courtois. Je me marre. Je ne peux m’en empêcher. Une fois correctement assis derrière lui, je fais le novice, je lui demande si cette position est réservée aux femmes, il fait: hm; ah, ok, et je m’excuse, tout en lui disant qu’on a dû le prendre pour un pédé à cause de moi. Hm-hm. Je me marre de plus belle.

Ou ce rien, devant mes yeux, hier soir. Manque d’essence… je sais, c’est con, ça arrive non? panne sèche. Entre rien et rien. Dans mon dos, à deux kilomètres, Trinco; encore deux devant et je verrai les premières maisons. A ma droite, à ma gauche, des champs. Quelques marais. Je sais où je suis. Pousser… Pas le courage, je m’assieds, il y a bien quelqu’un qui passera. Il est tard, ok, mais bon… Je roule une cigarette, lève le nez, ce sont des milliers d’étoiles qui s’offrent à moi. Je me couche sur l’asphalte encore chaux. Clope au bec, j’étends les bras, à l’équerre, la main gauche loin, le plus loin possible de la main droite. Entre deux, une légère courbure, infime, celle de la terre. Je dois parvenir à l’imaginer, à la sentir. La vivre. Je me concentre, mes yeux s’habituent au noir. Oui. Oui. Désormais, je me sais cloué à cette masse perdu au milieu du tout. Elle tourne, je tourne. Dans le vide, là, devant moi. Je ne reconnais qu’Orion, au Nord-Ouest, pour le reste, je suis perdu. Comment ne pas l’être face à l’immensité? Des étoiles, des planètes, je perçois quelques galaxies, floues, loin, si loin, un amas, des milliers d’étoiles. Autours d’elles, des planètes. Et sur l’une d’elle, un bonhomme, tout comme moi, allongé à même le sol, les mains bien écartées, et qui se dit que quelqu’un, là-bas, tout au loin, sans le savoir est en train de l’imiter. Soudain, des phares. Un tuc-tuc. Milieu de la route, les bras en l’air, gestes répétés de haut en bas. Si ce chauffeur connaît les codes gestuels usités sur les pistes d’aéroport, je suis mort: avance, avance! Les chances sont faibles, je poursuis de plus belle. Il s’arrête. Problem, friend? No fuel. Il se marre. Deux hommes sortent des places arrière du three-wheeler, je ne distingue que leurs dents. Un demi-litre, c’est parfait. Le conducteur ouvre le petit coffre arrière de son engin, débranche le tuyau d’alimentation du carburateur, j’entends l’écoulement d’un petit jet dans une bouteille. Une fois remplie et son bouchon vissé, nous nous asseyons tous quatre sur la route, je roule. Je suis devenu rouleur de cigarettes pour Tamouls. Tous, dans un premier temps, pensent que je fume des pétards à longueur de journée. Je laisse faire. Parfois, je dis Ganja ilé! certains veulent planter leur nez dans le tabac pour être convaincus. Ils approuvent alors d’un hochement de tête, je sais ce qu’il me reste à faire: rouler. Occasion d’échanger quelques mots, souvent les mêmes, de faire une photo, pour moi de remarquer un détail qui nourrira mes pensées. Ce soir, nous ne parlons pas. Ou presque. Je distribue les cigarettes, donne cent roupies au conducteur, nous nous quittons d’un merci commun.

Je ne manque de rien. A terme, si, peut-être, sans doute, d’amour. Plus je passe de temps ici, et plus ce sentiment se renforce en moi: une histoire ne se construit pas exclusivement sur un sentiment amoureux. Ce pic que nous recherchons pourtant tous. Nous le savons, derrière ce pic, les plaines, puis les vallées, les vallons, et parfois la pente escarpée d’un obstacle que l’on doit affronter, passe ou casse, et encore les vallées, et les plaines, toujours plus longues, plus lentes, plus douces aussi. Je me dis qu’il y a du beau, aussi, dans cette routine qu’est la vie à deux. Mais pourquoi partir du plus haut pour aller vers le bas? Ou vers cette autre forme de sommet qu’est la plaine? Ici, la plupart des mariages sont arrangés. Ils partent de rien pour construire une vie, à deux. Ils montent, gentiment, du moins, c’est ainsi que cela devrait fonctionner. Les parents ne décident pas, coûte que coûte, ils proposent, après réflexion commune. Ils pensent sur le long terme, ils repèrent un caractère, une attention, un comportement, ils le jaugent avec ceux de leur propre enfant: ça colle, très bien, allons rencontrer la famille. Classes sociales strictement respectées, cela va de soi. Que faisons-nous, nous, en Europe, en Occident? Avec nos sites de rencontres? Je ne parle pas de ceux qui ne proposent que du cul, mais ceux qui ont pour objet de permettre la rencontre, et si possible l’union, de deux personnalités qui matchent. Critères, sélections en tous genre, ne pas se mélanger, se ressembler, un peu mais pas trop, oui, non, choisir et exclure, c’est du pareil au même. Sauf que dans ce cas, la sagesse de la famille étant absente, mentir est possible, enjoliver est probable, embellir est certain. Pour autant… Je me mens, je le sais bien. Je puis comprendre, admettre, accepter, même encourager, mais est-ce que je fonctionne comme cela? C’est tout le contraire. Je flashe. Point barre. Au Sri Lanka, c’est encore plus trivial que cela. Il n’est pas question d’amour ces temps, mais d’avoir ou non une sexualité. Calme plat. C’est ainsi, ici et maintenant: les Tamoules, on ne les touche pas, à moins du… mariage… ; les blanches, il n’y en a pas. Plus simple ainsi: je n’ai aucun choix, je ne manque donc de rien.

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

2 réflexions sur « Trincomalee & around & around. Km 1095 »

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