Minaveli-Arugam Bay-Hikkaduwa. Km 1868

Quinze ans ont passé. Le souvenir: une baie splendide, deux trois Guest house, un pont ridicule enjambant la lagune, une route minuscule, de terre et de sable. Quelques catumaran sur le sable, prêts à s’aventurer au  large, à la seule force des bras qui pagaient; au Nord, le village de Pottuvil, peuplés de pêcheurs musulmans, perché sur des dunes de sable blanc, gigantesques, elles s’engouffrent dans l’océan, lave inerte et friable; à l’extrémité sud du petit golfe, une hutte, des surfeurs, six sept locaux, un blanc, et une droite qui déferle sans jamais s’arrêter. Et dans les terres, à quelques centaines de mètres des habitations, des éléphants sauvages. Au tomber du soleil, lorsque tout devient orange, l’air, les arbres, les plantes, les pierres, les maisons et les gens, ils s’approchent nonchalamment de la lagune, les petits boivent en premier, sous le regard attentif des aînés. Cliché? Cela y ressemble, les années ont probablement embelli et le lieu et ses habitants. Désormais, il y a une route, plate, parfaite, je ne m’en plains pas, je commence à avoir mal au cul, un point flambant neuf, des hôtels et des Guest houses partout. Des bateaux, j’en compte une soixantaine, vautrés sur le sable. Finis les rames et les coques traditionnelles, ce sont des barques et des moteurs qui peuplent cette plage. Au loin, les dunes sont toujours présentes, elles me semblent plus frêles, ce n’est que le résultat d’un imaginaire enfantin qui les avaient vues tellement, tellement plus grosses. Pas de surfeurs, pas de vague, pas de touristes, seul des locaux qui ne cessent de m’aborder, Ganja, Ganja! je les envoie chier sans précaution, je sais être dur avec ceux qui me considèrent comme un numéro. Il y avait… cette plage folle, sauvage, derrière cette hutte qui s’est transformée en camp de surf délaissé, en attendant la haute saison. Est-elle encore là? Je marche. Dans l’eau, trois jeunes couples musulmans qui se forment, peu à peu, ils jouent, s’attrapent, de touchotent, avec sans doute l’aval des parents. Les jeunes hommes sont en caleçon de bain, en short, torse nu ou en t-shirt; les jeunes femmes habillées, jupes et hauts, elles entrent dans la mer vêtues comme si de rien n’était, elles en ressortiront et laisseront sécher leurs habits à même la peau. Sable noir. Puis jaune. Puis blanc. A perte de vue. Des rouleaux, une mer forte, retorse. Rien n’a changé. Des coquillages par milliers, échoués, évidés ou tout simplement délaissés pour une autre maisonnée. Je croise trois femmes, leurs quatre enfants, nous avons les huit le nez planté vers le bas: à qui trouvera les plus beaux spécimens. Salut, sourire. Elles s’éloignent au loin, je poursuis ma quête, mon sac se remplit peu à peu, je m’assieds sur le sable, roule une cigarette, observe la mer. Quelques embarcations partent pour le large et le noir. Le soleil finit par tomber dans mon dos, le sable est encore chaud. Sur ma droite, des kilomètres de solitude, pas âme qui vive. J’ôte mon caleçon de bain, j’ai envie de jouir. Face au tout.

Nilaveli! Putain, enfin, j’arrive à me le mettre en tête, ce nom. Je crois que sans le savoir, je suis parti chercher exactement ce que j’ai trouvé. A Nilaveli. J’ai roulé comme un dingue, objectif en tête: Jaffna. Echec. A deux reprises, trois reprises. Aurais-je pu l’avoir, cette autorisation? En insistant, peut-être. Je suis du genre têtu, quand je veux vraiment. Ce ce que j’ai compris en revanche, c’est qu’il m’eût fallu inventer une sacrée excuse, une raison particulière, pour pouvoir rejoindre Jaffna par la route. Tout le monde le dit, il doit y avoir une certaine vérité là-dedans: les autorités permettent aux étrangers d’atterrir à Jaffna, puis de circuler dans la seule presqu’île, en revanche, elles ne veulent pas que soient empruntées les routes menant à Jaffna. C’est là, dans ce territoire que j’estime à 6’000km2, qu’ont eu lieu les plus âpres combats entre le LTTE et l’armée gouvernementale, soldés par la défaite sanglante des Tigres Tamouls. Peu d’informations ont filtré, du moins, elles n’ont guère intéressé. Un temps soit peu, le temps du sang et des images suffisamment parlantes pour qu’on juge nécessaire de nous en faire bouffer au dîner. Ici, en coulisses – à l’exception des Cinghalais qui ne sont guère bavards en la matière, et qui peut-être, tout simplement, ne savent pas, ou ne préfèrent pas savoir, sans le vouloir vraiment, ils sont vainqueurs, disons qu’ils incarnent la majorité que l’on ne doit contester – un massacre est évoqué, bombardements répétés, une vraie putain de guerre dans la savane, la brousse, des villes et villages détruits, et aujourd’hui, des traces encore trop présentes, trop gênantes. Est-ce à dire que j’ai baissé les bras? Que je me suis satisfait, malgré tout, de ces refus répétés? Il y a peut-être un peu de cela, je ne sais pas. Quoi qu’il en soit, ces non m’ont mené à Nilaveli, dans cette famille que je n’oublierai pas. Je crois, au fond, que j’avais envie de paix. De choses simples. Alors oui, ce matin, j’étais parti, dans ma tête; il fallait m’en aller, alors autant le faire avec désir. Je serais bien resté, toutefois.

Iglis, une sorte de pâte épaisse et de forme arrondie, fait de riz et de farine de riz, je crois, petit-déjeuner spécialement préparé pour moi. Je n’aime pas. Je n’ai jamais aimé. Mon père, lui, s’en goinfrait, tous les matins, durant ces deux fois cinq semaines que nous avons passées dans le Sud de l’Inde, il y a vingt-cinq ans. Ce matin, j’ai mangé. Je n’ai pas aimé, peu importe, comme vous! j’ai moi-même imposé cette règle, alors je mange ce que l’on me donne. Uncle – eh oui, je m’y suis mis, moi aussi, je l’appelle comme ça, le vieux – a partagé mon repas, Mado, du haut de ses quatre ans, s’est assis sur les genoux de son presque grand-père, deux mains droites plongeaient dans l’assiette d’étain. La plus petite, rythme effréné; la plus âgée, à l’image d’une personne qui mâche et qui n’avale plus tout rond. J’ai voulu payer, le propriétaire m’a dit qu’ils ne comptaient que la chambre, tout le reste était offert: rice & curries, fruits, quelques Coca, quelques bières, les appâts pour la pêche, les deux litres d’essence qui m’ont permis, un matin, d’aller faire le plein sereinement, les paquets d’allumettes fauchés dans la cuisine, ces foutus iglis, tout. J’avais prévu le coup, on me la fait pas. J’ai glissé une enveloppe dans la main robuste du vieux monsieur, il a compris que je ne la reprendrais pas. Reviendrai-je? Sans doute. Plus longtemps? Possible. Y vivre? Envisageable. C’est doux, là-bas.

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

2 réflexions sur « Minaveli-Arugam Bay-Hikkaduwa. Km 1868 »

  1. Ayubowan Jonathan! J’aurais pas dû commencer à lire ton blog…..
    Magnifique, merci pour le partage, tellement vrai, on s’y crois presque.
    Je te souhaite Tout le meilleur pour ton Projet. Me suis inscrit à ton blog afin de pouvoir te suivre.
    Tout de bon à toi.
    A bientôt.

    Ivan

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