Liberté d’expression… et ses contraintes

Question sensible… et qui heurte a priori nos fondamentaux. Qui aujourd’hui remettrait en question cette liberté que tant de gens à travers le monde nous envie ? Sait-on encore la chance que nous avons de nous exprimer librement, de déclarer nos opinions sans craindre d’être muselé ou emprisonné ? Question de nantis donc ? De quelques privilégiés dont je fais partie qui par aveuglement, ou absence de conscience politique, oseraient mettre le doigt sur un point qui pourtant pose problème, comme l’on dit communément ?
Remettre en question, non, mais s’interroger. Et la liberté d’expression m’autorise ce travail d’introspection.
Mon propos : la collusion périlleuse entre d’une part le populisme qui se sert, et mieux que quiconque sans doute, d’un système démocratique établi dans lequel la liberté d’expression est affirmée et considérée comme un espace dont le champ n’est qu’en de très rares exceptions défini, et d’autre part la dépolitisation grandissante des citoyens, cette dernière étant également le produit d’une démocratie plus entendue et vécue au quotidien comme un espace de libertés individuelles que comme une véritable cité au sein de laquelle des choix doivent être pris de manière consensuelle.
Que retenons-nous au quotidien de la démocratie ? Comment la vivons-nous ? Certes, il existe les élections, la représentation, dans de rares pays dont la Suisse fait partie, l’expression directe de ses choix et ainsi la possibilité donnée au citoyen de « gouverner » sans l’intermédiaire représentatif. Toutefois, au fil de la journée, la démocratie n’est-elle pas bien plus la possibilité de pouvoir boire un verre accompagné d’une femme à une terrasse, prier ou refuser de se marquer du signe de la croix ou encore de se rendre dans une mosquée pour communiquer avec le Sacré, s’habiller en noir ou en jaune, vêtu d’un short ou d’un manteau gothique ? Eternel débat entre la liberté des anciens – les libertés politiques, et la liberté des modernes – les libertés individuelles. Toutefois, il convient de relever deux points :
  • Les libertés individuelles ne seraient pas ce qu’elles sont aujourd’hui si les libertés politiques, et donc la démocratie en tant que régime les ayant rendues possibles par le débat public, n’existaient pas ;
  • L’essor des libertés individuelles, rendues possibles par l’existence d’un cadre dans lequel règne un certain nombre de libertés politiques, s’est fait au détriment de l’intérêt pour ces dernières, d’où une situation paradoxale : nous sommes désormais plus attachés aux conséquences de la démocratie – les libertés individuelles – qu’aux conditions les rendant possibles.
Qu’il est facile pour le démagogue de s’approprier ce terrain ! Imaginez ! face à lui, des femmes et des hommes qui, du fait d’une jouissance sans précédent des libertés individuelles et d’un environnement dans lequel citoyen et consommateur se confondent aisément, se sont peu à peu désintéressés de la chose publique. Des fondements mêmes de ce qui rend l’existence de ces libertés adorées possible ! Du pain béni. Ils ne veulent plus réfléchir, trouvons-leur des solutions dignes de leur degré de préoccupation. Et quelles sont-elles, ces solutions, quand la complexité est éludée, quand les raccourcis supplantent le raisonnement ? Sur quoi se fondent-elles ? La crainte et nos instincts premiers, a fortiori celui de la préservation.
Tel le ver dans le fruit, le populisme grignote puis ravage, pour finalement prendre possession d’un environnement creux dans lequel il règne en maître.
Le récent référendum en Suisse sur la question des minarets en est une démonstration probante. Et dangereuse. Si nous avions eu une conscience politique plus mûre, le populisme aurait-il une seule chance de scinder le débat en d’absurdes questions de choix ? Oui ou non aux minarets ? De faire grandir en nous la marque de l’altérité pour ne faire de celle-ci que l’unique prisme à travers lequel nous regardons l’autre ? Faire du musulman l’étranger dont on se méfie parce qu’on ne le connaît pas, l’objet de méfiance, de crainte, et qui par ce malheureux abus de nos facultés de préhension des enjeux sociétaux se voit privé, officiellement en Suisse mais dans l’intimité de chacun sur un périmètre bien plus large, d’un des attributs de ce qui est pour lieu un lieu de culte ?
Assurément non. Nous nous serions demandé : que sont les musulmans ? Des femmes et des hommes. Qui partagent une autre foi que celle des chrétiens, des juifs, des hindous ou des bouddhistes. Allons à leur rencontre, parlons-leur, apprenons-les, donnons-leur envie de venir à nous. Parlons-leur de nos préoccupations, de ce que l’islam voit aussi naître en son sein, de ces différents groupements qui heurtent l’attachement que nous avons aux libertés individuelles. Osons leur dire que l’islam constitue également aujourd’hui un terreau favorable à une forme de radicalisation. Et voyons ensemble comment lutter contre cette dérive qui entache et l’islam et les relations entre l’occident et le monde musulman.
Au lieu de cela, nous avons voté… Nous avons donné le champ libre à celles et ceux qui abusent de notre immaturité politique.
Nous nous sommes prononcés sur un vol de la pensée.
Liberté d’expression… et ses contraintes… Devrons-nous par conséquent encadrer les questions qui peuvent être soumises au peuple, en référence notamment à des principes unanimement admis? Contraindre la liberté d’expression, et ce dans le but que les usurpateurs de la pensée soient à leur tour muselés ? A mon sens, la question mérite d’être posée.

