Le savez-vous ? De plus en plus de chrétiens quittent le monde musulman…

Hichem. 23 ans. Lieu de résidence : Bethléem. Pour combien de temps encore ? Quelques heures. Quand je regarde mon père, quand j’observe ma mère, je les admire tout comme je les plains. Courage ou vie sacrifiée, je n’en sais rien. Je n’ai pas la réponse. Il y a du vrai dans l’un et dans l’autre. Connaissent-ils le bonheur ? Parfois, comme vous et moi. Etre heureux, c’est l’être un instant, et c’est déjà ça. Je suis de ceux qui pensent que l’on peut vivre des moments merveilleux dans un milieu hostile, dangereux, sans issue. Le condamné à mort, avant de passer à trépas, ne vit-il pas, lui aussi, son instant d’éternité, le rappel de ce sourire, celui de sa fille ou de sa femme, le souvenir d’une maisonnée radieuse où le futur existait et pouvait être rêvé ? Quant à croire que mes parents résident dans une ville qui leur permet d’imaginer une vie paisible, des lendemains plus heureux, ce serait vous mentir que de l’affirmer. Ils vivent dans un non lieu. Dans le passé. Et ce passé, paradoxalement, constitue leur unique raison de croire en l’avenir et de trouver la force, alors que le muezzin appelle les femmes et les hommes au recueillement, prière du matin, de se lever, de se laver, de se sourire, de saluer les voisins, bref, de faire semblant.
Moi, je suis trop jeune. 23 ans. Encore sur un pied sur le starting block, l’autre en l’air, bien en avant, décidé à fouler le socle de mon existence. L’enclencher. La faire démarrer. Go ! Un pas puis un second, qui me mènera loin de ma ville, de mon pays, de mon continent, qui déroulera devant moi et les monuments des plus grandes cités, et leurs universités, et leurs cafés, et la beauté de ces femmes que l’on peut fréquenter sans obligatoirement signer un accord pour la vie. Imaginez, à l’ère du Web, du tout accessible en un clic, comment me contraindre à passer ma vie à Bethléem ? Mais que disent Marc et Artur, mes acolytes que je ne connais pas mais que j’imagine volontiers, nés et perdus dans un village de la Drôme ou du Gros de Vaud ? Il est vrai… qu’ils ont la paix. Eux. Et que les arbres qui peuplent leurs forêts ne sont pas labourés par des bulldozers. Qu’à la différence de mes oliviers, ils naissent, poussent et croissent en toute liberté.
J’ai oublié de vous dire une chose. Je suis chrétien. Ceux qui penseront instinctivement Eh alors ? auront raison : cet attribut accessoire, un petit rien qui ne mériterait même pas d’être signalé. Chrétien, musulman ou juif, qu’en a-t-on à faire finalement ? Affaire privée, non ? A un détail près : je suis conscient que mon départ de Cisjordanie sera interprété et qu’il sera utilisé. Pas ma trajectoire personnelle, non ! tout le monde s’en fiche, mais assurément je deviendrai un chiffre, un parmi d’autres mais dont le tout ne peut être considéré comme anodin. Je rejoindrai les statistiques de ce groupe distinct, les chrétiens qui quittent le monde arabe et musulman. J’accentuerai la pente d’un graphique qui se prête à mille interprétations. Et que diront-ils de moi, les statisticiens ? Eux, rien. Mais les politiques, les journalistes, que feront-ils dire à mon départ ? Il se peut en effet que l’on dise de moi que je suis un chrétien de plus qui s’en va au loin rejoindre ses frères de foi, qui laisse aux musulmans ce pays dans lequel il ne se sent plus en confiance, plus en harmonie, plus chez lui. Auront-ils raison ? Pour partie, oui. Je l’admets volontiers, il n’est pas aisé d’être chrétien en Cisjordanie. Comment l’exprimer ? Tiens, cette photographie, elle en dira plus que mes écrits. Ma mère. Années 70. Institutrice. Tailleur sombre, léger décolleté, rien de bien affolant il est vrai, mais décolleté tout de même. Une jupe aussi, juste en-dessous des genoux. Quarante ans plus tard, ma mère a vieilli, c’est vrai, mais peu importe : elle sort voilée. S’est-elle radicalisée ? Est-elle devenue une fière supportrice du Hamas, une ardente défenderesse de l’empiétement du religieux sur le politique et le civil ? En rien. Elle s’oblige tout simplement, elle subit, elle supporte sans l’admettre une traditionalisation rampante que seuls, dit-elle, l’amour et la fraternité sauront sublimer. Parfois, je me dis que si elle avait été chrétienne, cela n’aurait rien changé. Elle se serait voilée. Et puis je ne peux m’empêcher de me rappeler que ma mère et mon père se sont unis alors que leur religion les distinguait, et pourrait aujourd’hui plus encore, les séparer. Et moi, si j’avais été musulman, si j’avais opté pour la confession de ma mère, m’en irais-je ? Aurais-je pris ce billet d’avion pour Londres et ses prestigieuses universités ? A moins que ne me soit uniquement réservés ces pubs et restaurants au fond desquels turbinent mille citoyens de seconde zone, ces Pakistanais, ces Indiens, ces Bangladeshis, cet Arabe que je suis ? Ou ai-je décidé de quitter ma terre uniquement parce que je suis chrétien et que vivre en territoire islamisant m’est insupportable ?
Je ne puis le nier, il y a quelque chose qui me lie à vous, femmes et hommes de l’occident. La foi ? Qu’en sais-je finalement ? Une envie de liberté, peut-être… De pouvoir vivre, souffler, pleurer et crier à mon gré. Alors je vous le demande, messieurs les interprètes de ces chiffres qui se lisent sur des courbes, qu’est-ce qui me distingue de mon voisin musulman ? Hassan. C’est son prénom. Abu Zayyad. Son nom de famille. Son âge ? Le mien. Sa coupe de cheveux ? Made in Manchester. Ses envies ? Vivre son âge, faire ses expériences, aimer, haïr, penser un peu et baiser beaucoup. Son rêve ? Me suivre. A tout prix. Fût-ce dans les soutes du MD11 qui m’envolera vers l’Angleterre. Mais Hassan ne partira pas. Parfois je me demande si son impossibilité de rejoindre l’Europe n’est pas simplement liée à son absence d’inscription dans une de ces courbes sacrées. En tant que musulman, il ne viendra pas nourrir les chiffres des chrétiens qui quittent le Moyen-Orient pour rejoindre l’occident. Il n’en a pas les papiers, ce n’est pas plus con que ça. Fils de déplacé à la suite de la guerre du Kippour, il attend comme mille autres de ses compatriotes que l’Etat israélien veuille bien lui remettre un papier d’identité. En attendant : Keep cool and shut up !
Je m’en irai sans lui. Mais je vous le dis, messieurs les faiseurs de fausses histoires, les conteurs d’une parodie d’Histoire qui oublie de considérer que les flux migratoires ne sont pas uniquement constitués de trajectoires individuelles, je m’en vais de Palestine parce que je ne peux plus y respirer. Parce que j’y crève à petit feu. Parce que je refuse que ma jeunesse soit sacrifiée au nom d’enjeux qui me sont étrangers. Quelle différence y a-t-il entre Hassan et moi ? Ou entre un Irakien chrétien qui par tous les moyens tente de fuir son pays et un Irakien musulman qui contacte ses cousins établis aux USA ou au Canada pour leur demander de l’aide, un visa, un boulot, une garantie, une porte de sortie ? Pourquoi aujourd’hui, et cette mention temporelle n’est pas anodine, pourquoi aujourd’hui les médias enquêtent-ils sur la fuite des chrétiens des pays arabes et musulmans ? Pourquoi distinguer ? Pourquoi une fois encore séparer, cliver, à droite les chrétiens, à gauche les musulmans ? N’est-il pas urgent au contraire de rassembler. D’entendre et prononcer ces simples mots : nous pouvons vivre ensemble.
Amman. Mes pas glissent sur le tarmac brûlant. Le triréacteur me fait front, il me nargue et me séduit, je sais que le bruit sourd de sa poussée m’emmènera vers des contrées qui me permettront de prendre un peu de distance. Avec moi. Ma famille. Mon pays. Ce tout que je quitte aujourd’hui.

