Mais faites-le taire ! ce faux prophète - extrait

Telle fut ma réaction lorsque je lus pour la première fois ce plaidoyer. Je m’en souviens parfaitement, c’était il y a… Peu importe ! j’étais assis côté hublot, au-devant l’aile gauche, l’arrondi du réacteur avalait sans peine l’air qui se raréfiait. Nous avions atteint notre altitude de croisière, j’entrevoyais les îles anglo-normandes au loin, bientôt les Cornouailles et le bleu infini de l’Atlantique. Sept heures de vol nous séparaient de New York, autant d’instants pendant lesquels j’étais improductif, de minutes à tuer.
Mon petit voisin de droite, lui, ne semblait pas s’en soucier, de ce temps que je croyais perdu. Il me faisait marrer, avec sa pancarte UM mal dissimulée entre ses cuisses. Tu te prends pour un grand, hein ? eus-je envie de lui dire, question de le taquiner. Je renonçai, il était calme et se concentrait sur les consignes de bord ; surtout ne pas le distraire. Qu’est-ce que tu lis ? me demanda-t-il soudain. Il insista : tu lis quoi ? Le rêve d’un idéaliste, déclarai-je. Contre toute attente, ce gamin me dit que son père l’était également. Un idéaliste pragmatique, précisa-t-il. Je n’en revenais pas, on n’arrête pas le progrès ! Moi, à son âge, onze ans ? je connaissais par cœur les différents modèles de Porsche ou Ferrari, mais quant à…
Le constat ? on ne peut plus clair, enchaîna-t-il, tout en remontant de son index une paire de lunettes trop volumineuse pour son nez : ce début de XXIe siècle était de plus en plus instable… Etait ? coupai-je. Laisse-moi terminer ! ordonna-t-il d’une voix faussement autoritaire, tu comprendras à l’atterrissage. Prends les guerres et les conflits, poursuit-il, ils étaient multiples et chroniques ; les tensions relatives au marché du pétrole se faisaient de plus en plus pressantes ; les émeutes n’étaient que le miroir du désespoir ou de la faim ; la crise économique et financière de 2008 rien en regard de celles que nous allions connaître, issues de désordres écologiques que l’on ne pouvait plus nier. Inutile de se voiler la face, les travaux prospectifs convergeaient : ce constat ne pouvait mener qu’à un conflit généralisé. Même en Occident ! Nous n’avons pas connu la guerre, tous deux, n’est-ce pas ? s’enquit-il sans attendre de réponse de ma part. Des générations anesthésiées par près d’un siècle de paix, et tu te rends compte ! tout d’un coup, la guerre paraissait possible. Elle ne concernait plus seulement les autres.

Je me rappelle m’être frotté les yeux très fort, avoir glissé mes deux majeurs au fond de mes oreilles et les avoir secoués comme si je voulais en extraire tout le coton du Mali. Ne t’inquiète pas, lâcha-t-il, la main gauche posée sur mon épaule : un demi-siècle nous sépare, toi et moi, rien de plus. Donne-moi un peu de temps, et tu comprendras que ce diagnostic était évident. Les éléments sur lesquels il s’appuie ? En premier lieu, la croissance démographique. Neuf milliards ! Que ça plaise ou non, c’était une prévision raisonnable, et qui s’avéra exacte. Deuxièmement, l’accroissement des phénomènes migratoires. Ton siècle a connu de nombreuses vagues de migrations, notamment agricoles, au Nord comme au Sud, et les conséquences que l’on connaît en termes de paupérisation. A celles-ci s’ajouteraient les migrations liées à la dégradation des conditions environnementales du fait de la part déjà engagée du réchauffement climatique – acidification, montée des eaux, ça te dit quelque chose tout ça ? – et de la surexploitation des ressources. Pense à la destruction des forêts, à l’érosion des sols. Phénomènes migratoires planétaires, oui, mais pas seulement : ces flux allaient aussi être internes, ou frontaliers, et je te laisse imaginer tous les désordres que ça pouvait impliquer. Tu m’écoutes ? me demanda-t-il d’un ton paternel. C’en était trop, j’éclatai de rire. Quelle était cette farce ? Caméra cachée ? Le dîner de cons ? Ils sont tous de la partie ? Ceux-là, assis dans la rangée centrale ? Les stewards, les hôtesses, les pilotes même ? Que me veut-on ? J’ai payé mon billet…

Question pour un champion, lâcha-t-il : comment le prendraient nos voisins suisses si cinq millions d’entre nous débarquions dans leurs montagnes, question de pomper l’eau qu’ils ont la chance d’avoir en leur sol ? Hein ? Neutres, ces Helvètes, mais bien armés en cas d’invasion… Les hommes étaient bel et bien face à des ressources non renouvelables. Tu es seul dans le désert, tu as une bouteille d’eau, contenance : deux litres ; tu as beau faire ce que tu veux, tu n’en auras jamais cinquante ! Pareil pour les énergies fossiles, le pétrole ou le charbon, mais aussi les minerais. Mais plus grave encore, les hommes étaient également confrontés à l’épuisement des ressources renouvelables, totalement surexploitées. Nous parlions de l’eau à l’instant, mais pense à la biodiversité dans son ensemble. Non ! déclara le petit homme en se caressant calmement le front, c’est indéniable : le lien entre guerre et accès aux ressources était désormais évident. Si l’on regarde la carte des conflits telle qu’elle était à l’époque, pour les deux-tiers, ils avaient avant tout pour enjeu l’accès aux ressources. Dissimulés sous les noms de conflits ethniques, religieux, idéologiques, bla-bla-bla… tout ce que tu voudras ! Allez, fais un effort ! m’encouragea-t-il, donne-moi deux exemples. Dans le mille ! le pétrole en Irak, et les terres les moins arides au Darfour. Enfin et non des moindres, les conséquences négatives du réchauffement climatique – déjà en marche, que les hommes en eussent été conscients ou pas –, pesaient de tout leur poids sur le maintien de conditions de vie planétaires favorables aux humains, à nous ! mais aussi aux organismes vivants avec lesquels nous interagissons.

Voilà pourquoi le deuxième tiers du XXIe siècle fut marqué par un fait sans précédent : maintenir la paix prit une valeur et un sens nouveau. Stop, stop ! imposai-je. T’es qui toi ? Tu me racontes quoi ? On est en 2009 ; deuxième tiers du XXIe siècle, c’est demain. Après demain.

Texte complet.

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

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