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

2 réflexions sur « Liberté d’expression… et ses contraintes »

  1. J’aime particulièrement ce « rappel » : « nous sommes désormais plus attachés aux conséquences de la démocratie – les libertés individuelles – qu’aux conditions les rendant possibles. »
    … et je pense que c’est un sujet essentiel, qui mérite d’être « mis devant les yeux » de beacoup de monde.

    C’est vrai que c’est parfois complexe « d’expliquer » à certaines personnes que non, la liberté d’expression ne contient pas nécessairement le droit de s’exprimer de telle manière que cela empêche les autres de s’exprimer … :o)

    Evidemment, cela risque de remettre en cause certaines des libertés que certains d’entre nous considèrent comme « sacrées ».
    Alors peut-être que le problème consiste à redéfinir ce qui est sacré ou non. Pour prendre un exemple dans un autre domaine, aujourd’hui, on considère comme sacré la possibilité d’avoir une voiture personnelle et de brûler autant d’essence qu’on veut (pour peu qu’on ait les moyens de la payer), même si c’est juste pour tourner en rond sans vraiment aller nulle part. C’est une liberté individuelle qui, jusquà maintenant, n’est pas encore opposée aux libertés politiques … mais ça pourrait changer (pour des raisons environnementales, ou de rareté de l’essence dans l’avenir). Evidemment, il y aura des gens (et pas juste quelques uns) qui s’opposeront à la remise en cause d’une telle liberté individuelle … Le point délicat sera justement de faire passer/comprendre que cette liberté avait été possible/permise à une certaine époque grâce à des conditions qui sont dégradées/attaquées/remises en cause par l’exercice (parfois abusif) de cette liberté *aujourd’hui* (pas sûr que ma phrase soit hyper-claire :o)
    C’est pour ça que je trouve le passage sur la distinction entre ces deux aspects de la liberté d’expression (comme « effet de la démocratie » et comme « conditions la rendant possible ») très intéressante.

    Emmanuel

  2. Tout à fait d’accord. Nous utilisons notre voix sans connaissance profonde et surtout sans réflexions appropriées. Le temps nous permet-il d’entendre, mieux d’écouter toutes les discordances sur un sujet où prise de décision doit suivre? La vie permet-elle une démocratie? L’espace de vie que chacun possède, permet-il réflexion,
    discernement, connaissance, dialogues puis décisions?????
    C’est plus facile et plus rapide lorsque quelques voix parlent pour nous…….
    L’homme est cautérisé de ses pensées ……….

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