Croisière. 43’000 pieds. C’est beau. Blanc et bleu. Magazine de bord, brèves quelconques, je tourne les pages. Un article retient mon attention : les femmes libanaises, y lit-on, sont les femmes qui au monde ont le plus recours à la chirurgie esthétique. C’est marrant, comme l’occident parfois tisse des liens. Regardez, nous dit-on sans l’exprimer, elles nous ressemblent, les femmes arabes, elles ne veulent plus vieillir. Et Hassan alors ? Certes, il ne souhaite pas faire de son nez arabe le modèle d’un appendice conforme aux normes européennes, mais est-ce une raison suffisante pour ne pas faire part de ce qui le rapproche de l’occident ? Pourquoi en certaines occasions seulement le regard admet-il ce qui nous rassemble, et je vous laisse juge de la prégnance du cas, et pourquoi de manière générale se focalise-t-il sur ce qui nous sépare ?

Quand sera-t-il possible de lire que musulmans ou chrétiens, nous ne souhaitons que quitter le sang pour nous aussi avoir l’opportunité de vivre notre vie. Que dis-je ? quelle prétention ! Imaginer la vivre, entrevoir cette île, la possibilité d’une île, même si je crains que l’auteur de ces mots ne soit guère de mon avis.

Le savez-vous ? De plus en plus de chrétiens quittent le monde musulman.

Je crois lire les titres de la presse du lendemain…

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

Une réflexion sur « Le savez-vous ? De plus en plus de chrétiens quittent le monde musulman… »

  1. Le ciel s’embrase, la terre éclate, les hommes s’échappent, d’autres restent parce qu’ils n’ont pas d’identité. Qu’est-ce qu’une identité? Etre humain devrait suffire.
    La poussière engloutie toutes civilisations, la planète se lamente, et quelques pantins enrubannés de pouvoirs décident.
    Le fouet est à lanières multiples, race, religion, pauvreté, infirmité, différence, jusqu’à femme opposé à homme.
    Interrogation qui désole, parce que nous sommes tous un peu de celui qui part et de celui qui reste.
    Merci

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