Minarets vus du lendemain

2059. Septembre.
Je m’appelle Ahmed. J’ai 28ans. Je suis Egyptien. Par ma mère. Mon père, lui, était Jordanien, mais je ne l’ai pas connu. J’ai bien tenté, à une reprise, de me rendre à Amman, afin de le retrouver. Vous le connaissez ? Ce nom vous dit quelque chose ? Les réponses furent les mêmes et n’eurent qu’un seul effet : l’errance dans les rues de la capitale jordanienne. 
Pour la première fois, je suis en Suisse. Pour mon travail. C’est beau. C’est vert. C’’est… riche. Oui. Je n’entends pas par-là que les citoyens de ce pays sont fortunés, mais que la nature est généreuse à leur égard. Et que ces femmes et ces hommes on su en tirer profit, sans toutefois la dominer au point de l’asservir. L’eau, les pâturages, le passé, l’héritage, les savoirs scientifiques et technologiques, bref, l’idée d’une civilisation qui a su grandir au fil du temps, se créer un paradis là où certains auraient cru que seuls les vaches avaient de quoi s’épanouir. 
Samedi. Congé. Comme dans mon pays. CFF. J’achète un demi-tarif, il paraît que ça vaut la peine. Si on veut voyager. Ça tombe bien, je ne commence mon emploi que mercredi. La Suisse est un petit pays, quatre jours se présentent à moi pour découvrir l’ouest et le reste, les francophones et les germanophones, le plateau et le Jura, les Alpes, les glaciers, les villes et les campagnes, et peut-être, avant de rejoindre Genève mardi soir, le Tessin et son parfum latin.
Tickets en poche, le wagon à double étage longe le Léman. J’y vois cent voiliers naviguer au gré de la bise, ce vent étrange qui souffle du nord-est et qui annonce, m’a-t-on dit, le bleu du ciel et les gants de laine. Nyon, Morges, Lausanne. Ma première halte. Je gravis le Petit-Chêne, quelle ville ! quelle dénivellation digne des pistes les plus noires, parcours la place Saint-François, foule de mes pas anodins les ruelles piétonnes, bois un café à une terrasse chauffée au Vert, apprends mes premiers mots de français, bonjour et merci, c’est déjà ça.
Puis Berne, La Fédérale, son centre de gris-vert vêtu, l’absence de quatre roues, sa jeunesse, son musée Einstein, enfin je comprends un peu mieux ce que veut dire cette foutue relativité.
Zürich. Il paraît que dans le passé, il y a près de quatre-vingt ans, une tentative unique y fut menée : réserver à celles et ceux qui se droguaient un espace donné, un lieu où ils pouvaient en toute dignité s’adonner à celle qu’ils ne savaient refuser. La brune. Ce fut un désastre, m’apprend un homme âgé. Je me dis toutefois que cette terre doit être synonyme de tolérance pour tenter pareille expérience. 
Je laisse finalement tomber le Tessin pour me prélasser volontiers dans les allées du musée des transports de Lucerne. Boeing 707. Un vrai. Avec ses quatre réacteurs, fiers et arrogants, ils me paraissent encore fumer d’une envie toute transatlantique.
Il est temps pour moi de rejoindre Genève. Je n’aurais pas vu la Jungfrau, ni le Cervin, mais peu importe, je vis dans ce pays désormais. J’ai tout mon temps. Les kilomètres s’enchaînent, les prés suivent les villages et les villages annoncent les prés, tout comme les clochers me rappellent sans cesse que je suis en terre chrétienne. Soudain, je réalise que je n’ai vu aucun minaret. Ai-je remarqué une mosquée ? Il doit y en avoir pourtant, je ne saurais remettre en doute le caractère œcuménique de ce pays. De mon pays. De ce deuxième pays qui est désormais mien. Ne me dites pas que les mosquées ne sont ici que de sinistres salles de gymnastique, que les gens de ma confession n’ont pour lieu de culte que des hangars ou des appartements privés ? Qu’est-ce qu’une église sans clocher ? Une synagogue sans Yahvé ou un temple bouddhiste sans Stupa ?
Je consulte le Web : plus de cinq cents mosquées sont recensées en Suisse. Quatre minarets. Pour le voyageur que je suis, aucun. 
Je repense à ma ville. Le Caire. Mais à Amman aussi, Jérusalem, Damas, Istanbul, combien de villes du monde arabe et musulman au sein desquelles les églises et leurs clochers reposent en paix ? Que s’est-il passé, dans ce pays qu’est la Suisse, là où je viens m’établir ? A quelques exceptions près, mais faut-il les prendre pour modèle ou au contraire ignorer leur aveuglement pour les inciter à l’ouverture, je ne connais pas de pays musulmans où des églises n’ont pu être édifiées.
Il est vrai que l’on m’a conté un temps où l’Islam accouchait malgré lui d’un enfant mal-aimé, par les musulmans plus que tout autres, un temps où l’Islam prenait un isme malheureux, confusion absurde mais toutefois vécue par celles et ceux qui se sentaient menacés. Pour autant, ne me dites pas que vous, les Suisses, les pacifistes, les négociateurs, les intégrateurs nés, avez interdit la construction de minarets ? 
2059. Je ne puis chasser au loin ces pensées qui m’assaillent. Je ferme les yeux, visualise les centres urbains des capitales arabes et musulmanes, rien n’y fait : les églises sont présentes. Immuables. Témoins d’une foi que je ne vis pas mais dans laquelle je me retrouve partiellement. Je ferme les yeux, visualise les centres urbains de ces villes parcourues pour la première fois, je n’y puis rien : les mosquées sont absentes. Fragiles. Altérables. Témoins d’une foi qui se voit contrainte à l’anonymat. 
Suis-je le bienvenu ?

Auteur : Jonathan Rochat

Profane et sacré, représentations et appropriations, processus de radicalisation, écologie et monnaies durables, autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponses. Quelques portraits et paysages les accompagnent, je crois y être sensible.

3 réflexions sur « Minarets vus du lendemain »

  1. Réflexion qui n’échappe pas à un grand nombre d’entre nous qui avons voyagé et vu des clochers jusque dans les pays les plus musulmans comme le Mali. Mais ne sommes nous pas tout simplement moins tolérants que ces peuples que l’on pense être dans une obscurité moyenâgeuse???
    Sommes nous si peureux que nous ne nous regardons vers le ciel qu’avec appréhension?
    Alors s’il faut être si craintif, demandons nous pourquoi?

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